‹ Paris brulé par la Commune ouvrage illustré de douze gravures Louis ÉnaultChapitre 10 sur 34 · XL1II · texte numérisé non relu

XL1II

Implacable dans ses haines, ne se laissant désarmer par aucune considération , peu soucieuse de ce qu’elle détruisait, pourvu qu’elle pût détruire, la Commune, qui à tant de reprises et avec une si risible emphase s’était déclarée la protectrice du pauvre, la Commune, qui revendiquait les droits de ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèdent pas, et qui prétendait supprimer la misère, la Commune a fait mettre le feu aux bâtiments de I’Assistance publique. Ce qu’elle aurait dû défendre contre tous, elle-même a ordonné de l’anéantir.

Communiqué au bâtiment par le café Marquis, situé au coin du quai et de la place de l’Hôtel de Ville, le feu a consumé toute la portion qui fait face à la Seine et à l’avenue Victoria, ne laissant intacte que la façade qui regarde là place, et où se trouvaient les salles du conseil, ainsi que les appartements du directeur et du secrétaire. On aura à regretter la perte de dossiers importants ; ceux des enfants assistés, de la comptabilité, du matériel, du secrétariat, de la division des hospices et des hôpitaux, du bureau des secours, et enfin les archives. Les plus anciennes, descendues dans les caves pendant le premier siège, ont été sauvées. Mais l’Assistance a perdu trois ou quatre de ses

maisons, dont les revenus étaient chaque année le patrimoine des pauvres !

L’avenue Victoria a vu également s’effondrer dans les flammes le bâtiment qui contenait les administrations de I’Octroi, de I’État civil, ainsi que la Caisse de la Boulangerie.

xliv:

La Commune, qui prenait si servilement le mot d’ordre de l’Internationale, ne cessait de demander la suppression de l’armée régulière et son rem-, ‘placement immédiat par cette garde nationale, plus ou moins bien fédérée, dont elle se servait si habilement.

Il n’est donc pas étonnant qu’elle ait inscrit les casernes sur la liste des bâtiments bons à brûler.

La Caserne Napoléon , qui plusieurs fois déjà avait protégé efficacement l’Hôtel de Ville contre les coups de main des faubourgs, leur était particulièrement antipathique. On voulait la punir de son passé, et prévenir les résistances qu’elle pouvait offrir aux communeux de l’avenir si le

malheur de la France la condamne à subir encore de telles épreuves !

Quand les combats sanglants livrés rue de Rivoli, et dans lesquels ils furent constamment défaits, curent bien convaincu les fédérés de l’im-

possibilité de leur triomphe, quand ils furent, au contraire, certains de leur ruine prochaine, ils voulurent faire sauter la caserne, qu’il leur eût été peut-être difficile de brûler. Ils apportèrent donc cinquante tonneaux de poudre dans les caves, et ils se disposaient à y mettre le feu, lorsqu’un des ouvriers militaires dont ils s’étaient emparés en prenant possession de la caserne, quand, le 18 mars, l’armée régulière avait dû la quitter, eut une inspiration heureuse. Il se rendit dans le cabinet du commandant des fédérés, et y prit le timbre de la Commune, qu’il apposa sur l’ordre, écrit par lui-même, de donner à celte poudre une tout autre destination. Il alla ensuite porter cet ordre aux fédérés, qui, en voyant le cachet de la Commune, reprirent immédiatement leur dangereux colis. Ce stratagème de bonne guerre sauva la caserne Napoléon.

La MAIRIE DU QUATRIÈME ARRONDISSEMENT, qui fait

face à la caserne, aurait eu grand besoin d’une pareille intervention mais elle ne l’a pas ren-

contrée.

Là encore il y a eu des raffinements de cruauté et de sauvagerie qu’il est juste de flétrir.

Le feu a été mis le mercredi soir, sur les sept

heures. Les commandants des barricades, qui à ce moment cumulaient tous les pouvoirs, firent dire aux employés de la mairie qu’ils eussent à passer la nuit dans leurs bureaux. On voulait les brûler avec la mairie elle-même! Hâtons-nous d’ajouter que les malheureux voués à cetle horrible mort parvinrent à s’échapper.

La mairie du quatrième arrondissement possédait dans l’aile qui longe la rue Vieille du Temple une fort belle salle de fête. Celte salle était sùrtout

remarquable par ses magnifiques boiseries. Les hommes de la Commune recherchaient avec soin . les boiseries dans les bâtiments sur lesquels ils avaient des vues. Les boiseries flambaient si bien!

Ce fut donc vers cette salle qu’ils se dirigèrent tout d’abord. Ils y rassemblèrent tous les papiers des bureaux, et toutes les substances plus ou moins combustibles qu’ils avaient trouvées dans les autres parties de l’édifice. A peine allumée, la flamme fit rage. L’éteindre était chose impossible, car, ici comme en beaucoup d’autres endroits, les fédérés avaient eu le soin de couper toutes les conduites d’eau, et, du haut de leurs barricades, ils tiraient sur les gens sans armes qu’ils voyaient se diriger du côté de l’incendie.

Cependant, d’une des cours de la mairie, on entendait s’élever des cris de douleur et d’effroi ; de moment en moment la clameur devenait horrible. C’étaient de malheureuses femmes que les gardes

nationaux massacraient pour crime d’incivisme. Ces bourreaux novices étaient scélérats, mais maladroits; une de leurs victimes se débattit près d’un quart d’heure entre leurs mains. On la livra à un garçon de quinze ans, apprenti assassin, qui lui donna le coup de grâce pour se faire la main.

Pendant ce temps-là, ceux qui ne tuaient pas pillaient et volaient. Linge, pendules, vêtements, médicaments même, appartenant aux ambulances ou aux bureaux de bienfaisance, ils ont tout emporté!... Ils ont bu jusqu’au vin de quinquina des malades! Lorsque, le jeudi, les troupes victorieuses se furent emparées du quartier, l’œuvre de la destruction était accomplie. On a trouvé dans les caves trente barils de poudre, qui auraient fait 1 sauter ce que le feu eût épargné. Les maisons voisines auraient sans aucun doute été emportées avec la mairie; mais c’était bien là le moindre souci de ceux qui nous avaient tous voués à l’extermination par le fer et par le feu. Néron disait parfois :

— Je voudrais que le peuple romain n’eût qu’une seule tête , afin de pouvoir le décapiter d’un seul coup !

Les communeux ont dû regretter de ne pouvoir enfermer Paris dans un seul édifice, afin de l’y brûler tout entier dans une heure. Mais la scélératesse elle-même est parfois obligée de s’arrêter devant l’impossible !

Entre tous les quartiers populaires, il n’en est pas qui se soit montré plus réfractaire à la Commune que le quartier des Halles, où l’on travaille, où l’on fait de l’argent, comme disent les Américains, où l’on est pratique et positif, où l’on sait le prix des choses , où l’on ne se paie point de théories et de phrases, où l’on n’a jamais pensé qu’un mot creux valût une idée juste ! La Dame de la Halle peut bien être un peu forte en gueule ; mais elle est honnête, droite et courageuse. L’Internationale compte peu de partisans dans ce monde-là, et je doute qu’elle y fasse jamais de nombreuses recrues. On l’a bien vu lorsqu’il plut à ces messieurs d’enlever le digne curé de Saint- Eustache. Eux qui rendaient peu de chose, ils furent pourtant obligés de relâcher cet otage. Les brebis avaient sauvé le pasteur.

On s’est battu longtemps et avec acharnement autour des Halles, qui, par leur position centrale entre trois ou quatre quartiers qu’elles commandent, sont un point stratégique important. Mais cette construction toute moderne , si bien appropriée à son usage, et dont l’allure légère n’est pas sans élégance, n’a subi que de légers dommages. Il y a eu un certain nombre de carreaux cassés, mais partout les beaux ouvrages en fer son tépargnés.

L’église Saint-Eustache a souffert davantage.

Il s’en faut qu’au point de vue du grand art Saint-Eustache soit un monument irréprochable. L’ensemble de l’église pèche contre cette grande loi de l’unité qui est une condition essentielle du beau.

La première pierre de l’édifice actuel a été posée le 1 er août 1532.

Son auteur, dont il ne faut méconnaître ni l’esprit audacieux ni la féconde imagination, a cependant obéi à une idée absolument fausse : il a voulu réunir dans le même ensemble les deux écoles, ou, pour mieux dire, les deux arts qui se partageaient le monde à ce moment, et il a voulu aussi laisser à chacun d’eux sa physionomie nette et distincte. Au lieu de suivre l’exemple des grands architectes auxquels nous devons Chambord, Amboise et Chenonceaux, et de marier comme eux la forme ogivale aux formes nouvelles à l’aide d’une harmonieuse fusion ; au lieu de répudier hardiment toutes les traditions gothiques, comme Philibert Delorme, Pierre Lescot ou Ducerceau, qui acceptèrent complètement les principes de la Renaissance, lui, au contraire, s’est posé l’insoluble problème de contenter tout à la fois les partisans du passé et les enthousiastes du présent.

Regardez, par exemple, le côté méridional de

l’église : le joli portail qui s’élève au milieu est calqué, quant à sa disposition générale, sur les plus heureux modèles du quinzième siècle. Seulement la végétation de pierre, qui d’ordinaire s’épanouit au sommet des ogives et le long des moulures gothiques, est remplacée par des oves, des feuilles d’acanthe, et autres ornements inspirés par l’étudë et le culte de l’anliquité. Là où l’ensemble de la construction appelle l’ogive, nous trouvons des arcades en plein cintre. Voilà bien les gargouilles, les contre-forts et les arcs-boutants de Notre-Dame ; mais ces contre-forts semblent regretter leurs clochetons, et, au lieu des chimères et des monstres de notre vieille cathédrale, ce sont des grotesques antiques que représentent les gargouilles.

La môme disparate se retrouve à l’intérieur, où l’œil ne rencontre que des pleins cintres, avec des oves et des acanthes, disposés par l’architecte sur le plan et avec la variété infinie que l’on admire dans les édifices du moyen âge. Devant ce parti pris, vraiment étrange, on éprouve d’abord une surprise qui, chez les gens d’un goût épuré, n’est même pas , exempte de quelque malaise. Mais, peu à peu, on se laisse aller à une autre impression, et l’on admire de bonne foi cette abondance , cette force et cette grandeur d’un monument que l’on peut, après tout, regarder comme unique en son genre, et qui n’eût point disparu de la ville attristée sans nous

faire vivement regretter sa silhouette pittoresque et originale.

Il n’en sera point ainsi. Les obus ont détérioré l’abside; mais l’ensemble des lignes architecturales n’est pas brisé, et les linéaments des sculptures seront aisément refaits. On pourra refaire aussi, et sans peine, la toiture de la chapelle de la Vierge.

Les peintures de M. Couture ont souffert, mais l’habile artiste n’a pas dit son dernier mot : il s’endort, il est vrai, depuis quelques années, dans un bien-être paresseux ; mais si son pinceau est languissant, sa palette garde encore de brillantes couleurs. Il voudra refaire ou du moins réparer son œuvre !

Ce qui ne sera ni refait ni réparé, ce sont les précieuses verrières du chœur, dues à Pinagrier, à Philippe de Champaigne, à Desaugives et à Jean de Nogare. La plupart de ces splendides vitraux, qui tamisent, décomposent et adoucissent si harmonieusement la lumière, sont maintenant étoilés, fêlés, perdus à jamais.

Portons encore cet acte de vandalisme au passif de cette Commune, malheureusement insolvable.

Au moment où ils se virent forcés d’évacuer le quartier des Halles, les fédérés mirent le feu aux combles de Saint-Eustache. Une fumée noire et épaisse sortait du clocheton. Un professeur de l’école de Sainl-Cyr, M. Vallier, qui servait comme volontaire dans le 5' régiment provisoire du

4* corps, aperçut cette fumée, monta dans les combles, et suppléant à l’absence de pompes suffisantes (l’église n’en avait qu’une à son service) par une chaîne improvisée, il parvint à éteindre le feu avant qu’il se fût communiqué aux bois de charpente de la nef, dont l’incendie aurait sans nul doute entraîné la destruction totale de l’église.

Les Greniers de réserve, que le public appelle généralement Greniers d'abondance, ont été presque entièrement détruits par l’incendie. La Commune eût été certaine de voir Paris mourir de faim le lendemain, qu’elle ne nous aurait pas fait grâce d’une allumette !

Ces Greniers de réserve étaient une vaste construction commencée en 1807, et achevée dix ans plus tard. Ils occupaient, sur une longueur de trois cent cinquante mètres, la belle allée d’ormes du jardin de l’Arsenal qui, comme on sait, bordait le rempart. Cinq pavillons, détachés en avant, et quatre arrière-corps, formaient l’ensemble de la construction. Il y avait là des caves magnifiques, trois étages de magasins, un petit chemin de fer en miniature, des grues d’une puissance capable de soulever un monde, une salle de vente, et divers bâtiments annexes. Le feu a dévoré tout cela; il ne reste plus aujourd’hui que les murs, sombres, cre-

vassés, mais debout! La flamme, qui a consumé ou fait sauter les toits, a crénelé les murs presque régulièrement, et aujourd’hui ils ont l’aspect étrange et le grand caractère de quelque forteresse du moyen âge après un rude assaut.

Du blé, de l’huile, des spiritueux, du vin et un stock énorme de morue, ont servi d’aliment à la flamme et brûlé avec une odeur nauséabonde qui empesta le quartier pour deux jours.

Deux autres incendies allumés par les communeux ont été la cause d’une perte considérable pour le commerce parisien, si rudement atteint par dix mois de guerre, de chômage et de luttes intérieures, — mais que l’Internationale s’est juré d’anéantir, tout aussi bien que l’industrie.

Je veux parler des Docks de la Villette, vaste entrepôt rempli de produits exotiques et français, dont on n’a presque rien sauvé, et de 1’ Entrepôt des denrées coloniales , vaste hangar à toiture solide situé sur la place des Marais, au bord du canal Saint- Martin. Naguère encore il y avait là des richesses immenses : il n’y a plus aujourd’hui que des ruines!

Les chercheurs, les fureteurs, ceux dont la plus grande joie est de découvrir dans quelque recoin une merveille inconnue, allaient parfois contempler au fond d’une de ces halles à sucre et à café une très-belle œuvre de Louis David à demi cachée derrière des caisses et des ballots. C’était une copie, ou, pour mieux dire, une réplique faite par

lui-même, et de la même dimension que le tableau original, du mariage de Napoléon. David l’avait peinte pendant son exil en Belgique : elle aura sans nul doute été brûlée avec la provision d’épicerie qui l’accompagnait! Mais aussi, pourquoi donc un chef-d’œuvre va-t-il se nicher dans un comptoir?

Si la Commune a fait beaucoup de mal, elle n'a cependant pas fait tout le mal qu’elle aurait voulu. C’est ainsi qu’elle a inutilement donné l’ordre d’incendier I’Imprimerie nationale, qu’elle avait cependant trouvée assez docile pendant ses soixantedouze jours de règne. Vingt-cinq soldats n’avaient pu la défendre contre les huit cents fédérés qui étaient venus s’en emparer le 18 mars. On avait remplacé le directeur, M. Hauréau, membre de l’Institut, par un ancien employé inférieur de la maison, Alavoine fils, et un clerc d’avoué, du nom de Debock.

La Commune s’est livrée à une débauche d’affiches que je qualifierai volontiers du nom d’orgie. Elle a usé en deux mois et demi cinq mille rames de papier! Les protes savants qui corrigent d’ordinaire la prose mesurée des écrivains diserts et corrects qui ont l’honneur d’être imprimés par cet établissement modèle, durent être étonnés plus

d’une fois de l’orthographe et de la syntaxe qui passa sous leurs yeux... et qu’ils durent respecter, car ces Messieurs n’entendaient pas dire corrigés!

Pour récompenser leur dévouement et leur zèle, la Commune, qui avait enlevé une dizaine de mille francs dans leur caisse, où elle n’a laissé qu’une

seule pièce et encore elle était fausse! donna

l’ordre au dernier moment d’incendier l’Imprimerie nationale.

Elle a été sauvée par les habitants du quartier.

Les Archives avaient aussi été condamnées à périr.

Les Archives contiennent les matériaux de l’histoire, et la Commune n’aimait pas l’histoire, — sans doute parce qu’elle prévoyait le châtiment qu’infligera un jour à sa mémoire cette vengeresse du droit outragé. — Les Archives devaient donc brûler, et avec elles les trente millions de liasses qu’elles renferment. Cet ensemble de documents, qui embrassent une période de plus de douze cents ans, excitait la haine d’une partie de la Commune et le mépris de l’autre. Un grief particulier s’ajoutait encore aux premiers. L’honorable directeur des Archives , M. Maury, un des hommes les plus savants de notre époque, sous le coup d’une menace de mort plusieurs fois répétée, avait toujours refusé d’amener le drapeau tricolore et d’arborer le drapeau rouge.

an»

Mïï tel crime ne devait pas rester impuni. Le lundi 22 mai, cinq hommes de mauvaise mine se présentèrent dans le cabinet de M. Maury, et déclarèrent qu’ils venaient de la part de la Commune installer rintendance aux Archives. La Commune une lois

dans la place, on savait quel sort était réservé, aux précieuses collections •qu’elle renfermait. L’ordre d’incendier fut envoyé dans la journée du .mardi, et il eût été sans nul doute exécuté la nuit suivante, malgré les efforts du directeur et des sept ou huit employés aussi dévoués que fidèles qu’il avait gardés près de lui, lorsque, obéissant à une idée dont nous n’avons pas à rechercher le mobile, mais qui eut du moins le plus heureux résultat, Deboek, directeur, de; l’Imprimerie, nationale, et Àlavoine son compère vinrent trouver le directeur, et lui remirent la précieuse communication suivante : , ' • ; - . •: * ».

Ministère de lu Justice.

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