‹ Paris brulé par la Commune ouvrage illustré de douze gravures Louis ÉnaultChapitre 9 sur 34 · COMMISSARIAT DE POLICE · texte numérisé non relu

COMMISSARIAT DE POLICE

M! PALAIS DK JUSTICE.

Citoyen ,

Prenez ces deux citoyens , qui sont deux bons bougres à poil.

Signé : Brkcillé.

En les voyant répandre à flots le liquide incendiaire, le plus jeune des gardes du Palais, Arthur Receveur, se jeta sur ces misérables pour les empêcher de continuer leur besogne; mais Würfz le fit arrêter. Les autres gardes, Dclumcau, Amiard, Receveur père, Souze et Élie, tentèrent un dernier effort, et supplièrent les incendiaires de s’arrêter. Pour toute réponse, on leur mit le pistolet sur la gorge et on les renvoya.

Ces braves gens comprirent qu’en ce moment toute résistance était inutile, et pour ne pas êlre^ les témoins du désastre qu’ils ne pouvaient empêcher, ils s’éloignèrent en effet, la mort dans l’âme. C’était le lundi 22, il pouvait être environ trois heures de l’après-midi. Quelques minutes après leur départ le l'eu éclatait sur onze points différents à la fois, et dévorait le sanctuaire même de la justice.

Une des pertes les plus sensibles que Paris ait faites dans l’incendie du Palais, c’est incontestablement les registres de l’état civil de certaines municipalités, dont les deux exemplaires se trou-

vaient réunis, par suite de diverses circonstances, dans les bâtiments incendiés. L’accident prend ici des proportions formidables, et si, à force de soins, il devient possible dans certains cas de combler cette lacune si regrettable de nos archives de famille, il en est d’autres où il ne sera au pouvoir de personne de remplacer les documents détruits.

La Commune, qui s’attaquait à la société tout entière, pouvait-elle respecter la famille!

Dans les mouvements révolutionnaires qui ont toujours pour agents, sinon pour inspirateurs, des hommes à qui plus d’une fois la justice eut des comptes à demander, la Préfecture de police est toujours aussi un des premiers points envahis. Les intéressés veulent tout d’abord aller y chercher quelques pages de leur histoire, et, s’il se peut, en effacer la trace. Que de gens feraient volontiers une petite révolution, — et même une grande, — pour brûler leurs dossiers ! Les hommes du 18 mars ne dérogèrent point à ces traditions.

Rien ne serait plus curieux, plus instructif..., mais en même temps moins moral..., que l’histoire de la Préfecture de police pendant la Commune, et des citoyens que l’on a vus y jouer un rôle plus ou moins important.

On y trouverait d’abord l’inévitable Raoul Rigault, flanqué de ses deux acolytes, Gaston Dacosta et le docteur Regnier, y faisant irruption le jour même de la victoire, et s’annonçant comme préfet de police aux anciens employés de cette administration, toujours délicate, et parfois mal famée.

Geux-ci comprirent leur devoir, et obéissant à des sentiments de fidélité qui leur font honneur, prirent le chemin de Versailles.

Raoul Rigault ne s’embarrassait point pour si' peu : il les remplaça par ses anciens compagnons de plaisir du quartier Latin. Si incapables qu’ils fussent, ils étaient toujours à la hauteur de la mission qu’on leur réservait. Si misérables qu’ils pussent être, leur chef allait les dégrader encore ! La préfecture de police devint en quelques jours un des lieux les plus abominables de Paris ; nulle part le cynisme ne s’étala plus complaisamment; nulle part la débauche ne fut plus audacieuse. Raoul Rigault, avec son collègue de la Commune, Paschal Grousset, est incontestablement une des figures les plus hideuses de cette révolution de carrefour et de ruisseau, et ces deux mignons nous inspirent peut-être encore plus de dégoût que de haine. Dansl’hôtelqu’avaienthabité jadis ces premiers présidents, honneur du Parlement, les Lamoignon, les Maupeou, les Molé, les d’Aligre, les de Mesmes, les d’Ormesson, et, après eux, ces maires de Paris, les Pétion, les Pache, les Fleuriot, les Chambon,

qui du moins étaient des hommes, et qui combattaient pour une idée, Rigault installa la crapule basse et l’ivrognerie perpétuelle. Entre deux bocks, on signait des mandats d’amener, et dans la salle enfumée où l’on venait de banqueter avec des impures, on faisait comparaître des prêtres vénérables, dont l’interrogatoire dégénérait bientôt en insulte.

De 1800 à 1871, vingt-sept préfets de police avaient précédé Raoul Rigault rue de Jérusalem.

' Quand le vaste ensemble des bâtiments qui forment aujourd’hui le Palais de Justice était la résidence de ses rois, ses jardins s’étendaient jusqu’àla Seine, sur la rive dont on a fait depuis le quai des Orfèvres. Il y avait dans ces jardins une espèce d’hôtellerie où l’on donnait l’hospitalité aux pèlerins revenant de Jérusalem, et lin manoir pour les baillis royaux, sorte de juges de paix qui rendaient une justice souveraine aunom des rois. Saint Louis y parut lui-même plus d’une fois, et ne dédaigna point d’y prononcer ses arrêts, comme il faisait sous le chêne de Vincennes.

Quand les institutions judiciaires commencèrent à se régulariser, l’arbitrage paternel des baillis royaux tomba en désuétude. Au commencement du dix-septième siècle, Achille de Ilarlay, président du Parlement, qui était devenu un grand corps politique, fit disparaître l’ancien bailliage qui tombait en ruine, et le remplaça par un hôtel destiné au premier président.

C’est cet hôtel que les hommes de la Commune ont détruit.

Ils ont détruit en même temps la collection la plus considérable qui nous reste de pièces relatives à la première Révolution , — la seule qui ait été grande malgré ses crimes. De précieuses archives contenant entre autres documents la collection complète, et par cela même gigantesque, des journaux publiés à Paris depuis un temps immémorial, ont été également consumées.

Joignant le vol à la violence, les agents de la Préfecture de police sous la Commune subvenaient par des exactions aux frais de leurs orgies. Ces exactions devinrent si visibles et si criantes chez les employés subalternes, que quelques-uns d’entre eux furent expulsés et même emprisonnés. Le bureau des passe-ports, par exemple, était l’objet d’un trafic ignoble : celui qui les délivrait exigeait un prix arbitraire, supérieur de beaucoup à celui que la Commune elle-même avait fixé. Voici un fait dont j’ai été le témoin personnel, — car j’ai voulu voir beaucoup des choses que je raconte.

Un pauvre diable qui désirait échapper aux rigueurs de la loi sur les réfractaires se présente au bureau et réclame le précieux papier.

<t C’est dix francs! » lui répond un homme à l’air rogue.

Le postulant se fouille d’un air piteux, tout en essayant de marchander.

la

Le bureaucrate improvisé ne se donne pas même la peine de lui répondre ; mais il envoie un de ses garçons de salle voir s’il y a beaucoup de monde à la porte.

« Queue superbe ! fait celui-ci ; ça tourne ! On n’en voit pas le bout!

— Demain, fait l’autre à haute voix et en se frottant les mains, les passe-ports seront à quinze francs! *

On sait comment après l’affaire de l’escroc Pilotel, que la Commune incorruptible vit d’un assez mauvais œil, Raoul Rigault se retira et fut remplacé par Cournet. Celui-ci ne lit guère que paraître et disparaître. Il eut pour successeur Théodore Ferré, qui fut le dernier des trois préfets de police de ce gouvernement de deux mois.

Membre du Comité de salut public, Ferré se faisait garder par le 104' bataillon des fédérés. Ce fut lui qui s’entendit avec Levraud, un de ses chefs de division, pour mettre le feu à la Préfecture.

Il voulut célébrer la dernière nuit de son pouvoir, et le nouveau crime qu’il allait commettre, par une de ces orgies que la Commune avait mises à la mode, — sans doute pour travailler efficacement par son exemple à cette amélioration des mœurs publiques et privées dont elle parlait sans cesse dans ses proclamations.

Quoi qu’il en fût, Ferré s’entoura de vingt-huit convives, et resta vingt-six heures à table !

Le lendemain , les soupeurs, chancelant sous le poids de leurs libations multipliées , mirent le feu à 1’hôtel par onze endroits à la fois, comme les hommes de Rigault avaient fait au Palais de Justice. Le nombre onze était-il cher à la Commune ?

Tous ceux qui connaissent un peu leur Paris savent quel amas bizarre de constructions de toute espèce s’élevait entre la Préfecture et le Palais. Ces constructions hétéroclites se pressaient les unes contre les autres : couloirs, salles, passages, bu- ' reaux, escaliers, corridors, bâtisses hâtives et provisoires, qui n’en duraient pas moins depuis près d’un siècle! Quand la flamme eut rencontré ces matériaux singulièrement inflammables, vieux bois, plâtras secs, dédales de planches, labyrinthes de poutres et de voliges, elle les dévora en un moment.

Mais, disons-le, ici encore la rage des janissaires du Comité central n’a pas fait tout le mal qu’elle ' avait espéré et désiré. En effet, un généreux citoyen* un homme de cœur, n’écoutant que son zèle et son dévouement, a bravé les plus horribles dangers pour faire son devoir, — plus que son devoir peut-être!

Cet homme s’appelle Charlet, et il était tout simplement le concierge de la Préfecture. Il avait lutté jusqu’au bout pour empêcher le badigeonnage au pétrole ordonné par Monsieur le préfet, lequel n’avait trouvé rien de mieux à faire que d’écrouer cet honnête homme au dépôt !

184 PARIS BRIILK.

Surexcité par la vue des flammes, Charlet, dont les muscles valent les nerfs, tordit un des barreaux de sa fenêtre, et entraînant par ses paroles et par son exemple ses compagnons de captivité, il se dirigea vers les bureaux de la première division, consacrée aux grands criminels, voleurs et forçats, et il parvint ainsi à sauver une portion de ces derniers, nécessaires à l’histoire de quelques-uns des membres de la Commune, et en tout cas de beaucoup de ses suppôts et de ses adhérents.

Quant au préfet, il avait fait comme le procureur, — il avait fui. — Ces singes misérables des grands criminels ne les imitent que dans leur bassesse et leur honte. Ils veulent bien, comme Sardanapale, allumer un bûcher pour éclairer leur orgie...., mais quand le bûcher flambe, au lieu d’y monter — avec un courage qui peut-être ferait pardonner leurs folies, — les Ferré et les Rigault gagnent au pied, essayent de fuir, et vont se faire tuer au pied d’une borne comme des chiens!

« Il est difficile de ne pas soupirer, de ne pas s’indigner devant les dégradations, les mutilations sans nombre que simultanément le temps et les hommes ont fait subir au vénérable monument, sans respect pour Charlemagne qui en avait posé

la première pierre, pour Philippe Auguste qui en avait posé la dernière.

» Sur la face de cette vieille ruine de nos cathédrales , à côté d’une ride on trouve toujours une cicatrice. Tempus edax, homo edador; ce que je traduirais volontiers ainsi : Le temps est aveugle, l’hommé est stupide.

» Rides et verrues à l’épiderme; c’est l’œuvre du temps. Voies de fait, brutalités, contusions, fractures; c’est l’œuvre des révolutions, depuis Luther jusqu’à Mirabeau. »

Ainsi s’exprime le chantre de Notre-Dame de Paris, dans un livre qui restera comme un de ses titres de gloire. En ce temps-là, Victor Hugo ne faisait pas de politique, et il se contentait d’être un grand poète.

L’église métropolitaine ne pouvait échapper à la haine des gens de la Commune. A quoi bon des temples quand on nie Dieu? On voulut donc brûler Notre-Dame ! Si ces forcenés avaient eu autant d’habileté que de scélératesse , un des plus vénérables monuments du monde catholique ne serait plus maintenant qu’une vaste ruine. Par bonheur, les brûleurs s’étaient mis trop tard à l’œuvre pour qu’il leur ait été possible d’accomplir une de leurs plus odieuses tentatives. Ils se sont trouvés euxmêmes quelque peu étonnés et embarrassés devant cette toute-puissante masse de pierre qu’ils voulaient incendier, et qui leur offrait peu de prise!

Dans leur austère et froide nudité, ces murailles sévères, ces hautes colonnes se rejoignant à cent pieds du sol par leurs arcs en ogive, semblaient braver les efforts de ces nains malfaisants.

Les communeux n’avaient pas attendu les derniers jours de leur triste existence pour profaner et souiller le grand sanctuaire. Ils avaient adossé au maître-autel leur cuisine de campement, brûlé ou brisé les marches du chœur, fait un dressoir de la table sainte, et violé le tabernacle où repose, sous les espèces du pain, le corps de l’Homme-Dieu. Les tombes des évêques avaient été crochetées comme de simples caisses, et vidées comme des coffres-forts. Mais ce n’était pas assez, et ceux à qui on prêchait l’athéisme depuis si longtemps n’avaient plus qu’un désir : anéantir le temple de Celui auquel ils ne croient plus.

Pour en arriver là, ils avaient placé au milieu de la nef des tonneaux de pétrole, au-dessus desquels ils avaient entassé, en un bûcher immense, tout ce qu’ils avaient pu trouver dans l’église d’objets combustibles. Ils cherchaient encore, lorsqu’on les avertit de l’arrivée des troupes. Ils n’avaient pas découvert cette énorme charpente des combles — une vraie forêt — avec laquelle ils eussent aisément rendu le désastre irréparable.

Pressés, troublés, déjà poursuivis par la peur, et par ce fantôme de la vengeance céleste, qui doit maintenant hanter leur veille et leur sommeil, ils

mirent le feu au pétrole d’une main tremblante et hâtée...... et prirent la fuite!

A ce moment, les internes de l’Hôtel-Dieu, qui suivaient leurs agissements avec une anxiété facile à comprendre, se précipitèrent sous la vieille basilique, aussitôt que les fuséens l’eurent quittée. Ils renversèrent le bûcher, éloignèrent ceux des tonneaux de pétrole qui n’avaient pas encore pris feu, et désespérant de pouvoir éteindre ceux qui brûlaient déjà, ils les laissèrent projeter dans l’espace vide leurs langues de flammes dévorantes. Ces flammes s’éteignirent faute d’aliment, inofîensives et impuissantes, avant d’avoir atteint la nef élevée et sereine, qui les méprisa. Les deux petits jubés qui forment l’extrémité du bas chœur ont été seuls détruits.

Les âmes religieuses, les savants archéologues, les artistes, tous ceux qu’anime le s’entiment et que ravit le spectacle du beau, retrouveront bientôt, dans sa majestueuse intégrité, un des plus magnifiques monuments de Paris, de la France et du monde. Une fois de plus, la Commune a vu sa rage impuissante.

Celui de tous nos monuments que la Commune avait le moins de droit et, djsons-le bien haut, Ig

moins de prétextes de détruire, celui dont l’inutile destruction annonce le plus clairement et sa stupidité et sa folie, c’est I’Hôtel de Ville.

Eh bien ! c’est précisément l’Hôtel de Ville dont la ruine est la plus complète, la plus irréparable ! Partout ailleurs, là même où le feu a été le plus violent, il reste beaucoup encore, et, si on le veut bien, la réparation n’est pas impossible.

Ici, au contraire, la destruction a été implacable. Elle ne s’est arrêtée qu’après avoir touché le but. Il semble qu’un souffle renverserait ce qui est encore debout. Dans quelques jours, on pourra sans doute dire avec le poète :

Etiarn periere ruina!

Mais, par une sorte de compensation funèbre, ces ruines sont aussi les plus belles que nous aient faites les Vandales de 1 87 1 . Toutes récentes qu’elles soient, elles ont déjà la majesté que, d’ordinaire, le temps seul donne à l’œuvre cruelle de la main des hommes. Cette fois, quelques heures ont produit le lent effet des siècles.

La première fois que je vis les ruines de ce noble monument, qui fit si longtemps l’orgueil et la joie des Parisiens, dont chaque partie était comme une page de leur histoire sculptée dans la pierre vive, dont l’ensemble racontait une longue période de gloire, de luttes, de revers, de triomphes, de catastrophes et de fêtes, c’était la nuit. Cette nuit claire

PARIS BRULK.

et sereine enveloppait les objets d’une lumière adoucie et caressante, qui semblait les revêtir d’une grâce pénétrante et d’un charme inouï.

Je m’arrêtai à quelque distance, pour saisir l’effet général de la masse avant de chercher la curiosité du détail. L’impression générale du tableau me rappela celle que, plus jeune, hélas! j’avais parfois éprouvée lorsque, errant dans l’Asie déserte, je me trouvais tout à coup en faée des restes grandioses de ce qui fut Héliopolis ou Palmyre. C’était le même aspect, saisissant et superbe, calme pourtant, bien que profondément triste.

Les autres ruines, au cœur de la ville, mêlées aux maisons encore debout, et, pour ainsi parler, au milieu même du monde des vivants, ont quelque chose de poignant jusqu’à l’angoisse, d’émouvant jusqu’au trouble! C’est l’horreur de la destruction, dans laquelle tout est cru et criard, où la rétine délicate est offensée par les tons trop durement contrastés de la pierre neuve et de la pierre noircie, et où, d’ailleurs, on sent trop une désolation présente pour ne point éprouver je ne sais quel remors et quelle honte en face d’une jouissance de dilettante, qui ne serait qu’une impiété!

Mais, par cette nuit, dans ce silence, dans cette solitude relative du grand monument, tout seul au milieu de cette place dégagée et qui semble vide, pour un moment, l’artiste tua en moi le citoyen.

et je ne pus m’empêcher de me dire tout bas : C’est terrible, mais c’est beau!

Ce qui reste de l’immense palais, ce n’est plus que son squelette. Plus de toits, plus de campanile, plus de clochetons légers, donnant au monument un air de jeunesse et d’éternelle gaieté ! Plus une seule de ces hautes cheminées historiées, orgueil de la Renaissance ! Tout a disparu, tout a sombré dans un abime de feu! Je ne parle point des intérieurs, que la Commune avait si longtemps souillés de sa présence : ils ont été dévorés les premiers. Maintenant, les murailles corrodées par la flamme, irrégulièrement mutilées, avec leurs fenêtres agrandies et déjetées, leurs portes qui ressemblent à des brèches, leurs faites capricieusement découpés de dentelures, qui leur donnent la vague apparence des créneaux d’une forteresse démantelée; avec les statues des grands Parisiens, qui furent l’honneur de leur ville natale, chancelantes sur leur base, les unes encore debout et fières, les autres déjà renversées et retournées vers le palais, comme pour contempler sa ruine et assister de plus près à sa chute prochaine, tout cela forme un ensemble d’une grandeur imposante, qui vous émeut, vous frappe, vous attriste... et pourtant vous captive et vous retient !

L’Hôtel de Ville, dont naguère encore nous admirions les splendeurs, dont aujourd’hui nous contemplons les débris, ne fut pas toujours le somptueux monument dont s’enorgueillissait si justement la capitale de la France. Comme beaucoup de parvenus, il eut des commencements modestes.

Au douzième siècle, la première charge civile de Paris était celle de prévôt de la ville. Mais cette charge n’était qu’une charge vénale. Les magistrats vraiment municipaux, les échevins, — tel fut leur nom , — ne datent que de Philippe Auguste, qui les créa par ordonnance, et qui attribua en même temps des armoiries à sa bonne ville.

Vers le milieu du treizième siècle, le chef de la communauté des marchands (on disait alors la hanse) reçut le titre de prévôt des marchands, ou de maître dés échevins. La hanse obtint à ce moment itn accroissement notable de privilèges et d’attributions : elle délibéfa sut* les affaires publiques. Le local où elle se réunissait ne sé composait guère que d’une grande pièce, avec quelques misérables dépendances, où les citoyens venaient causer de leurs affaires et de celles de la ville. On l’appelait le parloüer aux bourgeois.

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rAlUS RRULÉ.

Ce premier parloir était silué près du grand Châtelet, et il occupa le grand Châtelet lui-même, après une station faite à la place Saint-Michel.

En 1347, les bourgeois, qui peut-être ne se trouvaient pas en sûreté dans une forteresse, achetèrent sur la place de Grève une grande maison, désignée sous le nom de Maison des Piliers , à cause des piliers polis qui ornaient sa façade. Bien quTH'e fût habitée par Guy, dernier Dauphin du Viennois, qui l’avait reçue en don de Philippe de Valois (ce qui fait qu’on l’appelait aussi la Maison au Dauphin) , celte demeure était fort simple et ne se distinguait des habitations ordinaires des bourgeois que par les petites tourelles qui ornaient ses angles. Ce fut seulement en 1522 que l’on arrêta le projet d’un nouvel édifice. Le 15 juillet de l’année suivante, Pierre Nielle, le prévôt des marchands, en posa la première pierre. Bien que l’on fût alors en pleine Renaissance, les bourgeois, qui sans doute n’étaient point les amis du progrès, se firent élever un palais gothique. 11 montait déjà au second étage lorsqu’on en suspendit tout à coup l’exécution. Un nouveau projet fut présenté à Henri II, en 1549, par Domenico Boccadoro, celui que l’on appelle ordinairement Dominique de Cortone. Le roi approuva. Jean Asselin , maître des œuvres de la ville, fut chargé de conduire les travaux. Il les conduisit lentement. Ce milieu du seizième siècle fut une époque singulièrement trou-

blée de noire histoire, et Paris eut souvent alors d’autres soucis que celui de se bâtir des palais. Ce fut seulement lorsque Henri IV eut rendu la paix à la France que l’Hôtel de Ville fut achevé sur les plans d’André Dueerceau. François Miron , dont Paris a gardé la mémoire, était prévôt des marchands au moment de son inauguration.

L’Hôtel de Ville d’André Dueerceau occupait à peu près le quart de l’emplacement du dernier palais, — celui qu’a brûlé la Commune. Il se composait d’un corps de bâtiment flanqué de deux pavillons à toits aigus. Le bâtiment central avait un rez-de-chaussée el un premier étage surmonté d’une balustrade. Au-dessus de la balustrade s’élançait un campanile élégant, décoré à sa base de statues allégoriques. Deux ordres de colonnes composites, superposées, décoraient la façade. Entre chaque colonne du premier élage on avait ménagé une niche. Dans ces derniers temps, toutes ces niches étaient garnies de statues. On avait donné au pavillon un étage de plus qu’au grand corps de bâtiment. Au-dessous de la porte d’entrée on avait placé une statue équestre de Henri IV, en bronze doré. Détruite par la Révolution, cette statue avait été remplacée par une autre en bronze aussi, mais non doré, sous le roi Louis XVIII. De chaque côté du pavillon s’ouvraient deux portes en arcades à plein cintre, avec tympan décoré de sculptures. Rien de plus grandiose ni de plus char-

mant, rien de plus pittoresque ni de plus élégant que cet ensemble si harmonieux dans ses proportions et si fin en tous ses détails.

Sous le règne de Louis-Philippe, qui aimait la pierre de taille, mais qui n’en fit pas toujours un très-judicieux emploi, on gâta l’œuvre exquise de Dominique de Cortone, par une amplification gigantesque qui en altérait profondément le caractère.

Mais si c’est là une critique que les délicats ne pouvaient manquer d’adresser au nouveau palais, ils n’en rendaient pas moins justice à ce qu’il y avait de majestueux, d’imposant et de riche dans ces immenses constructions, qui ne couvraient pas moins de neuf mille six cents mètres de terrain, et dont les moindres parties étaient traitées avec un soin consciencieux.

Pour décrire les merveilles, pour faire connaître à ceux qui ne les ont pas vues les splendeurs du palais que les forcenés de la Commune ont réduit en cendres dans le délire d’une nuit, il ne faudrait guère moins d‘un volume. L’art décoratif moderne avait dit là son dernier mot. Tous les chefs de la municipalité parisienne qui avaient successivement habité ce palais avaient tenu à honneur d’apporter, avec plus ou moins de goût sans doute, mais, avec un zèle égal, leur part d’efforts et de

PARIS BRULK.

soins dans l’embellissement de cette maison de la ville, dont la ville était si justement fière. C’était là une œuvre énorme, à laquelle avaient collaboré des milliers d’artistes. La peinture, la sculpture, le stucage, qui rivalise avec le marbre, ornaient ses plafonds et ses murs. L’ameublement lui-même était d’une richesse et d’un luxe dont les palais des rois pouvaient à bon droit se montrer jaloux.

Pour savoir ce qu’était l’Hôtel de Ville, pour apprécier la perte que nous avons faite en le perdant, il faut avoir assisté à quelqu’une de ces fêtes comme Paris, dans ses grandes nuits, plus brillantes que les plus beaux jours, en offrait aux princes amis et aux nations alliées; il faut avoir gravi, entre deux rangées de fleurs et de lumière, à travers une forêt d’arbustes embaumés, les marches basses et faciles du grand escalier d’honneur; il faut, au murmure de cette nappe d’eau colorée qui s’échappait d’une vasque inépuisable, avoir pénétré dans ces galeries éblouissantes où rayonnait le luxe des costumes, où s’épanouissait la beauté des femmes; il faut avoir parcouru cette succession sansfin de salons qui semblaient vouloir se surpasser les uns les autres, en goût, en luxe et en magnificence... Peut-être était-ce la civilisation matérielle poussée à outrance; peut-être y avait-il un danger dans cet excès d’un tel luxe... Mais si c’était le droit du moraliste, — son devoir, peut-être, — d’avertir les riches et les heureux qu’ils étaient

près de glisser sur une pente fatale, ce n’est point à ceux qui vivent du travail, à ceux qui ont la prétention de représenter les intérêts des classes vouées à l’industrie, et qui après tout ne vivent que du luxe, qu’il appartenait de prononcer l’anathèine sur ces merveilles, et de promener la torche dans le plus beau de nos palais..., au moment où, après l’avoir usurpé pour un temps, ils devaient cesser d’en jouir. Ceci, c’est l’égoïsme poussé jusqu’à la fureur! c’est l’égoïsme qui se fait crime !

Jetons maintenant un coup d’œil rapide sur les pertes que l’art vient de faire dans celte épouvantable catastrophe :

La Renaissance a perdu le délicieux pelit édifice central, les deux merveilleuses cheminées qui étaient aux deux extrémités de la salle du Trône; l’une était due au ciseau de Biard, élève de Michel- Ange, l’autre était de Th. Bodin. Ajoutons, dans la salle dite du Zodiaque, les sculptures décoratives et sur bois de Jean Goujon.

L’époque de LouisXlV a perdu la statue du grand roi, par Coysevox, qui était un chef-d’œuvre, et que les Relier avaient coulée en bronze florentin.

Notre époque perd les quarante-six statues de Montvon, Monge, Gros, Voltaire, d’Alembert, Buf-

fon, Ambroise Paré, Papin,de Harlay, Peyronnet, Voyer d’Argenson, Mansart, Le Brun, Lesueur, saint Vincent de Paul, Jean de la Vacquerie, Philibert Delorme, l’évêque Gozlin, Pierre Lescot, Jean Goujon, E. Boyleau, Hugues Ambroise, saint Landry, Maurice de Sully, Juvénal des Ursins, Pierre de Viole, Michel Lallier, Guillaume Budé, François Miron, Robert Estienne, Jean Aubry, Roilin, l’abbé de l’Épée, Turgot, Sylvain Bailly, Frochat, Lavoisier, Condorcet, Lafayette, de la Reynie, Colbert, Catinat, de Thou, Boileau Despréaux et Molière, œuvres remarquables de nos plus habiles sculpteurs, et que l’on avait placées dans des niches ménagées à dessein, pour orner la principale façade de l’édifice. Toutes ces statues sont complètement détruites ou fortement endommagées.

L’Hôtel de Ville possédait aussi une fort belle bibliothèque municipale , installée au troisième étage du pavillon nord-est, et riche d’environ cent mille volumes d’ouvrages principalement historiques. Cette bibliothèque a été brûlée. Il n’en reste pas un feuillet.

Les divers préfets de la Seine avaient réuni une collection unique, véritablement précieuse, des plans et cartes de leur ville et de leur département.

Cette collection n’existe plus. On ne la refera point.

’ Au premier étage, dans les ailes du sud et de l’ouest, tous les grands peintres de notre époque avaient couvert les murs et les plafonds des plus belles œuvres de leurs pinceaux. Ils avaient tenu à honneur de se voir représentés dans ce monument unique, qui s’élevait à la gloire de Paris. Que restet-il aujourd’hui de tout. cela? Pas même une cendre légère! Autant en emporte lèvent!

Regrettons encore des bronzes d’après Michel- Ange, de belles statues de Bosio et de Cavelier. Je ne parle pas des tapis d’Aubusson, des pendules de Denière, des lustres de Baccarat, des glaces de Saint- Louis et de Saint-Gobain. Il y en avait là pour des millions, et nous n’avons pas le droit aujourd’hui de faire fi des millions ! Nous devons aussi sentir la perte de l’escalier à double rampe qui ornait la cour de Louis XIV; car Victor Baltard avait réalisé là une de ses plus heureuses inspirations, et cet escalier, dont il ne reste plus rien, était un véritable chef-d’œuvre de finesse, d’élégance et de goût.

Est-ce tout ?

Eh bien, non, pas encore!

On sait que tous les souverains d’Europe qui

PAH1S BHULK.

acceptaient une invitation à l’Hôtel de Ville prenaient l’engagement d’envoyer au préfet de la Seine leurs bustes en marbre blanc. Le nombre en était déjà considérable : les bustes de la reine d’Angleterre et du prince Albert, du roi et de la reine de Portugal, du roi des Belges, du roi d’Italie, de l’empereur de Russie, du roi de Prusse, de l’empereur de Turquie, etc., etc., formaient déjà une collection unique. Tout a été détruit, mutilé ou perdu dans ce formidable incendie.

Les fédérés qui, depuis deux mois, avaient à l’Hôtel de Ville leurs grandes et leurs petites entrées, en connaissaient les tours et les détours; la Commune, qui siégeait, délibérait, vivait, buvait sous ces lambris dorés, a pu prendre à l’aise toutes scs dispositions pour procéder à une destruction raisonnée, méthodique et infaillible.

Nous avons vu qu’elle n’avait que trop réussi : ce que nous n’avons pas dit encore, c’est que, par un raffinement de cruauté inouïe, on avait laissé dans les caves de l’Hôtel de Ville un certain nombre de prisonniers — qui ont été les victimes de la plus cruelle des vengeances.... Ils sont morts dans les flammes. Que leur sang et leur malédiction retombent sur leurs bourreaux!

La première Révolution avait dit : « Guerre aux châteaux, paix aux chaumières! » 11 semble que la Commune a écrit sur son drapeau :

« Guerre à tout le monde ! »

Les mêmes hommes qui brûlent les palais brûlent aussi les maisons, et la môme torche qui allume une église met le feu à un théâtre.

Le programme de l’Internationale a été suivi à la lettre, et l’on n’a vraiment rien négligé pour exécuter cette sinistre menace de destruction universelle à laquelle, tout d’abord, Paris s’était refusé de croire, — parce qu’elle ne semblait pas être dans nos mœurs adoucies.

La pensée même qui avait présidé à la fondation du Théâtre -Lyrique devait le sauver des dangers d’un coup de main de la démocratie. II se proposait, en effet, deux choses capables de lui concilier la faveur des hommes qui prétendent représenter le progrès parmi nous: il voulait offrir aux compositeurs jeunes, et le plus souvent sans fortune, un placement plus facile de leurs œuvres; il voulait aussi, parle bon marché de ses tarifs, accessibles même à l’ouvrier, travailler à l’initiation artistique des classes laborieuses, qui sans lui n’auraient jamais connu les grandes œuvres des compositeurs étrangers.

Cependant , comme tous les autres monuments de Paris, le Théâtre-Lyrique a été marqué pour la destruction !

Le mercredi matin, quarante fédérés, sous la conduite d’un colonel d’état-major qui ne craignit point de s’abaisser jusqu’à cette œuvre criminelle, se présentèrent à la porte du théâtre. Ils ne trouvèrent que la femme du concierge. Le colonel lui mit le pistolet sur la gorge et la contraignit à conduire sa horde dans l’intérieur compliqué de l’édifice. Là, avec l’habileté et les précautions que nous avons déjà signalées ailleurs, les murs furent enduits de pétrole ; les bombonnes contenant le liquide qui a joué un si funeste et si terrible rôle dans nos derniers malheurs furent disposées dans sept endroits différents, et devant' cette malheureuse femme, que l’on menaçait de fusiller si elle faisait un pas pour s’enfuir, on mit le feu partout. Alimentée par les matériaux si inflammables que contient toujours une salle de théâtre, excitée par le pétrole, la flamme s’est emparée de sa proie avec une violence inouïe. On l’a vue bientôt projeter ses jets redoutables par les portes et par les fenêtres , tandis qu’à l’intérieur elle achevait son œuvre sinistre.

Le Théâtre-Lyrique a brûlé jusqu’au soir. Le désastre est à peu près aussi complet qu’il pouvait l’être. Il n’existe que la façade et le foyer du public : tout le reste est dévoré. La construction n’é-

lait pas évaluée à moins de huit millions. Il faut ajouter un matériel considérable, qui augmente encore le total de la perte. Nous doutons que le Théâtre-Lyrique se relève de sitôt. C’est une grande perte pour l’art.

Le Châtelet a été moins malheureux que son vis-à-vis le Théâtre-Lyrique.

Les incendiaires ne s’y sont présentés que le soir. On ne peut être partout à la fois! Ils étaient en petit nombre, et ils ont rencontré, pour combattre leurs efforts, des hommes énergiques, dont le courage à toute épreuve a été couronné d’un succès presque complet. Dans un temps où il était si difficile de réunir des secours efficaces, quand souvent l’habit prostitué du pompier ne couvrait qu’un brûleur, il a été impossible d’éteindre le feu tout d’abord; il a régné au Châtelet pendant deux jours et une nuit; mais on était du moins parvenu à le circonscrire entre le mur du fond, — ce qu’en langage de théâtre on appelle le lointain, — et la rue des Lavandières Sainte-Opportune. C’était donc, en quelque sorte, un incendie extérieur. Les décors et les accessoires ont été entièrement consumés ; mais ni la scène ni la salle n’ont souffert, et, là du moins, le dommage sera aisément réparable.

PAUIS BRULF.

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