CHANTILLY
u Nord de Paris le paysage prend un aspect tout nouveau, et — il faut bien le reconnaître — moins aimable que celui des régions Sud- Ouest et de l'Ouest. Aux collines où s'étageait la verdure succède une plaine très vaste, n'ayant que l'ombre très insuffisante des hautes cheminées d'usines dont elle est hérissée. C'est la plaine Saint-Denis, banlieue industrielle de la capitale. Au delà, le sol commence à se relever par une pente trop longue pour être escarpée. Le plateau, do-nt on atteint le faîte vers Survilliers, à 30 kilomètres de Paris, constitue la ligne de démarcation entre la vallée de la Seine et de l'Oise. Le paysage nsdevient gracieux et verdoyant; on passe non loin des bois d'Orry-la- Ville et de Mortefontaine, et c'est encore après avoir traversé une belle forêt que l'on arrive à Chantilly. Puis, la ligne du chemin de fer descend dans la vallée de l'Oise par une tranchée abrupte, ouverte à travers des carrières de pierre ; elle passe à Creil et, jusqu'à Compiègne, remonte le cours de l'Oise presque parallèlement à la rive droite de cette rivière.
Une visite à Saint-Denis est obligatoire. Quiconque aime l'art français, quiconque s'intéresse à l'histoire de notre pays voudra consacrer quelques heures à aller admirer la célèbre basilique qui fut le tombeau des rois de France. Le voyage est des plus aisés. On peut prendre l'un des deux tramways qui partent de la Madeleine ou de l'Opéra, ou préférer le chemin de fer du Nord, procédé plus rapide, mais qui force à traverser la ville pour se i^endre à la « cathédrale » comme l'appellent communément les Dionysiens, tandis que les tramways en passent à 100 mètres environ (croisement des rues de Paris et de la République).
Parle chemin de fer, le trajet s'effectue en dix ou quinze minutes. La gare est établie entre la rive droite de la Seine et le canal Saint- Denis, à l'extrémité occidentale de la ville. Quand cet emplacement
fut choisi, en 1846, c'était le temps où l'établissement des chemins de fer était vu d'un œil peu favorable par les municipalités ; elles redoutaient leur concurrence au commerce local et ne les laissaient pas pénétrer au centre des agglomérations. On a eu à le regretter depuis.
Deux cents mètres après le pont du canal, une église s'offre aux yeux : c'est la paroisse Saint-Denis-de-l'Étrée, dite encore aujourd'hui église neuve, bien qu'elle date de 1864-1867. Construite dans le style gothique, elle a eu pour architecte le célèbre Viollet-le-Duc ; c'est dire qu'elle mérite l'attention. A cette place, voisine de l'endroit où passait l'ancienne route romaine de Pontoise, s'élevait autrefois une église également consacrée à saint Denis de l'Étrée (c'est-à-dire saint Denis de la route, Étrée venant de stratum),
La tradition veut qu'elle ait été édifiée pour recevoir la sépulture du saint, transportée là on ne sait trop pourquoi, et que, plus tard, en 622, Dagobert ait fondé l'abbaye, à l'autre extrémité de la ville, pour donner à cette sépulture un abri plus digne de l'illustre martyr.
La rue de la République (naguère rue Gompoise) s'ouvre dans Taxe des deux églises dionysiennes. C'est, avec la rue de Paris, la seule voie animée et commerçante de la ville. Le bâtiment des postes et un orphelinat municipal de jeunes filles s'y voient à droite ; ils occupent les bâtiments de l'ancienne sous-préfecture. Du même côté, au delà de la rue de Paris, un édifice bas, d'aspect rébarbatif, frappe le regard ; c'est l'ancienne geôle des religieux. Vin pace où les baillis des moines envoyaient sans marchander les malheureux vassaux méditer sur un délit souvent insignifiant; c'est encore aujourd'huila prison de passage où la gendarmerie amène les vagabonds qu'elle a recueillis ; les murs sont si épais, les portes si solides, que toute velléité de vagabondage leur y est interdite.
L'hôtel de ville est un beau monument du style de la Renaissance, inauguré en 1883. Il a été remanié dans sa distribution intérieure en 1898.
La basilique ferme la place par son portail d'une simplicité majes-
tueuse, encore qu'il ait été dépossédé
de la haute flèche que supportait la
tour du Nord ; un orage l'avait détruite
en 1837 ; réédifiée aussitôt, elle fut de
nouveau renversée en 1847, et cette
fois on ne la releva plus. Cette belle
façade, dont le style même dit l'âge —
le xii® siècle — fut construite par ordre
de l'abbé Suger, un des plus fameux
parmi les abbés de Saint-Denis, qui,
vers 1140, avait entrepris une réfection
complète de la vieille église de Dago-
bert. Elle est un des plus précieux
monuments de l'art romain ; on examinera le détail des sculptures qui la
décorent, traitées non sans quelque
naïveté. Du temps de Suger nous sont
restés aussi quelques superbes vitraux
en grisaille, ornant les chapelles absi-
dales, et la crypte construite sous le
chœur. Il est même à peu près certain
que Suger y utilisa les piliers de la
basilique antérieure, qui paraissent
bien dater du vii^ siècle.
Il suffit de pénétrer dans l'intérieur
de l'édifice pour se persuader qu'on
n'est plus en présence de l'œuvre de
Suger. Un style nouveau, l'art gothique,
est intervenu, substituant au vaisseau,
un peu étroit et lourd, des constructeurs romans, une triple nef spacieuse,
élevée, recevant largement la lumière,
avec un sanctuaire en harmonie avec
ces proportions, justifiant bien ainsi ce
nom de cathédrale que l'admiration
donna, et, nous le disions tout à l'heure, a conservé à « l'insigne
basilique )>. La transformation se fit sous saint Louis et sous Philippe
le Hardi ; l'abbaye atteignit alors un degré de prospérité qui en
faisait l'une des plus puissantes du royaume ; aussi lui fallait-il une
église en rapport avec cette puissance. Les chapelles latérales y furent
ajoutées, comme dans toutes les églises au xiv^ siècle, et dès lors la
basilique fut complètement achevée. Nous ne parlons que pour mémoire
d'une chapelle de forme circulaire, dite des Valois ou encore Notre-
Dame-la-Rotonde, que Catherine de Médicis avait fait construire en
dehors de la basilique, se reliant avec le transept Nord, et qui était
destinée à recevoir les tombeaux des Valois. A cause de son état de ruine, en 1719 on dut la démolir et nous en avons signalé (page 91) quelques fragments décorant aujourd'hui le parc Monceau.
Le principal mérite de l'édifice est moins encore dans sa beauté, très réelle pourtant, que dans toutes les richesses artistiques qu'il renferme.
On les peut visiter tous les jours ( surtout l'après midi) depuis que l'église a été érigée en paroisse (par décret du 30 avril 1895). La visite se fait sous la conduite des sacristains, par groupes de dix à cinquante per-
Phot. Neurdein.