ASPECT DE LA PLACE D'ALIGRE
même et qu'en 1784 un architecte officiel avait fait graver le plan d'une place à construire sur son emplacement, avec la statue de Louis XVI au milieu. Nous avons de fermes raisons de croire que le sentiment qui anima surtout les assaillants fut de se procurer des armes, après avoir pris, la veille, toutes celles qui étaient conservées aux Invalides — et ils se figuraient, bien à tort, que la Bastille en renfermait un grand nombre. Les idées généreuses étaient dans l'air,
les mots de liberté, d'affranchissement, de droits de l'homme volaient sur toutes les lèvres ; il faut tenir compte aussi de l'odeur de la poudre, de l'amour fiévreux que les Parisiens ont toujours eu pour les barricades, les escalades, la guerre des rues. Ce n'est que plus tard qu'on a synthétisé par la capitulation, puis la démolition de la Bastille, les débuts de notre glorieuse Révolution.
On voudrait que cette première journée eût été pacifique ; malheureuse ment il n'en est rien. Des relations qui ne sont pas pessimistes évaluent à une centaine de morts, à 60 blessés, à 19 veuves, à 5 orphelins ce que coûta, du côté du peuple, cette première victoire de la liberté. Sept officiers de la Bastille, encore qu'on leur eût promis la vie sauve, furent massacrés pendant qu'on les conduisait à l'Hôtel de Ville. La mort du gouverneur, Delauney, fut un véritable martyre, car elle fut précédée de mille blessures. On sait que sa tête et celle de ses compagnons de supplice furent ensuite victorieusement promenées dans la ville au haut de piques : un vent de férocité avait soufflé sur le peuple.
Dès le 16 juillet, la démolition de la forteresse, aux frais de la nation, fut décidée. Un bel enthousiasme y employa aussitôt tous les bras. Une estampe d'alors représente les nobles, les bourgeois, armés de pioches et confondus dans cette tâche avec les ouvriers. Ce zèle se ralentit assez vite, car trois ans après, le 16 juin 1792, l'Assemblée législative s'étonnait que les tours ne fussent pas encore rasées.
L'entrepreneur chargé officiellement de la démolition, Palloy, intrigant et illettré, se ménagea un beau succès en débitant les pierres de sa Bastille comme des reliques et en les envoyant pompeusement à toutes les municipalités, ce qui ne l'empêcha pas d'être incarcéré, peu avant le 9 thermidor, comme dilapidateur du trésor public, et d'avoir ensuite jusqu'à sa mort, en 1835, sollicité de l'Empire, de la Restauration et du gouvernement de Louis-Philippe un secours pécuniaire pour lequel il avait quelque peine à faire valoir ses titres.
Avant même que la forteresse eût disparu, on s'était préoccupé d'élever quelque chose à sa place et les projets de monuments allégoriques ou autres avaient surgi en grand nombre. Ils aboutirent, en 1802, à la création d'une place circulaire qui devait être ornée d'une fontaine monumentale dont le motif principal serait un énorme éléphant. La construction s'en poursuivit lentement; le modèle en plâtre de Féléphant a fait pendant toute la première moitié du siècle la joie des badauds, car rien n'était plus ridicule, paraît-il.
Après les journées de juillet 1830, il fut décidé qu'un monument serait élevé à la mémoire de ceux qui y avaient trouvé la mort. C'est la colonne de Juillet, œuvre d'Alavoine et de Duc, surmontée du fameux génie de la Liberté, de Dumont. La colonne est haute de BO mètres; les noms de ceux qui moururent pour la liberté, au nombre de 504, y sont gravés. Le piédestal
DOUZIÈME ARRONDISSEMENT
porte, en outre, l'inscriplion suivante :
A LA GLOIRK