ASPECT DE LA COLLINE DE PASSY, VUE DE LA RIVE GAUCHE
Geneviève l'avaient, en 1655, acheté à damoiselle Marie de Rechechouard de Ghandenier. Ils n'étaient pourtant qu'indirectement les propriétaires de Molière, car les actes retrouvés attestent que ce dernier eut affaire, pour la location, à un certain sieur de Beaufort. Voici l'état de l'habitation, telle que l'indique le bail : « Un grand corps de logis qui
a vue sur le jardin dudit bailleur, et consistant en une cuisine et office à costé sous terre, une salle au-dessus de la cuisine — une salle, une chambre, cabinet et antichambre au premier estage — et sur la montée un cabinet entre le premier et le deuxiesme estage — et au deuxiesme estage deux chambres — une escurye à mettre six chevaux — une remise de carrosse dans la grange du bailleur pour le preneur et madame sa femme, et une moyenne chambre basse, et le grenier audessus, attenant à l'escurye. » Il paraît que Molière renonça au bénéfice de l'écurie et de la remise; aussi ne payait- il, au lieu de 550 livres, qu'un loyer de 400 livres par an, somme élevée, car elle correspond pour nous à 4000 francs au moins. Aux séjours de Molière à Auteuil se rattache l'anecdote du fameux souper, thème de narration sur lequel ont pâli tous nos lycéens. N'est-ce qu'un motif à dissertation, ou le fait a-t-il réellement eu lieu? La dernière hypothèse est à peu près prouvée, dit-on. Acceptons donc pour vrai qu'après avoir festoyé plus que de raison chez Molière, ses convives, au nombre desquels était le grave Boileau, formèrent le projet d'en finir avec la vie et d'aller sur l'heure se jeter dans la rivière. Le vin inspire-t-il d'habitude des résolutions aussi sombres? C'est par là que l'historiette nous semble un peu suspecte. La santé fragile de Molière lui commandait la sobriété ; avec tout son sang-froid il parut partager les sentiments de ses amis et vouloir faire comme eux; mais il leur exposa que le mérite d'une telle action serait bien plus éclatant si elle se produisait au grand jour; aussi leur conseilla-t-il d'attendre au lendemain. Le sommeil ramena le bons sens et la Gazette n'eut pas à enregistrer un lamentable fait divers.
L'ég'lise. ^ Qu'on n'attende pas de nous l'expression d'un enthousiasme immodéré en présence de ce monument bizarre. Une masse énorme de pierres de taille couronnée par un clocher de pagode, cela
ne saurait être pris pour l'idéal du beau, et M. Vaudremer a été souvent bien mieux inspiré, ne fût-ce qu'à Saint- Pierre-de-Montrouge. Au reste, en matière d'églises, Alceste aurait trop de raisons de dire aujourd'hui ce qu'il pensait des chansons de son temps :
Le méchant g-oût du siècle en cela me fait peur ; Nos pères, tout grossiers, l'avaient beaucoup
[meilleur.
Combien leur église du xii^ siècle, avec son clocher tout simple, qui ne dépassait guère le haut des arbres d'alentour, était plus aimable à voir que cette grande et froide forteresse ! Malheureusement elle tombait en ruine, et il fallut la démolir.
Les archéologues avaient demandé grâce, mais en vain, pour le clocher roman.
La première pierre du nouvel édifice a été posée en juillet 1877.
En face de l'église, une pyramide occupe le milieu de la place; c'est ce qui reste du monument des d'Aguesseau, paroissiens d'Auteuil avant la Révolution et inhumés dans le cimetière qui, suivant l'habitude d'autrefois, était attenant à
SEIZIEME ARRONDISSEMENT
l'église. En 1793, la pyramide fut renversée administrativement ; elle a été relevée en l'an IX, non moins administrativement, et les autorités locales prononcèrent alors de belles paroles qui ont été recueillies.
Sur la même place encore, àTangle des rues Wilhem et du Point-du- Jour, s'ouvre une vaste propriété où était jadis l'hôtel seigneurial des abbés de Sainte-Geneviève et le siège de leur haute justice. C'est aujourd'hui — depuis 1863, — la maison de retraite Chardon-Lagache, maison de retraite ouverte aux vieillards des deux sexes par la libéralité de deux riches habitants d'Auteuil, M. et M°i« Ghardon-Lagache, qui confièrent à l'Assistance publique le soin de l'administrer. N'y entre pas qui veut, et les conditions d'admission sont passablement rigoureuses. Outre les garanties nécessaires de probité,
la question d'âge (60 ans au moins), l'absence justifiée de toute maladie incurable — autre que la vieillesse, les «administrés » célibataires doivent payer une pension annuelle de 500 francs et verser en entrant, une fois pour toutes, 200 francs ; ils sont logés en dortoirs et nourris au réfectoire. Pour les ménages, qui occupent des chambres particulières, le prix de la pension est de 1,300 francs à la condition de fournir un mobilier dont le minimum est réglé par l'administration.
Il est vrai qu'ils reçoivent des (( prestations »; l'énumération en est curieuse :
5 francs en argent tous les dix jours ; 55 décagrammes de pain par jour pour les . hommes, 50 pour les femmes; 30 centilitres de vin par jour; 50 décagrammes de viande crue chaque samedi; 2 stères de bois et 4 hectolitres de charbon de bois par an et par époux...
Et pour tous les retraités du travail, petits employés ou petits ouvriers, assez économes pour avoir su « mettre de côté » quelques centaines de francs de rente, quel beau jour que celui de l'entrée à ((Chardon! ».
La maison de Sainte-Périne a eu de très curieuses vicissitudes. Au xvii^ siècle, existait à Gompiègne une abbaye de femmes sous le vocable de Sainte-Périne. Sous Louis XIV, elle fut transférée à Paris, à la Villette, et, sous Louis XV, dans la rue de Ghaillot. G'est là que la Révolution l'expropria et que dans ses bâtiments inoccupés fut fondé, en 1806, un asile pour la vieillesse. Le percement de l'avenue Marceau nécessita une nouvelle expropriation; c'est alors, en 1858, que fut acquis le beau domaine d'Auteuil. Tout avait changé à travers les siècles, le but de l'institution et son siège; seul, le nom lui est resté fidèle. Ici, comme à Ghardon-Lagache, les pensionnaires doivent être âgés d'au moins soixante ans; mais pour eux, ce mot malsonnant d' (( administrés » n'est pas en usage; quand les formalités d'admission ont été remplies, qu'ils ont justifié de pouvoir acquitter une pension annuelle de 1,300 francs et de posséder, en outre, une rente de 600 francs devant faire face aux dépenses d'habillement, de chauffage et d'éclairage, ce sont réellement des voyageurs fixés dans quelque bel hôtel, où chacun agit à sa fantaisie et retrouve à l'heure des repas ses voisins de table d'hôte.
G'est là, pour des vieillards restés seuls dans la vie à l'âge où la solitude est si triste, une existence enviable, heureuse entre toutes. A ceux qui voudraient la mieux connaître, nous nous garderons de recommander le roman de Champfleury, Les Amoureux de Sainte-Périne: on ne saurait imaginer rien de plus fade ni de plus médiocre.