‹ Paris brulé par la Commune ouvrage illustré de douze gravures Louis ÉnaultChapitre 12 sur 34 · P A II 48 BRULE · texte numérisé non relu

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nal. Plus d’une fois ils ont voulu contraindre les propriétaires à mettre eux-mêmes le feu à leurs maisons. Les deux concierges de la bibliothèque du Louvre ayant courageusement refusé d’obtempérer à cette odieuse sommation, furent enfermés par ces bandits dans la loge du palais, où ils devaient brûler vifs!

Au carrefour de la Croix-Rouge, entièrement détruit, les habitants furent contraints de quitter leurs maisons sans rien pouvoir emporter avec eux.

Un ordre signé Delescluze enjoignait aux incendiaires de distribuer aux partisans de la Commune tout ce que l’on trouverait dans les appartements que leurs maîtres étaient contraints d’abandonner. Le propriétaire d’un magasin de nouveautés, M. Chollet, a vu ainsi périr sous ses yeux, sans pouvoir même essayer un sauvetage qui peut-être* était possible encore, à peu près tout son avoir. Au moment de sortir de chez lui , il retira de sa caisse cinquante mille francs en billets de banque, les enveloppa dans une chemise, et sortit avec cette suprême épave d’un naufrage complet.

a Que portez-vous là? lui demande un fédéré qui surveillait les incendiaires.

— Une chemise pour changer! répond le pauvre négociant, assez ému, on le comprend.

— On ne change pas de chemise aujourd’hui! »

riposte l’homme aux mains sales en haussant les épaules,

Et, arrachant la chemise que M. Chollet s’efforce en vain de retenir, il la rejette dans le brasier, où se consument avec elle les cinquante mille francs, dernier débris de la fortune d’un père de famille.

Le notaire qui occupait un des premiers numéros du boulevard Sébastopol, près de la rue de Rivoli, voyant les flammes dévorer sa maison et son étude, demande la permission de sauver au moins ses minutes!

« Non ! lui répond le délégué du Comité incendiaire, nous brûlons la maison pour brûler les titres! »

Au petit théâtre des Délassements comiques , sur l’ancien boulevard du Prince-Eugène, dont on a fait le boulevard Voltaire, l’associé de M. de Jallais, M. Goëtchy, fut forcé, à quatre reprises différentes, le poignard ou le revolver sur la gorge, d’allumer le pétrole qui allait consumer son théâtre et consommer sa ruine. Cette ruine est aujourd’hui accomplie, efla modeste petite scène, gaie, animée, pimpante, où pour peu de chose on allait rire, n’est plus aujourd’hui qu’un amas de décombres.

Les incendies ont été considérables dans le quartier de la Bastille, qui gardera longtemps, lui aussi, le souvenir de la Commune. On y voit sur

les boulevards, sur les places, dans les rues, de grands trous noirs, indiquant le passage des fédérés. Ici, à l’angle du boulevard Beaumarchais et de la rue Saint-Antoine, c’est le café Gibéqui n’est plus; tout à côté, c’est la brasserie des Phares de la Bastille également détruite.

On a aussi incendié la Direction des poudres, des salpêtres et de la capsulerie de guerre.

L’ensemble des immeubles connu sous le nom de cour d’Amoye, et toutes les maisons situées rue de la Roquette, entre la place et la rue Daval, ne sont plus qu’une ruine: une ruine aussi, sur le boulevard Mazas, le vaste et beau bâtiment qui contenait les bureaux de l’exploitation et de la traction du chemin de fer de Paris à Lyon. — En un mol, des ruines partout!

On avait annoncé, avec une certaine solennité, que la Colonne de Juillet, ce monument consacré à la Liberté, avait été détruit dans les dernières convulsions de la lutte. Nous devons avouer qu’un certain nombre de gens, ne se croyant pas plus mauvais citoyens pour cela, avaient pris assez aisément leur parti de ce malheur : ils voyaient là une sorte de revanche donnée par le hasard à la stupide et honteuse démolition de la colonne Ven-

dôme, et ils se promenaient bien de ne pas souscrire quand il s’agirait de réédifier ce souvenir d’une émeute triomphante qui fut la mère de tant de. révolutions successives qui ont accumulé chez nous tant de ruines !

Un peu plus tard, on assura que la colonn<*était toujours debout, mais que le génie de la Liberté avait été jeté violemment du haut en bas. On s’en consola, et quand on vint à songer à tous les crimes que depuis un siècle ce peuple trop nerveux commet au nom de la liberté, on se dit qu’en bonne conscience il ne fallait pas plus relever le génie de la révolte que celui du despotisme. On remplacerait celui-ci par la statue de la France, qui doit être également chère aux cœurs de tous ses enfants, et celui-là par la statue de. la Justice, dont nos quartiers populaires n’ont, hélas! que trop souvent oublié les enseignements et les leçons.

Plus tard, quand la circulation nous fut rendue, et que nous pûmes savoir ce qu’il y avait de vrai dans tous ces récits un peu fantaisistes, nous apprîmes, en effet, qu’une quarantaine de niveleurs avaient essayé de faire sauter la colonne à l’aide de la mine, sous le prétexte qu’elle était trop haute et qu’elle humiliait les maisons voisines. Ce nouveau projet de nos modernes Vandales n\a pas même reçu un commencement d’exécution. La colonne est toujours debout, et le génie de la Liberté ouvre toujours ses ailes d’or au-dessus du dôme léger.

Élevée, comme, on sail, en souvenir de ces trois journées de juillet, que l’on appela glorieuses, parce que toute une population se ruant sur une caserne massacra un certain nombre de gardes du corps, et contraignit à prendre pour la troisième fois la route de l’exil un vieux roi qui venait de redonner à nos armes le baptême du sang et de la victoire, la colonne de juillet, qui s’élève sur l’emplacement de cette vieille Bastille prise et détruite en 1789, a reçu un nombre considérable de balles, qui ont rayé son enveloppe de bronze, et une vingtaine d’obus qui l’ont quelque peu perforé; le génie lui-même ne laisse pas que d’avoir été atteint, moins sévèrement pourtant qu’en 1848, où une troupe imbécile lui creva le ventre à coups de fusil. Le peuple de Paris est incontestablement le plus spirituel du monde.... mais il y a des jours où il s’oublie!

Un gouffre béant , sombre, hideux, qui attriste la foule des passants, toujours si nombreuse dans cette région des boulevards, voilà tout ce qui reste du plus populaire peut-être de nos théâtres.

Avant njoi vous avez nommé la Porte-Saint- Martin .

Le 8 juin 1781, après une représentation de

Y Orphée de Gluck, la salle de l’Opéra, qui élait alors comprise dans l’enceinte du Palais Royal, fut, pour la seconde fois, détruite par le feu.

Elle avait déjà brûlé en 1763.

Danseurs et chanteurs émigrèrent aux Tuileries, où on les logea dans la salle des machines, qui n’existe plus aujourd’hui. Ils donnaient des représentations çà et là, sur les principales scènes de Paris. Ce fut alors que l’artiste Le Noir construisit pour eux, en moins de trois mois, près de la porte Saint-Martin, sur un terrain à lui, une salle provisoire, qui a duré quatre-vingt-dix ans, et qui durerait encore sans la stupide folie des gens de la Commune.

Cette grande et belle salle, qui s’appela tour à tour V Académie lyrique, les Jeux gymniques , et entîn le Théâtre de la Porte Saint-Martin, eut, comme on voit, des destinées diverses, mais parfois brillantes : ce théâtre jeta surtout un grand éclat au moment de la révolution littéraire qui renouvela les lettres aux environs de 1830. Ce fut le Théâtre-Français des romantiques. 11 était depuis passé aux Dennery, aux Meurice, aux Féval, aux Dugué, qui lui rendirent encore de beaux soirs.... et surtout de belles recettes.

Il partage aujourd'hui le sort du Théâtre-Lyrique et de ces petits Délassements dont nous parlions tout à l’heure. La Commune déclarait la guerre au plaisir aussi bien qu’à la vertu. Il y a

des gens qui veulent que tout le inonde vive; la Commune voulait que tout le monde mourût ! '

L’Hôtel des Postes avait aussi été condamné.

L’on sait même le nom de celui qui devait exécuter l’ordre funeste qui le regardait. C’était un courtier en grains, du nom de Lacaille, — celui-là même que l’on avait délégué au commandement des Tuileries. Le directeur de ce temps-là, Theisz, qui avait à sa disposition un certain nombre d’hommes résolus, le reçut comme il méritait de l’être, c’est-à-dire en lui montrant la gueule de son revolver.

Lacaille comprit qu’il ne serait pas le plus fort, et il décampa. Mais comme il avait ses mèches prêtes et son pétrole disponible, il alla mettre le feu, dans la même rue, à la maison qui fait face aux Postes, maison dont la cave abritait en ce mo* ment ses cinq petits enfants 1 Donnons à la conscience publique la satisfaction d’apprendre que ce monstre fut pris et fusillé le lendemain.

Nous venons de suivre à la trace l’Internationale et la Commune à travers les ruines de Paris en

flammes ; nous avons vu ce que peut le génie du mal, déchaîné sur une ville sans défense. Disons maintenant que la grandeur du dévouement s’est égalée à celle du malheur. Officiers, soldats, citoyens, femmes même, dans le grand parti de l’ordre tout le monde a fait son devoir. Et ce n’est pas Paris seul qui a lutté courageusement contre le fléau.

Ni la province ni l’étranger ne nous ont abandonnés dans cette guerre contre nous et le plus terrible des fléaux. Gand, Bruxelles et Anvers se sont mis à notre disposition avec un empressement tout fra*lernel, et si les pompes de Londres n’ont pas quitté la capitale de l’Angleterre, l’habile et intelligent officier qui d’ordinaire les dirige, M. Chaw, est venu s’offrir à son confrère de Paris en qualité de simple volontaire.

Quant aux pompiers de France, l’œil attaché sur Paris en flammes, ils n’attendaient qu’un ordre, qu’un signe, pour, de toutes parts, s’élancera notre secours. Les départements voisins ont tous rivalisé de zèle et d’ardeur. L’Eure, l’Eure-et-Loir, la Seine-Inférieure, Seine-et-Marne , Seine-et-Oise, sans parler de la banlieue tout entière, nous ont envoyé leurs escouades intrépides, qui se sont immédiatement placées sous les ordres du colonel Willermé, pour seconder les efforts de ceux d’entre les nôtres que la corruption de la Commune n’avait pu parvenir à changer en incendiaires. Grâce à

ces concours généreux, grâce à cette initiative intelligente et prompte , grâce à ce dévouement que rien n’a pu déconcerter, décourager ni lasser, l’incendie a été combattu partout, vaincu en de certains quartiers, prévenu dans les autres, et là même où déjà il s’était tellement établi en maître qu’il n’était plus possible de l’éteindre, on est parvenu du moins à le circonscrire, à l’enfermer, à l’emprisonner en quelque sorte, de telle façon qu’il a dû se contenter de la part qu’on lui faisait. Nous avons donc, dans notre malheur même, cette dernière consolation que nos désastres auraient pu être cent fois, mille fois plus grands, et qu’il nous faut encore remercier la main qui nous a épargnés — tout en nous châtiant.

Nous venons de suivre la voie douloureuse. Nous avons parcouru la ville désolée , en comptant nos stations par ses ruines. Nous avons vu ses palais en flammes, ses temples profanés, ses maisons écroulées, et nous avons pu dire avec le Prophète :

« Les murs de Sion mènent le deuil ! »

Est-ce bien tout ?

Non ! Jusqu’ici nous n’avons vu que la moitié de nos malheurs, et ceux que nous avons à raconter maintenant sont plus douloureux encore. Les monuments se relèvent ; mais la vie est sacrée, parce qu’il n’est donné à personne de rouvrir les portes du tombeau qui viennent de se fermer sur une créature humaine, *

La Commune n’a pas seulement volé, pillé et brûlé; elle a fait pis : elle a tué. Elle a beaucoup tué !

C’est une bien lamentable histoire que celle de ces grandes victimes connues sous le nom d’otages. Les otages de la Commune auront leur légende dans l’avenir, et l’on se rappellera en la lisant les plus mauvais jours de cette troisième république, dont les annales pourraient s’écrire avec du sang.

La haine, la jalousie, la cupidité, une envie basse, des instincts cruels, un simple caprice, en un mot les plus misérables ou les plus viles passions, ont un moment disposé de la vie des hommes. Sans jugement, sans garantie d’aucune sorte, sans la moindre de ces formes judiciaires qui sont la sauvegarde des accusés et l’honneur des nations civilisées, le premier venu, un coquin, Delesclu.ze, Pyat ou pigault, après boire, au sortir d’une orgie, entre deux hoquets ou deux baisers, pouvait d’un mot, d’un signe, faire prendre le plus honnête homme, — ton père ou le mien, lecteur, — et le jeter dans un de ces cachots qui n’étaient plus que les antichambres de la mort. Ces hypocrites n’avaient brûlé la guillotine que pour la remplacer par la fusillade ou le bûcher. La guillotine, c’était bien lent pour des gens qui voulaient offrir à leur Liberté une hécatombe de trois cent mille citoyens !

Déroulons avec un pieux et tendre respect la funèbre liste de ceux qui sont morts, et ne les lais-

sons pas, sans une larme, sans un adieu, sombrer dans l’oubli éternel.

L’immolation des Frères Prêcheurs, plus connus sous le nom de Dominicains, eut quelque chose de particulièrement terrible et aussi de particulièrement touchant; car, dans ces massacres des gens de bien, et surtout des saints, l’attitude et les actes de ceux qui meurent font, avec la conduite de ceux qui tuent, le plus magnifique et le plus sublime contraste.

Rétablis et institués en France par le plus illustre d’entre eux , après plusieurs siècles d’exil , les Dominicains, à qui la chaire française doit Lacordaire, Souaillard, Didon, Monsabré et tant d’autres voix éloquentes, se vouaient aussi à l’éducation de la jeunesse; dans leur établissement d’Arcueil, connu sous le vocable d’Albert le Grand , ils s’essayaient à faire ce qui nous manque le plus, — des hommes. Mais la Commune ne voulait pas d’hommes : elle n'avait besoin que d’esclaves.

Deux jours avant l’entrée des troupes fidèles dans Paris, les fédérés s’étaient présentés à la porte de l’établissement d’Arcueil, où les moines vivent en communauté, faisant le bien, prêchant le peuple, instruisant les enfants , et travaillant , comme les ouvriers du ciel, à celte régénération de l’avenir par la jeunesse qui seule peut sauver la France.

Mais ici, je veux laisser la parole à l’un d’eux, miraculeusement échappé à scs bourreaux. .

Quel récit vaudra jamais l’accent et l’émotion de l’homme qui peut dire :

J’en étais et j’ai vu!

« Le vendredi 19 mai, un membre delaCommune, suivi du gouverneur de Bicêtre et du sieur Cerisier à la tête du 101* bataillon fédéré, s’est présenté à l’école Albert le Grand, vers quatre heures et demie du soir, et nous a tous emmenés : les religieuses à la préfecture de police, et plus tard à Saint-Lazare; les Pères dominicains, les professeurs et les domestiques du collège, au fort de Bicêtre, où l’on nous a jetés dans une casemate, après nous avoir dépouillés de tout, et même de nos bréviaires.

Jeudi dernier, 25 mai , vers huit heures du matin, au moment où la garnison quittait le fort en toute hâte, un officier est venu nous dire : « Vous êtes libres ! seulement, nous ne pouvons vous laisser entre les mains des Versaillais; il faut nous suivre aux Gobelins ; ensuite, vous irez dans Paris où bon vous semblera. »

Le trajet fut long et pénible , des menaces de mort étaient à tout instant proférées contre nous par la populace. Arrivés à la mairie des Gobelins, on ne veut plus nous laisser libres. « Les rues ne sont pas sûres, nous dit-on, vous seriez massacrés par le peuple. » D’abord on nous fait asseoir dans la cour intérieure de la mairie, où pleuvaient les obus; puis un nouvel officier arrive et nous mène à la prison disciplinaire du secteur, avenue d’Ita-

lie, 38. Dans l’avenue, nous apercevons le 101* avec son chef; le sieur Cerisier : nous étions ses prisonniers.

Vers deux heures et demie, un homme en chemise rouge ouvre fréquemment la porte de la salle où nous étions enfermés et nous dit : « Soutanes, levez-vous, on va vous conduire aux barricades. » Nous sortons. À la barricade, les balles pleuvaient avec une telle intensité que les insurgés l’abandonnèrent.

On nous ramène à la prison disciplinaire, sur l’ordre du colonel Cerisier. Nous nous confessons une dernière fois, et le Père prieur nous exhorte tous à bien mourir.

A quatre heures et demie environ, nouvel ordre du sieur Cerisier. Cette fois nous partqns tous : — Pères, professeurs et domestiques, — entourés par des gardes du 101* qui chargent devant nous leurs armes. A la porte extérieure de la prison, le chef du détachement nous crie :

« Sortez un à un dans la rue! »

Puis le massacre commence. Xenténds le Père prieur dire. » *

« Allons, mes amis, pour le bon Dieu 1 »

Et c’est tout.

J’ai survécu, avec quelques professeurs et do T inestiques, à cette épouvantable fusillade. Une balle avait traversé mon pardessus sans m’atteindre. Grâce â elle, je pus me jeter dans une maison ou-

verte sans être vu. Là, une femme me lit prendre à la hâte les vêlements de son mari, et je restai chez elle jusqu’au moment où arrivèrent les soldats du 1 13 e de ligne, qui me reçurent dans leurs rangs avec le plus grand empressement. Un chef- de bataillon, dont je regrette de ne pas savoir le nom, me donna même un sergent et quelques hommes pour aller reconnaître nos chères victimes.

Vous savez le reste. Nous n’avions pas retrouvé le corps du Père Gaptier, prieur de l’école Albert le Grand, et je conservais l’espoir qu’il aurait pu, comme moi, se sauver.

Hélas! lui aussi, une des plus belles et des plus nobles intelligences de son temps, il était massacré.

Je n’en pouvais plus. Hier un des survivants, M. Résilliot, accompagné d’un jeune homme, M. Barally, qui nous avait offert ses services avec le plus louable empressement, se rendit aux Gobelins pour réclamer les corps recueillis la veille par les bons Frères des écoles; là, ils trouvèrent M. le maire et M. le curé d’Arcueil, déjà prévenus, ainsi que l’abbé Delare, aumônier de l’hospice Cochin.

Les corps (douze en tout) furent transportés, dans la soirée, à l’école Albert le Grand, par permission expresse du maréchal Mac-Mahon. »

lu.

L’assassinat de Gustave Chaudey nous présente une autre forme du crime. Nous avons vu le meurtre anonyme, pour ainsi parler, le meurtre par la foule stupide, animée des sentiments qu’on lui inspire, nous verrons maintenant le meurtre commis froidement par un scélérat qui veut satisfaire sa haine personnelle et sa propre rancune.

La mort de Chaudey produisit dans la ville entière je ne sais quelle sinistre impression. Ce ne fut pas seulement l’indignation que l’on ressentit : je ne sais quelle crainte s’y mêla. Chacun fit un involontaire retour sur soi-même, et l’on se dit :

— Si celui-là est frappé, qui donc à présent peut se croire en sûreté ?

C’est qu’en effet la Commune n’avait rien à reprocher au rédacteur du Siècle, à l’exécuteur testamentaire de Proudhon, au républicain d’une nuance assez vive qui avait énergiquement combattu l’Empire. Mais Rigault le détestait, et il l’avait fait dénoncer par le Père Duchêne. Vcrmeseh ne lavera pas ses mains de ce sang innocent.

Nous nous trouvions par hasard au Siècle, occupé à corriger les épreuves du dernier feuilleton de Léon Gozlan, quand un garçon de bureau, tout effaré, vint avertir notre confrère que deux agents

dë la Commune se présentaient pour l’arrêter. On lui offrit de se dérober par une porte secrète.

a Pourquoi fuirais-je », dit-il, puisque je suis innocent ?

Le pauvre garçon avait la naïveté de croire qu’on pèse le crime ou l’innocence dans la balance de Injustice révolutionnaire.

Un grand diable coiffé d’un chapeau à plumes, qu’attendaient cinq ou six drôles à la porte de la rue Chauchat, l’emmena rapidement. Il me semble que je les vois encore partir tous ensemble.

« Je reviendrai bientôt ! » dit Gustave Chaudcv en nous saluant du sourire et de la main.

Pendant que ceux-là se chargeaient de sa personne, les autres allaient voler son argent chez sa femme.

On l’enferma à Sainte-Pélagie, d’où nos efforts à tous ne purent jamais le faire sortir.

Plusieurs fois, dans les séances de la Commune, Beslay, son ami, et Courbet, son client, essayèrent d’élever la voix afin de le faire élargir. Peine perdue. Raoul Rigault, inébranlable dans sa haine, répétait à chaque instant : « Le Père Duchéne a raison, je ne ferai que mon devoir en faisant fusiller le misérable Gustave Chaudey. »

Rigault est le véritable auteur de sa- mort.

Le 23 mai, vers onze heures du soir, nous dit un de ses amis, le procureur de la Commune péné^ trait brusquement dans la cellule occupée par Gustave Chaudey à Sainte-Pélagie.

« Eli bien! lui dit-il, c’est pour aujourd’hui

maintenant tout de suite! »

Après le premier moment de surprise :

« Vous savez bien que je n’ai fait que mon devoir, répliqua Chaudey. Vous venez me tuer sans mandat, sans jugement. Ce n’est pas une exécution, c’est un assassinat. »

Les injures de Raoul Rigault lui coupèrent la parole. Chaudey fut entraîné au greffe.

Là, pendant que Rigault faisait requérir un peloton de fédérés, quelques paroles furent encore échangées entre la victime et le bourreau. Chaudey se souvint qu’il était mari et père.

« Rigault, dit-il, j’ai une femme et un enfant; vous le savez ! »

Rigault le savait, car il avait insulté la femme et l’enfant.

Devant cette ivresse du crime, Chaudey n’avait plus qu’à se résigner en homme; il se laissa conduire dans un chemin de ronde voisin de la chapelle.

Là, dans un coin, à la lueur d’une lanterne accrochée au mur et d’une autre lanterne portée par le surveillant Berthier, le cortège s’arrêta.

Soit à dessein, soit par hasard, les anciens employés de la prison, mal vus eux-mêmes et destinés, paraît-il, à une prochaine exécution, étaient presque tous de sortie ce soir-là. Rigault n’avait avec lui que des affiliés de la Commune, le greffier

PARIS BRl!LÉ.

Clément, le brigadier Gentil; puis un escroc, un ami, le détenu Préau de Yédel, volontaire de l’assassinat ; puis enfin le peloton d’exécution

Vermesch , qui avait dénoncé Chaudey dans le Père Duchêne, Pilotel, qui l’avait arrêté après l’avoir volé, manquaient au rendez-vous.

Les fédérés avaient l’air d’hésiter; Rigault, la menace à la bouche, tira son épée et commanda ,1e feu. Les hommes tirèrent trop haut et Chaudey ne fut blessé qu’au bras.

Deux coups de feu du greffier Clément le renversèrent.

Il tomba en criant : Vive la république!

Le brigadier Gentil, un lecteur de Vermesch, s’élança vers lui en vociférant : Je vais t’en f..... de la république !

Et, d’un coup de pistolet, il lui fil sauter la g

comme il s’en vanta gaiement le lendemain, en s’applaudissant d’avoir élrenné son revolver.

Le détenu Préau de Védel vint le dernier et déchargea son pistolet dans la tête de cet honnête homme, qui mourait en affirmant cette république au nom de laquelle on l'assassinait.

Trois pauvres gendarmes succédèrent à Gustave Chaudey. Ils cherchèrent à s’échapper par les chemins de ronde; on les poursuivit, on les traqua, on les ramena à la mort. On en fit une vraie chasse à l’homme, selon le récit du brigadier Gentil, qui, le lendemain, raconta ces détails à ses camarades.

Le mari de la lingère, qui assistait de sa fenêtre à ce spectacle, offrit de descendre pour donner un coup de main.

Le vol suivit l’assassinat '• le corps de Gustave Ohaudey fut dépouillé des quelques objets qui pouvaient tenter la cupidité de ses meurtriers.

Quelques instants plus tard, le directeur de la Pitié recueillait pieusement les malheureuses victimes, et Raoul Rigault partait pour la prison de la Santé, afin, disait-il, d’y continuer sa besogne.

Parmi toutes les mesures que prenait chaque jour la Commune , au mépris des droits les plus imprescriptibles et les plus sacrés, il en est surtout deux que l’histoire et la conscience humaine flétriront, comme des attentats à la liberté personnelle et à la liberté morale. Je veux parler du décret contre les réfractaires, et du décret contre les otages.

Contraindre des hommes libres, — des citoyens, — à porter les armes contre le pouvoir qu’ils respectaient, et à défendre une usurpation abhorrée, ce fut un crime que frappa une réprobation universelle.

Mais il y eut peut-être dans les âmes une indignation plus profonde encore et plus vive , quand

on apprit l’arrestation d’hommes aussi respectables par leur caractère que par leur position sociale , et auxquels on n’avait à reprocher ni un acte ni une parole hostiles.

Ils subissaient silencieusement, comme nous

tous, la plus épouvantable des oppressions mais

rien dans leur conduite prudente et réservée n’avait motivé la violation du droit dont ils furent l’objet.

Cependant, à partir du jour où ils se virent les maîtres de Paris, les membres de la Commune prévoyant bien que le moment viendrait où ils auraient à rendre compte de leurs forfaits, ne songèrent plus qu’à prendre leurs sûretés, et ils s’imaginèrent qu’en remplissant des hommes les plus justement honorés du parti de l’ordre les prisons dont ils venaient d’ouvrir la porte aux faussaires, aux voleurs et aux assassins, ils pourraient peut-être imposer à leurs vainqueurs des conditions plus favorables; ils pratiquèrent sur une large échelle ce système d’arrestations qqi mit entre leurs mains des hommes de tous les mondes, prélats et religieux, ma-, gistratset prêtres, avocats ou hommes politiques, moines ou banquiers, et jusqu’à de simples soldats, — car tout était bon à ceux. qui voulaient pouvoir donner impunément la mort, et qui se promettaient, s’il ne leur était pas permis de se racheter eux-mêmes, d’entraîner avec eux des victimes sans nombre.

Ces otages, on les mettait un peu partout. Les

prisons en regorgeaient. Nous avons vu Chaudey à Sainte-Pélagie; d’autres, en assez grand nombre, furent éeroués au dépôt de la Préfecture de police, où l’on essaya de les brûler vifs, quand arriva l’heure suprême de la défaite. Mais les plus importants et les plus considérables d’entre eux furent conduits à Mazas, — cette prison modèle, d’où jamais aucun captif ne s’est évadé. — Ils y restèrent jusqu’au dernier jour, et ils ne la quittèrent que pour la prison de la Roquette — et pour la mort.

Parmi ceux-làse trouvaient Mgr Darboy, Mgr Surat, M. Bonjean, M. l’abbé Deguerry, M. l’abbé Sabatier.

Si la Commune et la tourbe immonde qui l’entourait avaient obéi seulement à une pensée politique; si ces grands coupables n’eussent cherché qu’à se ménager une impunité qu’ils méritaient si peu, ils auraient pu, en effet, la chercher dans la possession des otages; mais, une fois maîtres d’eux, et après les avoir mis dans l’impossibilité de fuir, ils auraient dû les entourer d’égards , leur donner dans leur prison une somme de liberté relative, adoucir un malheur immérité, en un mot, les traiter en hommes et non point en scélérats. Tout leur imposait cette conduite comme un devoir. Mais, cédant aux instincts de leur nature basse, haineuse et cruelle, heureux de faire le mal pour le mal, ils ne songèrent qu’à rendre plus pénible encore la position déjà si cruelle de ces nobles

victimes. Pour elles l'emprisonnement fut aussi étroit que pour les plus vils scélérats. Il fut même plus sévère, car on ne leur permit aucune communication avec le dehors, et comme si à ce qu’elles souffraient déjà on eût voulu ajouter encore des souffrances nouvelles, on les tortura chaque jour par des récits mensongers. On se plaisait à les faire trembler sur le sort de ceux qui leur étaient chers, et, avant de leur donner la mort, on leur en fit cent fois passer l’image sous les yeux. Ces raffinements de cruauté, dignes des tourmenteurs d’un ^autre âge, eurent une sorte de redoublement quand les hommes du 18 mars sentirent que la victoire allait leur échapper. C’était chaque jour quelque vexation nouvelle.

Le lendemain de l’entrée des troupes dans Paris, on avertit l’archevêque, M. Bonjean et la plupart des ecclésiastiques qui se trouvaient comme eux détenus à Mazas, qu’ils eussent à se préparer à quitter leurs cellules. Leurs gardiens leur laissèrent à entendre que leur dernière heure était arrivée.

A peine les prisonniers furent-ils montés dans les voitures à claire-voie qui devaient servir à leur transfert, qu’une foule ivre de vin, affolée de carnage et avide de meurtre, commença à proférer les plus horribles menaces. Les cris: A mort! à mort! retentissaient de tous côtés.

Ce fut dans ces lamentables conditions que s’opéra le trajet de Mazas à la hoquette. Les martyrs

PARIS BRl'LÉ.

étaient résignés d’avance: ils ne firent entendre ni une plainte ni un murmure.

La journée du lendemain fut assez paisible. La plupart des employés de la Roquette appartenaient à l’ancienne administration. Ce n’étaient point des fédérés : c’étaient d’honnêtes gens. Ils se montrèrent pour leurs prisonniers pleins de respect et d’égards: ils leur permirent de communiquer entre eux pendant une récréation de près de deux heures, qui fut pour eux comme un entretien suprême.

Le soir du même jour, mercredi 24 mai, à huit heures moins un quart, le délégué à la sûreté go* nérale Ferré se présente dans la 4 e division de la prison, suivi de deux brigadiers et du directeur; des gardes nationaux étaient échelonnés dans l’escalier de ronde.

« Il nous manque six des nôtres, dit Ferré en parlant des membres de la Commune déjà fusillés par les soldats; il nous en faut six... »

Le livre d’écrou à la main, il choisit lui-même les six otages qu’il va bientôt immoler.

Mgr Darboy occupait la cellule n° 21 de la 4 e division. La cellule occupée par le respectable prélat était autrefois le cabinet d’un surveillant. Ses compagnons de captivité étaient parvenus à lui procurer une table et une chaise. La cellule était elle-même plus vaste que les autres.

Le mercredi 24 mai, à sept heures et demie du soir, le directeur de la prison, un certain Lefran-

çais, homonyme du membre de la Commune, et ayant séjourné six années au bagne, monta à la tête de cinquante fédérés, parmi lesquels se trouvait un pompier, et occupa la galerie dans laquelle étaient enfermés les prisonniers principaux. Ces ' fédérés se rangèrent dans la galerie qui conduit au chemin de ronde du nord, et, peu d’instants après, un brigadier de surveillants alla ouvrir la cellule de l’archevêque et l’appela à voix basse. Le prélat répondit : Présent!

Il sortit ensuite, en prononçant ces mots :

« La justice des tyrans est biep lente à venir! »

A ce moment, Lefrançais se dirigea vers la cellule de M. le président Bonjean et l’appela aussi.

Puis ce fut le tour de M. l’abbé Allard, membre de la Société internationale de secours aux blessés; puis vinrent le Père Ducoudray, supérieur de l’école Sainte-Geneviève, et le Père Clerc, de la Compagnie de Jésus. Le dernier appelé fut M. l’abbé Deguerry, curé de l’église de la Madeleine.

A peine le nom de chacun d’eux était-il prononcé, qu’il était amené dans la galerie, d’où il se dirigeait vers l’escalier conduisant au chemin de ronde... Il fallait, pour s’y rendre, traverser une double baie de fédérés, vomissant l’injure contre ceux qu’ils allaient assassiner. Au bas de l’escalier, les victimes se rencontrèrent, se reconnurent et s’embrassèrent. On les laissa s’entretenir un instant . Bientôt elles marchèrent au supplice.

M. Allard était à la tête de la petite troupe, les mains jointes, dans une attitude de prière; puis venait Mgr Rarboy, donnant le bras à M. Bonjean, et derrière, le vieillard vénéré que nous connais- * sons tous, M. Deguerry, soutenu par le Père Ducoudray et le Père Clerc.

Les fédérés, l’arme chargée, accompagnaient en désordre. Parmi eux, se trouvaient deux vengeurs de la République ; çà et là, des gardiens tenant des fallots, car la soirée était fort avancée; on marchait entre de hautes murailles, et le ciel couvert de nuages était assombri encore par la fumée des incendies qui brûlaient dans Paris. Le cortège ar- > riva ainsi dans le second chemin extérieur de

ronde, sur le lieu choisi pour l’exécution.

Le peloton d’exécution les attendait.

On les fit adosser contre le même mur, en li* gne.

L’archevêque s’avança, et s’adressant à ses assassins, il leur fit entendre quelques paroles de pardon ; deux de ces hommes s’approchèrent du . prélat, et, comme le bon larron à la droite du divin Crucifié, touchés de la grâce en cet instant suprême, devant leurs camarades, ils s’agenouillèrent et implorèrent son pardon; les autres fédérés se précipitèrent vers eux et les repoussèrent en les insultant ; puis, se retournant vers les prisonniers, ils leur adressèrent de nouvelles injures. Le commandant du détachement en fut outré, 11 imposa silence à

ccs hommes, et après avoir lancé un épouvantable

juron « Vous êtes ici, dit-il, pour fusiller ces

gens-là, et non pas pour les eng Les fédérés

se turent, et sur le commandement de leur lieutenant, ils chargèrent leurs armes.

Les six prisonniers étaient calmes, courageux et dignes : l’homme de bien sait toujours mourir.

A quelques secondes d’intervalle deux feux de peloton se firent entendre.

Les martyrs tombèrent.

Puis ensuite on entendit des décharges isolées, dirigées contre ceux qui donnaient encore quelques signes de vie.

Mal frappé, et doué d’une grande force nerveuse,

M. Bonjean se redressa.

« — Tiens! ce vieux! as-tu vu comme il s’est . relevé? Il a fallu qu’on l’achevât! » dit un des assassins à son camarade, comme tous deux revenaient du crime.

Le peloton d’exécution était commandé par un homme en blouse, de taille moyenne, maigre et nerveux, d’une physionomie froide, implacablement dure, qui semblait âgé d’environ trente-cinq ans. Il s’appela it:Virigg, — nom étranger, — et commandait une compagnie du 180 e bataillon. Ce fut lui qui, après le feu du peloton, acheva de sa main Mgr l’archevêque.

Dans la nuit du 24 au 25 , les corps de ces six premières victimes arrivaient, sur les trois heures

du matin, au cimetière du Père Lachaise. Ils furent jetés sans suaire et sans cercueil à l'extrémité d'une tranchée ouverte à l’angle sud-est du cimetière, et enfouis pêle-mêle.

Ce fut seulement le dimanche suivant, dans la matinée, que l’on put, quand les soldais se furent emparés du cimetière, pratiquer les premières fouilles pour retirer les corps. On les retrouva sous un mètre cinquante de terre toute détrempée par les pluies des jours précédents; ils furent déposés dans des cercueils de bois blanc.

Le corps de l’archevêque était revêtu d’une soutane violette, toute lacérée ; il était dépouillé de ses insignes ordinaires : ni croix pectorale, ni anneau épiscopal; son chapeau avait été jeté à côté de lui dans la terre ; le gland d’or avait disparu. La tête avait été épargnée par les balles; plusieurs phalanges des doigts étaient brisées.

Les corps de M. Bonjean , du Père Ducoudray et des autres victimes portaient des traces de traitements odieux ; le premier avait les jambes brisées en plusieurs endroits; le second avait la partie droite du crâne absolument broyée.

Avec Mgr Darboy disparaît une des grandes et belles figures de l’épiscopat français au dix-neu-

SRI

vième siècle. Prêtre, il aimait la France et la servait; évêque, il aimait aussi la liberté, la revendiquait pour lui et la respectait chez les autres. Il parlait bien ; il écrivait mieux encore. Personne ne fut plus que lui digne de l’amitié et fidèle à ses affections.,

Nous avions eu l’honneur d’écrire, en collaboration avec lui, Alexandre Dumas, Arsène Houssaye et Théophile Gauthier, un livre que publia Morizot, son ami bien plus encore que son éditeur. Hélas ! de ce groupe de six, trois sont déjà partis, enlevés à quelques mois les uns des autres, nous laissant à nous , moins digne , le soin triste et pieux de les louer.

L’abbé Deguerry était particulièrement sympathique à tous ceux qui avaient l’honneur de l’approcher.

C’était un grand et beau vieillard, à la physionomie franche, ouverte, spirituelle et vive, un peu haute en couleur, avec un grand front bien coupé, couronné d’une chevelure argentée, flottante, ou plutôt voltigeante, tant elle semblait aérienne et légère. Il avait le cœur d’un apôtre et le tact d’un homme du monde. Personne ne savait mieux que lui ce qu’il fallait dire à tous et à chacun, et il eut cette rare fortune d’être également apprécié dans

le quartier populaire des Halles, où il fut curé de Sainl-Euslache, et dans le centre aristocratique de la rue Royale et du boulevard Maleslierbcs , lorsqu’il fut curé de la Madeleine. Sans être un orateur de premier ordre, sans avoir ce grand vol de Lacordaire effleurant tous les sommets, cette onction et celte pureté dignes de Fénelon qui distinguèrent Ravignan ; sans s’abandonner aux élans si voisins du sublime que l’on admirait chez le Père Hyacinthe; sans prétendre à la puissante dialectique du Père Félix, il était doué pourtant d’une éloquence naturelle incontestable. C’était, si j’ose dire, une éloquence de tempérament, et qui venait de lia chaleur même du sang. Ses discours étaient rem- ' plis de ces mots qui viennent du cœur, qu’on aime à se rappeler et qu’on cite. Sa charité fut grande, inépuisable. Aimé des riches, il adorait les pauvres. À plusieurs reprises il s’était dérobé aux honneurs de l’épiscopat. Une fois pourtant, il accepta l’évêché de Marseille; mais, quelques heures après, il redemanda la parole donnée.

« Non, dit-il, en remuant doucement sa tête vénérable, je suis à la Madeleine, j’y resterai j’y

mourrai et j’y serai enterré ! »

L’abbé Dcguerry avait reçu d’atroces blessures. Son poignet gauche avait été brisé par deux balles, son crâne enlevé entièrement; la poitrine, horriblement trouée, était remplie d’un épanchement sanglant... tout erhbaumement* et toute exposition

étaient impossibles. La dépouille mortelle a été enfermée dans un double cercueil de chêne et portée dans sa chère église, où elle a bientôt disparu sous une pluie de fleurs. Le catafalque a été incessamment entouré d’une foule pieuse, vivement impressionnée. Parfois on entendait un sanglot : souvent les larmes interrompaient la prière.

Parmi ces pures et nobles victimes, avec ces prêtres, les vertueux martyrs du devoir, il s’est trouvé un grand citoyen, dont- la mémoire ne saurait être trop honorée.

Il avait été sénateur sous l’Empire; mais il avait fait entrer avec lui les idées libérales au Sénat, qui ne les connut guère. Doyen des présidents de la Cour de cassation, au lieu de fuir un poste d’honneur qui était aussi un poste de danger, il revint, au contraire, s’enfermer le 20 mars dans la ville que tant d’autres quittaient, et il alla s’asseoir sur son siège, qu’entouraient déjà les baïonnettes des fédérés.

Le lendemain, en effet, au moment où il rentrait de l’audience de la chambre des requêtes, qu’il avait présidée selon son habitude, M. Bonjean fut arrêté chez lui, conduit à la Préfecture de police, puis au dépôt, puis à Mazas, sans avoir jamais pu

connaître les motifs de son arrestation Les mo-

tifs, il n’y en avait point! La Commune voulait des otages qui pussent assurer dans l’avenir l’impunité à ses crimes. Elle prenait au hasard, en ayant soin toutefois de prendre les meilleurs parmi les bons.

Nous ne dirons pas que M. le président Bonjean est mort avec courage. Nous ne dirions rien qui ne s’appliquât à tous ces grands cœurs. 11 a fait plus et il a fait mieux : il est mort aveq calme, avec sérénité, et si dans un tel moment je ne craignais pas de me servir d’un tel mot, je dirais presque

avec gaieté, avec cette gaieté qui vient de l’âme

paisible, sûre d’elle-même, et qui est comme la récompense terrestre de la vertu des honnêtes gens. Un de ceux qui devaient être son compagnon de supplice comme il ajait été son compagnon de captivité, un prêtre l’a dit :

« Ce magistrat, bon chrétien et honnête homme, était celui de nous tous qui craignait le moins la mort : c’était lui qui nous consolait, qui nous rassurait, qui nous raffermissait. »

Ces grands et nobles sentiments, dignes d’une âme antique, M. Bonjean les a fait revivre dans une lettre que la beauté de la forme aussi bien que l’élévation des sentiments doivent sauver de l’oubli.

u Mon cher enfant, disait-il à un ami plus jeune, ce que j’ai fait je le referais encore, quelque douloureuses qu’en aient été les conséquences pour ma famille tant aimée. C’est que, voyez-vous, à faire

son devoir il y a une satisfaction intérieure qui permet de supporter aveo patience, et même avec une certaine^uavité, les plus amères douleurs. C’est le mot du Sermon sur la montagne, dont je n’.avais jamais si bien compris la- sublime philosophie: « Heureux ceux qui souffrent la persécution pour la justice! »

» C’est la même pensée exprimée par Sydney sous une autre forme, quand, s’étant pris à rire en descendant l’escalier de la Tour pour porter sa tête sur l’échafaud , il répondit à ses amis élonnés de cet accès de gaieté dans un pareil moment :

« Mes amis, il faut faire son devoir, et rester gai jusqu’à l’échafaud inclusivement. »

Ce que Sydney a dit, M. Bonjean l’a fait : il pratiquait ses maximes!

Et voilà les hommes qu’ils tuaient'

Le second massacre des otages eut lieu le surlendemain vendredi, à Belleville, dans une cité que l’on appelle la cité de Vincennes.

Il comprenait quatorze ecclésiastiques et trentesix gardes de Paris.

On les avait fait sortir le jeudi soir de la prison de la Roquette, pour les conduire dans ce camp infâme de la révolte qui s’appelle Belleville.

On ne sait dans quel lieu les malheureux pas-

PARIS RRULÉ.

sèrent la nuit du jeudi au vendredi et la première partie du lendemain. Noüs retrouvons leurs traces seulement vers six heures du soir. Les habitants de la rue de Paris les virent à ce moment défiler, au nombre de cinquante. Ils étaient précédés de tambours et de clairons qui rhythmaient une marche bruyante ; une troupe de gardes nationaux les entourait.

Ces fédérés appartenaient à divers bataillons, principalement du cinquième et du onzième arrondissement. Il y avait aussi parmi eux un certain nombre de ces bandits que l’on désignait sous le nom d’Enfants perdus de Bergeret. Parmi ces hommes sinistres, c’était unélroupe plus sinistre encore. Ils ajoutaient un élément de scélératesse plus intense à la scélératesse des fédérés. C’est à eux que revient le rôle principal, et par conséquent le plus odieux, dans ce nouvel assassinat.

Au milieu des huées et des insultes de la foule, la troupe condamnée monta la rue de Paris. Les femmes, comme il arrive trop souvent dans ces tristes convulsions de la vie publique, se faisaient remarquer par la violence de leurs injures et l’exaltation de leur haine. Ce sera l’éternelle honte de cette révolution d’enbas, d’avoir flétri la femme et corrompu l’enfant , en faisant d’eux scs complices dégradés.

On avait divisé les otages en trois groupes. En tête marchaient un certain nombre de gardes de

Paris, après lesquels venaient les prêtres ; le reste des gardes fermait la marche.

On arriva enfin à l’extrémité de la rue de Paris.

Ceux qui conduisaient le cortège parurent hésiter un moment. On tourna bientôt à droite, et l’on pénétra dans la rue Haxo. C’est à la hauteur du numéro 83 de cette rue que se trouve la cité de Vincennes. Pour y pénétrer, il faut traverser d’abord un petit jardin potager, au fond duquel se trouve une grande cour, précédant un corps de logis qui servait de quartier général aux insurgés. Au delà de ce bâtiment, et un peu à gauche, se trouve un second enclos que l’on aménageait, au moment où la guerre éclata, pour recevoir une salle de bal. A quelques mètres en avant d’un des murs de clôture règne, en effet, jusqu’à hauteur d’appui, un soubassement destiné à recevoir les treillis qui devaient former la salle de bal. L’espace compris entre ce soubassement et le mur de clôture forme comme une large tranchée de dix à quinze mètres de longueur. Un soupirail carré, donnant sur une cave, s’ouvre au milieu.

C’est le local que ces misérables avaient choisi pour l’assassinat.

La rue Haxo, et surtout les terrains vagues aux alentours de la cité de Vincennes étaient, à ce moment, remplis d’une foule soulevée, agitée comme les vagues de la mer au moment d’une tempête. C’était, en effet, une tempête de passions haineuses

déchaînées contre ceux qui allaient mourir par ceux qui ne savent pas même respecter la mort.

Ceux-là pourtant la traversèrent avec calme.

Parmi les prêtres, quelques-uns montraient un visage meurtri et ensanglanté, mais qu’embellissait une expressionde résignation, de paix etde sérénité.

Victimes et assassins pénétrèrent ensemble dans l’enclos.

Un cavalier qui suivait lit caracoler son cheval au milieu de la foule. C’était sans doute un des héros du faubourg, car la foule applaudit.

Au moment d’entrer à son tour dans la cité, le cavalier s’écria :

« Voilà une bonne capture, mes amis; fusillezmoi tout cela ! »

Un homme jeune encore, pâle, blond, mais élégamment vêtu celui-là, serra la main du cavalier et entra avec lui. Lui aussi excitait la foule, et montrant les otages, disait :

» Fusillez-les! fusillez-les! »

On reconnaissait en lui les façons d’un homme élevé dans une condition supérieure à celle des misérables qui l’entouraient: i! paraissait avoir sur eux une véritable influence. On voit comment il en usait.

Les états-majors de diverses légions occupaient déjà l’enclos. Les cinquante otages et les bourreaux qui les accompagnaient achevèrent de le

remplir, et l’on ne put y admettre que très-peu de personnes parmi celles qui se pressaient à l’entour.

Pendant sept ou huit minutes, il y eût une scène de tumulte : on entendait des détonations sourdes, mêlées d’imprécations et de cris tumultueux. Les victimes avaient été poussées dans la tranchée et tuées à coups de revolver, chacun tirant sur eux comme sur des fauves dans une battue.

On entendit encore quelques détonations isolées, de plus en plusgrares, puis ce fut un grand silence.

Bientôt un homme sortit de l’enclos funèbre, vêtu d’une blouse, coiffé d’un chapeau gris, portant un fusil en bandoulière. La foule l’applaudit avec transport. Des jeunes femmes s’avancèrent à sa rencontre, lui prirent les mains, et lui donnèrent de petits coups sur l’épaule en lui disant :

« Bravo! mon ami, bien travaillé! »

Elles étaient jeunes et belles, et trouvaient le moyen d’être horribles!

Les corps des cinquante victimes furent jetés dans la cave, d’abord les prêtres, puis les gardes de Parjs.

Parmi les prêtres, il y avait trois Jésuites de la rue de Scvies, le PèreOlivain, le Père deBenjy et le Père Caubert ; puis le directeur d’une maison d’orphelins à Charonne, M. Planchât, que le peuple récompensait ainsi du bien qu’il a fait aux enfants dfl peuple.... O Charité! duperie sublime, si tu n’avais

pas pour objet définitif et pour vrai mobile celuilà seul qui ne trompe jamais ! Parmi ces prêtres il y avait £ussi un séminariste, M. Seigneuray, élève de Saint-Sulpice, bien jeune encore pour mourir, et dont le père a raconté les derniers moments dans une lettre singulièrement poignante en sa simplicité éloquente.

Je ne veux pas oublier non plus l’abbé Sabatier. Celui-ci avait peut-être mérité son supplice, car c’était le plus doux et le meilleur des hommes. Sa vie s’écoulait dans la pratique du bien, et il a pu présenter à Dieu des mains pleines de bonnes œuvres. A Notre-Dame de Lorette, sa paroisse et la mienne, on l’adorait. Il était chargé de la direction . des catéchismes et de la première communion.

Les petits enfants l’aimaient tendrement : il était pour chacun d’eux comme un second père.

En apprenant son arrestation , nous nous sommes souvenu que nous avions un diplôme d’avocat au fond de notre secrétaire, et nous sollicitâmes l’honneur de le défendre devant le tribunal où siégeait Rigault Nous ne savions pas encore que la

Commune exécutait,... mais qu’elle ne jugeait pas !

On, transporta le corps dans les caveaux de la Trinité. L’église à laquelle il était depuis si longtemps attaché venait d’ôlre souillée et profanée par les

fédérés, et on ne l’avait pas encore rendue au culte. Huit balles avaient mutilé le pauvre prêtre. — Trois coups de feu avaient brisé la mâchoire inférieure. Un projectile avait pénétré par l’œil gauche et brisé le crâne en projetant la cervelle au dehors. Deux autres avaient traversé la poitrine, et les entrailles avaient été labourées atrocement.

Il restait encore à la Roquette un certain nombre d’otages , qui devaient être fusillés dans cette prison maudite, où la Commune avait élu son dernier domicile. Mais à l’instigation d’un de leurs ‘ gardiens, du nom de Pinet, appartenant à l’ancienne administration, ceux-là se soùt révoltés, et prélérant une meu t héroïque à un égorgement subi sans défense, ils se sont retirés dans une partie de la prison, y ont élevé des barricades, et ont tenu jusqu’au jour où la Commune, prise définitivement de panique, s’est enfuie en emportant la caisse, — pour rester fidèle aux principes, — mais en laissant du moins la vie et la liberté à ceux qui se croyaient eux-mêmes destinés à une mort certaine.

A ce dernier rçiomcnt les sombres murs de la Roquette virent se dérouler une scène vraiment dramatique.

Un sergent de ville, s’approchant des prêtres, leur dit :

« Messieurs, votre robe ne vous permet pas de combattre, laissez-nous le soin de vous défendre; tenez-vous à l’écart. — C’est vrai , lui répond le vicaire de Notre-Dame des Victoires; nous ne pouvons combattre, mais nous pouvons bénir, les combattants. »

Puis, élevant la voix :

« Mes amis, mes enfants, nous allons mourir; vous êtes nés chrétiens, on vous a parlé de Dieu dans votre enfance ; nous allons paraître devant lui. Faites un signe de croix pour que vos prêtres vous bénissent. »

A l’instant tous tombent à genoux, et les dix prêtres, au milieu d’un solennel silence, entonnent les prières de la bénédiction. Puis tous ces hommes, électrisés par ces paroles et par cet acte, se relèvent en faisant de nouveau le serment de mourir jusqu’au dernier.

Bientôt les sbires de la Commune reviennent en force. Us crient, ils menacent; mais on leur fait savoir qu’on a des armes, et ils n’osent avancer. Cette espèce de siège se prolonge plusieurs heures. Les insurgés essayent de mettre le feu à la literie qui sert de barricade aux prisonniers, et ne pouvant y parvenir, ils se retirent une seconde fois.

Une heure après, ils se présentent de nouveau, mais avec des paroles de paix. Us déclarent aux

prisonniers qu’ils abandonnent la prison, qui va être incendiée, et les engagent à les suivre, en leur promettant qu’il ne leur sera fait aucun mal. Les prisonniers refusent naturellement de croire à cette générosité, et demandent comme garantie de sa sincérité qu’on leur passe des fusils. Mais les insurgés ne veulent pas leur donner ce gage, dont on pourrait faire contre eux un usage dangereux, et ils se retirent définitivement.

Enfin , le dimanche , vers quatre heures du matin, les prisonniers voient arriver des soldats de l’armée. Ils croient d’abord aune nouvelle ruse de leurs bourreaux; mais après une courte explication, ils tombent dans les bras de leurs libérateurs, et, quelques instants après, ils rentrent dans Paris avec une escorte de soldats de ligne.

C’est à cette énergique altitude que soixante-dix otages de la Commune ont dû leur salut.

Ceux des otages que l’on avait gardés à Mazas y furent, pendant les derniers jours, l’objet des plus odieux traitements. On les laissait presque mourir de faim, et à chaque instant on les menaçait de les massacrer dans leurs cellules. Enfin, quand déjà l’on crut entendre les pas victorieux de l’armée libératrice, on leur ouvrit la porte de la prison

et on leur dit de partir. Tous crurent recouvrer la liberté : pour beaucoup ce fut la mort, qu’ils rencontrèrent au seuil de la prison.

L’évacuation fut, en effet, un horrible sauve qui • peut. Chacun pourvut à sa sûreté de son mieux; on s’éparpilla dans toutes les directions... Mais les environs de la prison étaient hérissés de barricades que gardaient les insurgés. Ils firent feu sur les fugitifs, et il en fut des otages de Mazas comme des prisonniers de la Santé et de la Préfecture de police : — presque tous tombèrent sous les balles des assassins fédérés.

Du reste, ce n’est pas seulement aux prisonniers et aux otages que la Commune a fait sentir son joug cruel.

Ses adhérents et ses suppôts ont trouvé le moyen de les outrager, de les insulter, de les torturer dans ce qu’ils avaient de plus cher au monde, dans leurs femmes, dans leurs filles, dans leurs sœurs... Oui, ce qu’il y a de plus saint, de plus sacré dans la nature humaine, cette fleur de la vertu qui s’appelle la pudeur, ils l’ont souillée partout. Un des fonctionnaires de la Préfecture de police, et nonseulement lui, mais encore un prétendu magistrat qui déshonora pendant deux mois la robe de juge d’instruction , n’ont pas cessé de faire de la terreur l’instrument et l’auxiliaire de leur lubricité. On offrait la vie, on offrait la liberté d’un père, d’un frère, d’un mari, au seul prix dont une

créature honnête ne pouvait les payer! Et Bieu, patient parce qu’il est éternel, voyait ces crimes et retenait scs foudres. Quant à celles qui n’avaient à donner ni jeunesse ni beauté, on les pressurait pour en extraire tout ce qu’elles pouvaient posséder d’argent. Une pauvre femme, à qui pour toute fortune il ne restait plus que trente francs, fut contrainte à les donner pour sauver son mari.... Une autre, qui n’était ni jeune ni belle, a payé cinq mille francs la rançon d’un captif qui lui était cher. Jamais concussion ne s’était affichée avec tant d’audace ; jamais non plus elle n’avait paru plus odieuse, car c’était de la liberté et de la vie humaine que sa rapacité faisait ainsi trafic !

Voilà leurs crimes !

On sait dans quel ahime de maux ils nous ontjetés. * On voit maintenant si nous avions raison de dire, en commençant ce récit douloureux , que jamais peuple n’avait été condamné à subir une telle épreuve...

Et cette épreuve nous a été imposée au lendemain d’une guerre qui n’a été elle-même qu’une longue suite de désastres sans exemple et sans nom. Saiton beaucoup de peuples capables de porter un tel poids de calamités sans disparaître dans un effondrement total ?

Nous, cependant, nous vivons, nous sommes debout, et cette commotion horrible semble n’avoir eu d’autre résultat que d’attester au monde notre vitalité toute-puissante.

Donc, élevons nos cœurs! Sursum corda !

Ce n’est point le momènt de nous abandonner à une stérile et amollissante douleur.' Disons- nous plutôt que de telles crises doivent sauver la nation qu’elles n’ont pu anéantir. Mais que cette 'heure soit pour nous l’heure des résolutions fortes et viriles.

TVous avons derrière nous un trop long passé d’erreurs et de fautes; mais le sang, qui est la plus ’ efficace et la plus complète des expiations, vient de couler à larges flots. Puisse-t-il, du moins, avoir •coulé pour le rachat d’un peuple aussi malheureux aujourd ? hui qu’il fut grand autrefois.

On dit que la flamme purifie. Ah ! s’il en est ainsi , sur ce bûcher funèbre de Paris qui brûle encore, .jetons tout ce qui nous a perdus, tout ce qui est misérable et mauvais en nous, tout ce qui a produit l’abaissement funeste du caractère national. Je veux dire notre égoïsme, nos légèretés, et cette frivolité française qui arme le monde contre nous, et qui nous désarme contre lui; ces convoitises téméraires et malsaines qui nous dépouillent des vrais biens, pour nous lancer à la poursuite éperdue d’un idéal menteur !

Oui ! puisqu’il faut encore des aliments à l’in-

ccndie allumé par l’Internationale et la Commune, qu’il dévore ce qu’il y a de corrompu dans nos cœurs et de frivole dans nos esprits, et nous verrons bientôt la France, pareille au phénix de la fable antique, renaître de ses cendres encore chaudes. Fidèle à ses immortelles destinées, elle guidera encore ie monde sur cette route du progrès où elle a si longtemps marché la première, et cette torche, allumée dans l’horrible nuit de la guerre civile, deviendra pour. nous un flambeau qui ne s’éteindra plus.

PIÈCES JUSTIFICATIVES

Considérant que la situation réclame des mesures rapides ;

Que de tous côtés des commandants supérieurs, continuant les errements du passé, ont, par leur inaction, amené l’état de choses actuel; que la réaction monarchique a empêché jusqu’ici, par l’émeute et le mensonge, les élections qui auraient constitué le seul pouvoir légal de Paris ; '

En conséquence, le Comité arrête :

Les pouvoirs militaires de Paris sont remis aux délégués :

Brunei ,

Eudes,

Duval.

Ils ont le titre de généraux et agiront de concert, en attendant l’arrivée du général Garibaldi, acclamé • comme général en chef.

Du courage encore et toujours! et les traîtres seront déjoués.

Vive la République!

Paris, le 24 mars 1871.

Le Comité central de la garde nationale (Suivent les signatures.)

PIECES JUSTIFICATIVES

Citoyens ,

Appelés par le Comité central au poste grand et périlleux de commander provisoirement la garde nationale républicaine, nous jurons de remplir énergiquement cette mission , atin d’assurer le rétablissement de l’entente sociale entre tous les citoyens.

Nous voulons l’ordre... mais non celui que patronent les régimes déchus, en assassinant les factionnaires paisibles et en autorisant tous les abus.

Ceux qui provoquent à l’émeute n’hésitent pas, pour arriver à leur but de restaurations monarchiques, à ge servir de moyens infâmes; ils n’hésitent pas à affamer la garde nationale en séquestrant la Banque et la Manutention. .

Le temps n’est plus au parlementarisme; il faut agir, et punir sévèrement les ennemis de la République.

Tout ce qui n’est pas avec nous est contre nous.

Paris veut être libre. La contre-révolution ne l’effraye pas; mais la grande cité ne permet pas qu'on trouble impunément l’ordre public.

Vive la République!

Les généraux commandants ,

Bbunel, E. Duval, E. Eudes.

La Commune a nommé des comités entre lesquels elle a réparti les divers services publics.

Voici la composition de ces comités :

Comité exécutif. — Les citoyens : Eudes. Tridon, Vaillant. Lefrançais, Duval, F. Pyat, Bergeret.

PIÈCES JUSTIFICATIVES. 211

Commission des finances. — Les citoyens : Clément (Victor), Varlin, Jourde, Beslay, Régère.

Commission militaire. — Les citoyens : Pindy, Eudes, Bergeret, Duval , Chardon, Flourens, Ranvier.

Justice. — Les citoyens : Ranc, Protot, LéoMeillet, Vermorel, Ledroit, Babick.

Sûreté générale. — Les citoyens : Raoul Rigault, Ferré, Assi, Oudet, Chalain, Gérardin, Cournet.

Subsistances. — Les citoyens : Dereure, Champy, Ostyn, Jean-Baptiste Clément , Parisel, Émile Clément, H. Fortuné.

Travail et commerce. — Les citoyens : Malon, Franquel, Theisz, Dupont, Avrial, Loyseau-Pinson, Eugène Gérardin, Puget.

Relations extérieures. — Les citoyens : Paschal Grousset, Ch. Gérardin, Antoine Arnaud, Ranc, Arthur Arnould, Delescluze, Parent.

Enseignement. — Les citoyens : Goupil , Ernest Lefèvre, Jules Vallès, Demay, Miot, Blanchet, Robinet, Verdure, Albert Leroy.

Sertices publics. — Les citoyens : Ostyn, Billioray, J. B. (dément, Martelet, Mortier, Rastoul.

23 mai 1871.

La Commune de Paris décrète :

1° La conscription est abolie;

2° Aucune force militaire autre que la garde nationale ne pourra être créée ou introduite dans Paris ;

2T2 PIÈCES JUSTIFICATIVES

3° Tous les citoyens valides font partie de la garde nationale.

Hôtel de Ville, 29 mars 1871.

La Commune de Paris.

Citoyens ,

La Commune étant actuellement le seul pouvoir, Décrète :

Art. 1 er . Les employés des divers services publics tiendront désormais pour nuis et non avenus les ordres ou communications émanant du gouvernement de Versailles ou de ses adhérents.

Art. 2. Tout fonctionnaire ou employé qui ne se conformerait pas à ce décret sera immédiatement révoqué.

Hôtel de Ville, 29 mars 1871.

Pour la Commune, par délégation :

Le président, Lefhançais.

Assesseurs, Ranc, Ed. Vaillant.

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