FAR1S BRULÉ
Je ne sais rien de plus navrant que la partie de la rue Royale qui s’étend depuis le numéro 23 de cette rue jusqu’à l’entrée du faubourg Saint-Honoré. Il est difficile de passer devant ce témoignage d’une barbarie à la fois stupide et furieuse sans éprouver un frémissement de colère et d’indignation.
Dévorées, rongées, renversées par la flamme, les façades à demi disparues laissent pénétrer le regard dans les intérieurs empreints d’une désolation que la parole humaine se sent impuissante à rendre. J’ai contemplé bien des choses tristes dans ma vie; mais une chose si triste, je ne l’ai jamais vue.
Capricieuse et violente, la flamme est allée d’un étage à l’autre, ravageant ici, épargnant là; emportant dans son irrésistible étreinte une muraille que l’on eût crue faite pour supporter un siège , et laissant intacte quelques meubles fragiles, une pendule de boudoir ou un jouet d’enfant, comme pour mieux faire voir à quel point elle se joue de toutes les prévisions humaines !
Vues de l’autre côté de la rue, ces maisons ainsi ouvertes, le mot propre serait éventrées, semblent placées là pour exciter dans toutes les
âmes l’horreur des discordes civiles et l’exécration des monstres qui les fomentent. Je ne sais vraiment pas de destruction plus hideuse et plus effrayante que celle-là, parce qu’elle en est encore à la période de la désolation , sans avoir rien de la poétique beauté que le temps donne aux ruines.
L’incendie de la rue Royale a commencé dans la maison faisant le coin du faubourg Saint-Honoré, n° 1, où se trouve — où se trouvait — le magasin de modes et de confections de M. Aurelly. Vers cinq heures de l’après-midi, un capitaine du 110- bataillon des fédérés entra dans le magasin.
— Je vous préviens, dit-il avec l’exquise politesse qui caractérise les hommes de la Commune,
que je vais f le feu chez vous; vous avez cinq
minutes pour partir.
On partit, et le feu trouvant un choix de ses aliments préférés, dans toutes ces choses légères et inflammables de la toilette féminine, s’élança bientôt sur tout ce groupe de maisons; et il fit rage. C’est au numéro 1 du faubourg Saint-Honoré que six malheureux jeunes gens, qui s’étaient cachés dans une cave pour échapper aux réquisitions forcées de la Commune, faisant aux réfractaires l’odieuse chasse que chacun sait, ont trouvé la plus horrible des morts : ils furent ensevelis sous les décombres brûlants.
Un peu plus loin, au numéro 3, une galerie de trente mètres de long sur dix de large, qui avait
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reçu en dépôt des livres rares et des marchandises de prix, fut en un moment la proie des flammes : tout fut dévoré!
Ce coin jadis si brillant du Paris heureux et riche, qui chaque jour, de trois heures à sept, voyait passer le défilé triomphant de tous les luxes, de toutes les célébrités, de toutes les élégances allant d’un faubourg à l’autre, se rendant des boulevards au Bois, oui, ce petit coin privilégié où semblait se concentrer dans son intensité la plus puissante la vie même de la cité-reine, a été, au jour de ses revers, un des plus cruellement éprouvés. Tandis que l’incendie engloutissait ainsi ses belles et riches maisons, une quadruple fusillade partant de la barricade de la rue Saint-Honoré, de l’église de la Madeleine , du passage de ce nom et de la place de la Concorde * le sillonnait de ses balles meurtrières. Toute fuite était impossible. 11 fallait rester là..... et mourir.
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tin des incendies dont Paris s’est le plus effrayé} Ce fut certainement celui du palais des Tuileries.
Notre éducation artistique laisse beaucoup à désirer en France i et même à Paris, surtout aü point de vue architectural. En fait d’architecture , nous sommes trop portés à prendre la masse pour
• Incendie du Palais des Tuileries.
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la beauté, et nous nous imaginons assez aisément que l’édifice qui couvre un certain espace du sol doit, par cela môme, être digne de notre admiration.
C’est un peu à cela, je le crois, qu’il faut attribuer le sentiment de consternation qui s’empara de beaucoup de gens, quand ils apprirent que le palais des Tuileries était en flammes.
Peut-être aussi, et à leur insu, même dans les âmes républicaines, se glissait-il un sentiment monarchique! Dans la pensée de beaucoup de gens, en effet, le palais des Tuileries est mêlé intimement et depuis des siècles à l’histoire publique et privée de nos rois.
C’est là une erreur! mais le château, aujourd’hui encore, a le bénéfice de cette erreur : on s’imagine volontiers qu’il a toujours abrité la royauté sous son toit, et il en garde aux yeux de tous je ne sais quel incontestable prestige.
Les Tuileries ne tiennent, en effet, qu’une trèspetite place dans les souvenirs de l’ancienne monarchie, et l’on y retrouverait bien plutôt ses deuils et ses revers que ses splendeurs et ses gloires.
Le terrain occupé jadis par le palais des Tuileries s’appelait la Sablonnière. Le voisinage de la rivière semblait indiquer les industries céramiques, qui ont toujours besoin d’eau. On y établit des tuileries, et leur nom est resté aux constructions plus ou moins somptueuses qui remplacèrent
les modestes établissements élevés d’abord sur la Sablonnière.
Au quatorzième siècle, le propriétaire du terrain des Tuileries, Pierre des Essarts, en fit don à l’hospice des Quinze- Vingts. Deux siècles plus tard, Nicolas de Neuville y possédait une maison de campagne... En ce temps-là, les Tuileries c’était la campagne. François I er acheta la maison de Nicolas de Neuville, qu’il paya de la terre de Chanteloup. La mère du roi-chevalier venait de temps à autre y respirer l’air des champs. Mais, comme son fils devait l’écrire plus tard avec la pointe de son diamant sur la vitre de Chenonceaux :
« Souvent femme varie !
Bien fol est qui s’y fie ! »
La princesse se dégoûta bientôt de sa maison de campagne, et la donna à Jean Tiercelin, officier dans la maison de son petit-fils.
Plus tard , lorsque la veuve de Henri II , Catherine de Médicis, quitta le palais des Tournelles, et vint établir sa résidence au Louvre, elle acheta à son tour les Tuileries, et donna l’ordre à Philibert Delorme de lui construire à cette place un château de plaisance. L’illustre architecte se mit à l’œuvre en 1564.
Il éleva, au centre de ses constructions, un pavillon composé d’un rez-de-chaussée, d’un premier étage et d’un altique surmonté d’un dôme. Le
rez-de-chaussée, qui subsistait encore il y a quinze jours tel que Philibert Delorme l’avait construit, c’était le pavillon de l’Horloge. Il était percé dans le milieu d’une porte en plein-cintre, avec un fronton circulaire, remplacé depuis par l’arcade qui donne passage de la cour dans le jardin. Le premier étage n’avait pas de fenêtres au milieu, comme aujourd’hui. A la place était un panneau, entouré de moulures et de chambranles, avec des consoles supportant un écusson. De chaque côté, Philibert Delorme avait placé deux pilastres composites, à l’aplomb des colonnes du rez-de-chaussée, supportant un entablement orné d’une frise élégamment sculptée; entre ces pilastres, à droite et à gauche du pavillon, s’ouvrait une petite fenêtre surmontée d’une niche. L’attique était circulaire, et percé de trois fenêtres en arcades. Sur chacun des quatre angles, laissés vides par la courbure de l’attique, s’élevait un campanille orné de sculptures et percé d’une fenêtre. L’attique servait de base à une coupole terminée par une lanterne.
Voilà les Tuileries, les vraies! Voilà le bijou d’architecture, délicat, élégant et fin, tel que les artistes de la renaissance l’avaient ciselé dans la pierre vive! Voilà les Tuileries qu’il nous faut regretter... Mais celles-là, il y a déjà bien longtemps qu’elles n’existent plus !
Ducerceau, l’architecte de Henri IV, fut le premier qui les gâta. Il construisit le pavillon de Flore ,
une partie de la galerie qui longe le quai, et coiffa d’un dôme massif et lourd le léger pavillon de Philibert Delorme.
De chaque côté du pavillon central , l’architecte de Catherine de Médieis avait imaginé deux portiques, couverts de terrasses du côté des jardins, et surmontés, du côté du Louvre, d’un petit étage en mansardes. Ces portiques aboutissaient à deux corps de bâtiment de deux étages. L’ensemble de la construction était tout à la fois élégant et sévère.
On sait que Henri IV eut le premier l’idée de joindre le Louvre aux Tuileries. Ducerceau, et après lui son successeur Tibault Métézeau, exécutèrent ce travail.
On avait poussé les travaux seulement du côté qui longe la rivière. On ne fit rien de l’autre. Le pavillon , connu si longtemps sous le nom de pavillon de l’Horloge, n’occupait point alors le centre de l’édifice. Il y avait là un manque d’harmonie qui dut choquer l’instinct exact et rectiligne de Louis XIV.
Il fit donc pousser les travaux jusqu’à la limite de ce qui est aujourd’hui la rue de Rivoli. A l’étage en mansardes élevé sur la cour, il substitua un étage ordinaire, qui alourdit singulièrement l’ensemble de la construction. Le roi Louis-Philippe acheva de mutiler la pensée de l’architecte de Catherine, en substituant une file d’appartements
aux deux jolies terrasses qui dominaient autrefois le jardin.
Telles qu’elles étaient, sans unité, sans originalité , les Tuileries ne valaient guère que par leur masse. Mais cette masse même ne laissait point que d’être véritablement imposante. C’était, à tout prendre, avec le Louvre auquel Napoléon III les avait unies complètement par les constructions longeant la rue de Rivoli, le plus considérable ensemble de palais qu’il y eût au monde.
C’en était assez pour attirer les torches de la Commune! Peut-être aussi croyait-elle en les détruisant détruire de plus nombreux souvenirs de la royauté. C’est là une erreur que nous avons déjà signalée.
Catherine de Médicis, qui avait fait bâtir les Tuileries, ne les habita jamais, non plus que ses enfants. C’était un en cas dont elle ne se servait point. Les Valois aimaient mieux le Louvre, les Tournelles, l’hôtel Saint-Paul, Chambord ou Fontainebleau. Henri IV n’y logea pour ainsi dire qu’en passant.
Louis XIII, cette mélancolie couronnée, préférait Saint-Germain et Versailles (qui n’était encore qu’un désert). Lorsqu’il venait à Paris, c’était au Louvre qu’il résidait.
Louis XIV ne regarda jamais les Tuileries que comme un pied-à-terre, bien qu’il y ait donné quelques fêtes. On y abrita, au temps de la Ré-
gence, la minorité de Louis XV enfant. Mais dès qu’il fut le maître de ses actions, ce prince transporta sa cour à Versailles. Versailles fut le véritable centre de la royauté des Bourbons. Quand l’infortuné Louis XVI vint s’établir aux Tuileries, le 5 octobre 1789, la royauté avait déjà reçu le coup dont elle ne devait plus se relever.
Le 1 er février 1800, le premier consul prit possession des Tuileries, et l’on peut dire qu’à l’exception de quelques passagers interrègnes, elles ont toujours été, depuis lors, le siège des souverains de la France.
Ce vaste palais contenait tout un monde. Sans parler des appartements des familles régnantes, on y trouvait l’ancienne salle où le Conseil d’État avait tenu ses premières séances; une chapelle dont le plafond représentait l’entrée de Henri IV à Paris; un théâtre élégamment décoré de colonnes ioniques; une des plus belles salles de réception qu’il y eût au monde, connue sous le nom de Salle des Maréchaux, ayant vue tout à la fois sur la cour et sur le jardin, et, pendant les fêtes, éclairée par un lustre immense. A peu près à la moitié de sa hauteur, cette salle était entourée d’une balustrade richement ornée. Elle devait son nom aux portraits en pied des maréchaux de France, qui s’y trouvaient réunis en assez grand nombre. On y voyait aussi plusieurs bustes de généraux célèbres. C’était le temple de la royauté militaire!
De la salle des Maréchaux on pénétrait dans la salle des Gardes, décorée de belles grisailles, remarquables par leur effet puissant de trompe-l’œil ; puis dans le salon de la Paix, décoré d’un plafond d’assez bon style, où Nicolas Loir avait représenté Apollon, dieu du jour et patron de Louis XIV, au moment où il s’élance du sein de l’onde , et commence à parcourir sa brillante carrière.
La salle du Trône se recommandait aux visiteurs par un ensemble de fort belles tentures sorties de la manufacture des Gobelins, par un lustre célèbre dans le inonde entier, et par un plafond de Flemmaël qui montrait la Religion protégeant la France. Hélas! la France a oublié la religion, et la religion aujourd’hui semble abandonner la France.
Bien que moderne, la décoration de la salle du Conseil était d’une richesse, d’un style, d’un goût et d’un sentiment qui rappelaient les plus beaux temps de Louis XIV. Il était difficile de marier plus heureusement la richesse et le goût, et d’arriver plus sûrement à l’harmonie dans l’éclat.
La galerie de Diane , qui faisait suite aux grands appartements et qui s’éclairait sur la cour, nous montrait à ses plafonds des reproductions habilement faites de ces belles fresques de Raphaël qui décorent, à Rome, le joli palais connu sous le nom de la Farnésine.
Ce ne sont point là toutes nos pertes aux Tui-
leries. Le feu a également dévoré de très-belles boiseries, dont les unes dataient de Louis XIV, et dont les autres remontaient jusqu’à son aïeul Henri IV.
Parmi les peintures anciennes qui , grâce à Dieu, n’étaient pas fort nombreuses aux Tuileries, nous citerons deux toiles de Lebrun : Apollon et les Muses et Louis XIV recevant les échevins de Paris.
Très-peu d’objets d’art dans les appartements privés du dernier souverain et de sa famille. Cependant d’aimables peintures de Besson et de Chaplin chez l’Impératrice. Quelques jours avant le désastre, nous admirions encore les toiles charmantes de ces deux artistes, qui possèdent à un rare degré le sentiment de la grâce et de l’élégance féminine. Nous sommes les premiers à reconnaître que ces mérites n’étaient point de nature à trouver grâce devant les communeux de Belleville , chargés d 'exécuter les Tuileries.
Ici comme partout le pétrole avait préparé et facilité la tâche du feu. Cependant cette lourde et solide construction opposait quelque résistance à l’élément destructeur, et il fallut s’y reprendre à plusieurs fois pour consommer la ruine. Un amas de poudre dans le pavillon de l’Horloge ajouta les horreurs de la mine à celles de l’incendie. On brûlait et l’on sautait ! L’explosion fit tressaillir le vieux Louvre.
On sait maintenant que c’est dans la partie cen-
traie du château que le feu a été mis tout d’abord. Il s’est étendu progressivement à droite et à gauche ‘.jusqu’au pavillon de Flore, dernièrement réédifié par M. Lefuel, et dont les combles seuls ont péri dans le sinistre, et jusqu’au pavillon de Marsan, qui, moins heureux, a été complètement anéanti.
Si l’intérieur du palais a été dévoré par les flammes, si son grand dôme central s’est écroulé entre ses murailles, si les coupoles de ses pavillons n’existent plus, les murs du moins sont debout — mais fendus, crevassés en cent places, prêts à tomber, et bons tout au plus à nous faire mesurer l’étendue de la ruine 1
Entre tous les monuments sur lesquels s’est exercée la rage des suppôts de la Commune, il en est peu qui aient été plus cruellement maltraités que le pavillon du Louvre contenant la bibliothèque du même nom.
Considéré en lui-même et au point de vue architectural, on peut dire que ce monument était, comme conception et comme exécution j un des meilleurs morceaux du célèbre Yisconli.
Du sol au faite, il a été littéralement vidé par lé feu !
La flamme s’est montrée là particulièrement cruelle. Il y a des endroits où ses effets rappellent ceux d’un bombardement. Aux encadrements des fenêtres, qui semblent pourtant d’une solidité en quelque sorte à toute épreuve, la pierre a éclaté sous la violence de l’incendie. Les quatre cariatides de l’attique sont encore debout , inébranlées sur leur base aériènne. Mais, au milieu de cette désolation et parmi cette ruine de leur entourage, naguère encore grandiose et magnifique , elles ont je ne sais quoi d’effrayant et de sinistre qui saisit jusqu’aux plus indifférents.
Naturellement un peu sévères, ainsi qu’il sied aux muses de l’histoire, elles sont mornes aujourd’hui et semblent maudire les misérables qui ont osé porter sur elles une main scélérate.
La perle de la bibliothèque du Louvre fait dans le monde savant un vide difficile à combler; et*, à certains égards, ce sera là un malheur véritablement irréparable.
A la fois curieuse et précieuse, cette collection , si bien placée au centre même de Paris, ne comprenait pas moins de cent mille volumes. Un certain nombre d’entre eux, et en particulier des livres d’Heures vraiment admirables, avaient appartenu à des rois ou à des princes français, et faisaient partie de la splendide collection offerte, en 1862, au Musée des Souverains par M. Moltley.
La bibliothèque du Louvre a vu également périr
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d’intéressantes collections photographiques, d’après des collections publiques ou privées, de nombreux ouvrages auxquels le gouvernement avait souscrit sur les fonds destinés à l’encouragement des Lettres ou des Arts, et la plupart des volumes offerts par leurs auteurs aux maîtres des Tuileries qui, ne pouvant faute de place les garder chez eux, leur avaient assigné ce lieu fort agréable de déportation.
Quand on sut dans Paris que le feu était aux Tuileries, au Palais-Royal et à cette charmante bibliothèque du Louvre dont nous parlions tout à l’heure, tous ceux qui ont le goût, le respect et le culte du beau tremblèrent de voir s’anéantir ses plus admirables manifestations, avec le Musée qui les contient et que le monde nous envie. De tous les désastres dont Paris était menacé en ces jours de sinistre mémoire, celui-là eût été certes le plus irréparable. On ne refait pas l’œuvre des siècles! Quelle série de chefs-d’œuvre, depuis les marbres des grands sculpteurs de la Grèce jusqu’aux toiles des artistes français hier encore vivants et parmi nous, et pour lesquels s’ouvrent les portes du Louvre, au moment où pour eux commence la postérité ! L’Espagne et l’Italie , la France et l’Alfa
lemagne, la Hollande et les Flandres, représentées ici par des œuvres capitales, n’auraient pas moins perdu que nous-mêmes à ce nouvel acte de vandalisme, que l’on avait, hélas! tant de raisons de redouter. On savait que, sous prétexte de rechercher un souterrain faisant communiquer le Louvre avec les Tuileries, le Champ de Mars et même le fort de Vincennes, — souterrain qui n’a jamais existé, — les délégués de la Commune avaient fait dans les caves du musée des visites bien compromettantes; et l’on se demandait non sans trop de raison s’ils n’avaient point déposé là quelquesunes de ces terribles préparations à l’aide desquelles ils devaient exécuter leurs menaces. Surpris dans leur infernale besogne, les incendiaires des Tuileries n’ont pas brûlé le Louvre !
S’il est vrai que la grande barricade élevée à l’angle du pont Neuf et du quai de la Mégisserie envoya quelques obus sur le noble palais , ces obus ne pénétrèrent point dans les salles qui renferment les collections. La façade a bien reçu d’assez considérables atteintes ; quelques balles de chassepot ont brisé les glaces de trois ou quatre vitrines, vides par bonheur depuis le 4 septembre. Il n’y a eu là qu’un dommage absolument matériel et sans importance.
Le drapeau tricolore, hissé un instant sur le pavillon de l’Horloge après l’occupation du palais* avait attiré immédiatement les projectiles des in-
surgés. Le général commandant, pour éviter la destruction presque certaine des belles cariatides de Sarrasin, ordonna immédiatement d’amener le pavillon, et le feu cessa immédiatement aussi sur ce point. Il était temps! Déjà une des figures couchées sur le fronton était atteinte, et un obus tombé au pied du mât de pavillon avait brisé trois vitrages successifs et donné à ceux qui étaient restés là pour accomplir leur devoir jusqu’au bout, — comme M. Barbet de Jouy par exemple, et M. de Villefosse, — les plus sinistres avertissements.
Le zèle des chefs et des gardiens, secondé par un bonheur que nous n’hésiterons pas à qualifier de providentiel, est parvenu à détourner de nous celui de tous les malheurs que, dans ce cataclysme universel, il fallait peut-être redouter davantage.
Le Palais-Royal n’a pas eu le môme bonheur, et ‘ il a certes beaucoup souffert. Tout ce qui était en bois a été brûlé. Les pierres seules sont restées en
place mais le feu dévaste ce qu’il ne renverse
pas. L’élégante façade à colonnes qui lui sert d’entrée d’honneur sur la place qui porte son nom garde encore assez d’éléments de sa majestueuse ordonnance pour qu’il soit possible de la rétablir dans son intégrité. L’escalier d’honneur, avec sa
double rampe d’un mouvement si simple et si gracieux, n’a pas été médiocrement endommagé. Les sculptures de Pajoux ornant les fenêtres des pavillons qui donnent sur la place, et représentant la Justice et la Force, la Prudence et la Libéralité, ont été touchées par les flammes et noircies par la fumée ; mais la restauration complète est possible encore. Ce qui, au contraire, doit être considéré comme irrévocablement perdu, ce sont les deux sveltes génies supportant l’horloge du pavillon central. On les considérait comme les vrais modèles de ce genre de sculpture qui mêle l’utile à l’agréable, et qui ornent et servent en même temps. Dans quelques jours il n’en restera plus rien.
Si le Théâtre-Français et la chapelle, restaurée avec goût par la pieuse princesse Clotilde, ont été miraculeusement préservés, l’aile droite, en revanche, a beaucoup souffert. La Galerie des Proues, faisant partie des constructions primitives du cardinal de Richelieu, n’a pas échappé à une destruction totale. Il n’en reste plus rien aujourd’hui.
La portion purement marchande et bourgeoise du vaste monument, la grande galerie où Dentu expose chaque matin les nouveautés de la littérature parisienne, les arcades entourant le jardin, et qui furent un moment le centre brillant de l’industrie parisienne, ont été défendues et protégées contre les incendiaires. Le bazar a été plus heureux que le palais ! •
Ce n’est point la première fois que le Palais- Royal voit le feu. Trois incendies y avaient éclaté déjà. Les deux premiers consumèrent les deux théâtres successivement élevés sur l’emplacement occupé aujourd’hui par la cour des Fontaines. Plus tard, un cirque, établi au milieu du jardin, faillit consumer la demeure des ducs d’Orléans.
En 1848, la population parisienne, dans un de ces moments de stupidité brutale où rien n’arrête ses passions follement déchaînées, arracha des appartements qu’avait habités jadis le duc d’Orléans les tableaux , les livres et les meubles. Tout fut bientôt empilé dans les cours et livré aux flammes. Le palais du moins fut respecté. Mais aujourd’hui la civilisation a fait des progrès dans nos faubourgs. Nous brûlons tout! nous allumons l’immeuble avec les meubles 1 !
1 A la suite de ces sinistres événements, l’autorité militaire a fait la précieuse arrestation d’un individu dont l’interrogatoire a fourni d’intéressantes indications sur les ravages causés par l’insurrection.
Cet individu est un nommé Arthur D..., ex-lieutenant, puis capitaine au t56 8 bataillon fédéré de la garde nationale.
Promu au grade de chef de la 1 5» légion dans les premiers jours du gouvernement de la Commune, le sieur D... fut bientôt arrêté sous l’inculpation d’un vol de dix mille francs à la caisse du 7* secteur.
Après quarante heures d’emprisonnement à la prison du Cherche-Miài , il fut établi que le véritable voleur était un nommé Castioni.
Arthur D..., mis en liberté, déclara qu’il voulait renoncer
Les propriétés particulières qui avoisinent les Tuileries et le Louvre, le grand magasin de nouveautés et l’hôtel, connus sous le nom de Magasins
aux honneurs militaires et donna , mais en vain , sa démission d’officier supérieur.
Pendant la nuit du dimanche 21 au lundi 22 , D... était couché au Palais-Royal en compagnie du colonel Boursier, lorsque , vers une heure du matin, un officier de marine les fit demander et leur remit un ordre ainsi conçu :
Faites évacuer le Palais-Royal, brûlez-le et repliez-vous sur l’hôtel de ville.
Eudes.
Le cachet de la Commune manquant à cet ordre , Boursier ne crut pas devoir l'exécuter.
Le Palais-Royal fut incendié peu après par le nommé Isnard, colonel d’état-major de la première légion.
Il résulte encore des renseignements fournis par Arthur D... que l’ordre de brûler le faubourg Saint-Germain , donné par Delescluze, aurait été exécuté par un sieur Lepays, ex-adjudant au 82 e bataillon.
C’est au colonel Sylvestre que l’ordre d’exécuter les otages aurait été donné. Cette épouvantable mission aurait été exécutée par le nommé Parent.
D... déclare, en outre, avoir été dépositaire d’un vol considérable commis chez le curé de l’église de Grenelle par le commissaire de police de la Commune.
Le produit de ce vol se composait d’une caisse contenant des valeurs diverses représentant une somme d’çnviron quarante mille francs.
et d’Hôtel du Louvre, eurent aussi leur journée de périls et d’angoisses.
Le lundi 21, les vengeurs de Flourens, les tirailleurs de Belleville et le 159* bataillon sédentaire, composé en grande partie des bons citoyens de Charonne, vinrent s’établir à l’hôtel du Louvre, où ils furent remplacés successivement par le 13* et le 88 e , dont le commandant procéda méthodiquement, par réquisitions forcées de victuailles, au pillage du quartier. Depuis quelque temps déjà la Commune, qui n’avait pas sur le tien et le mien des notions bien exactes , avait exproprié le grand salon de l’hôtel pour y loger magnifiquement le citoyen Gaillard père, cordonnier démocrate et directeur général des barricades.
Le soir de la môme journée, une bande de brigands, sous la livrée des fédérés, vint réquisitionner dans les magasins du Louvre. Le lendemain, on enlevait par centaines les coupons d’étoffe.... sous prétexte de renforcer les barricades. On habillait les pavés avec du velours et de la soie.
Pendant ce temps, le citoyen Napias-Piquet procédait à l’incendie du premier arrondissement, faisait mettre le feu à la bibliothèque du Louvre et aux maisons de la rue de Rivoli, activant à coups de canne l’œuvre sinistre des malfaiteurs qui travaillaient sous ses ordres, répétant à haute voix qu’il ne devait point rester pierre sur pierre dans ce quartier d’aristocrates , et faisant jeter çà
et là, dans les maisons abandonnées par leurs malheureux habitants, des boîtes remplies de bombes incendiaires.
L’arrivée opportune de la troupe l’interrompit dans son abominable besogne. Il fut passé par les armes sur le théâtre même de ses exploits. On trouva dans sa poche la carte de son déjeuner. Ce sauveur de peuple, cet ennemi des riches, ce défenseur du prolétaire et de l’ouvrier, avait dépensé cinquante-sept francs pour son repas du matin ! Et voilà pour quelles gens tant d’imbéciles se font tuer! Quand donc celte foule insensée, que l’on égare si aisément, aura-t-elle des yeux pour voir et des oreilles pour entendre?
Quand on quitte la place du Carrousel et que l’on se dirige vers le faubourg Saint-Germain , au moment où l’on franchit le vomitoire grandiose construit par Le Fuel, et qui donne accès sur le quai, on est saisi et affligé par le spectacle navrant qui s’offre tout à coup aux regards. Depuis l’entrée de la rue du Bac jusqu’à la caserne du quai d’Orsay, toute la rive gauche de la Seine n’est qu’une longue et lamentable suite de ruines.
Celle du palais de la légion d’honneur est peutêtre une des plus attristantes, parce que ce joli mo-
NAPOU
miment qui rappelait à l’esprit des idées de grandeur et de noblesse, de même qu’il offrait aux yeux une image de grâce exquise, fait naître, par le contraste du passé avec l'état présent, toutes sortes d’impressions lugubres.
L’aimable édifice où l’on avait établi la chancellerie de la Légion d’honneur contribuait le plus heureusement du monde, par sa façade d’une rare élégance , à la décoration de cette portion privilégiée du faubourg Saint-Germain, qui n’est, à vrai dire, qu’une succession pittoresque de palais et d’hôtels entremêlés de jardins, séjours de l’opulence, qui devaient provoquer la torche des incendiaires et la main des voleurs.
Spécimen tout à fait réussi de l’art ingénieux et recherché du dix-huitième siècle , le palais connu sous le nom de palais de la Légion d’honneur fut bâti pour un riche étranger, le prince de Salm- Kirburg, en 1786. Il eut pour architecte Rousseau, fort à la mode en ce temps-là.
Comme la plupart des hôtels et des palais qui l’avoisinent, il avait son entrée principale sur la rue de Lille. Sa porte avait la forme d’un arc de triomphe , flanqué de chaque côté par une colonnade d’ordre ionique, qui allait rejoindre des corps de bâtiments avancés, dont le principal était parallèle à la porte. Cette colonnade se réunissait dans l’intérieur de la cour, de manière à former un joli promenoir couvert et continu , aboutissant
à un frontispice à colonnes d’ordre corinthien, donnant entrée dans le vestibule. Rien de plus joli que la façade dominant la rivière. La ligne droite de la construction était interrompue par un avantcorps demi-circulaire, décoré de colonnes corinthiennes. Au-dessus de la rotonde s’élevait une galerie surmontée de statues d’un effet décoratif très-saisissant. Des médaillons en bas-relief, encastrés dans les murs, représentaient des scènes pastorales jouées par des enfants, avec des animaux pour comparses. La Grande Chancellerie de la Légion d’honneur était établie depuis 1803 dans l’hôtel du prince de Salm-Kirburg. M“ e de Staël l’avait habité un moment sous le Directoire.
Sous la Commune, la Grande Chancellerie fut le quartier général du citoyen Eudes, un assassin que la révolution du 4 septembre avait trouvé dans les prisons, et qu’elle mit en liberté.
On y fit ripaille, et la citoyenne Eudes s’y montra bonne fille.
C’est à la Grande Chancellerie qu’on apporta la garde-robe ainsi que les effets mobiliers enlevés à l’hôtel du marquis de Galiffet. C’est là aussi que l’on avait amené ses équipages. Inutile de dire qu’on les y pilla. On pilla également l’argenterie de la maison de la Légion d’honneur de Saint- Denis, apportée à la Grande Chancellerie au moment du siège, quand on voulut la soustraire à l’avidité des Prussiens. Les communeux ne l’ont
pas épargnée. Nos plus cruels ennemis n’auraient *
pu faire pis.
Les incendiaires, après avoir enduit le palais de pétrole, mirent le feu aux quatre coins, malgré l’énergique résistance du concierge, Hamel, qui fut du reste enlevé de sa loge et jeté en prison.
Les dommages sont grands : il ne reste plus rien de ces jolies décorations en stuc et en bois des îles qu’admiraient tous les connaisseurs ; rien de ces peintures exquises dues au pinceau des artistes les plus aimés de la seconde moitié du dernier siècle. Le petit palais est à ciel ouvert, sa toiture est dévorée ou effondrée.
Les grandes lignes de la façade du quai subsistent en partie, et il ne serait pas impossible de les rétablir. Les statues sont toujours debout, se profilant tristement sur ce fond de ruines. La flamme a jauni les jolis médaillons dont nous parlions tout à l’heure, et, par places, le pétrole les a comme teintés d’une buée d’un bleu sombre, mais, toutefois, sans porter un trop grand dommage aux sculptures elles-mêmes.
î)e l’autre côté de la rue de Lille se trouvaient
les ARCHIVES DE LA GRANDE CHANCELLERIE, presque en face du palais même. C’était un grand bâtiment
sévère, et sans autre prétention que de garder ce qu’on lui confiait. Aujourd'hui, hélas! il ne garde plus que des cendres. Contenant et contenu , tout a été brûlé.
Le lendemain du jour de ce désastre, il y avait là un chaos de décombres encore suspendus, menaçant ruine, et affectant des formes étranges qui produisaient les effets les plus inattendus et les plus saisissants.
Des innombrables et glorieux documents qui remplissaient l’édifice, il ne reste plus aujourd’hui les moindres vestiges. Tout a été brûlé, brûlé sans relâche et sans bruit, — comme dans un élouffoir dont on aurait fermé la porte ; — papiers et parchemins n’ont laissé qu’une poudre impalpable et légère. La Commune est restée ici, comme partout, dans l’atroce logique de ses principes. Elle avait annoncé qu’elle supprimerait la Légion d’honneur : pourquoi donc aurait-elle hésité devant l’anéantissement de ses annales et de ses documents? Se distinguer par son courage, par son talent, patson dévouement, par un mérite quelconque, — n’est-ce pas un attentat impardonnable contre cette égalité dans la bassesse et le néant qui doit être l’idéal de la société nouvelle que l’on nous promet 1 ?
' Une somme qui ne doit pas dépasser un million a été reconnue nécessaire pour reconstruire sur les mêmes plans ce gracieux palais, admiré des artistes, seul spécimen du genre à
UN
Commencé sous l’Empire, el achevé seulement sous Louis-Philippe, le Palais du quai d’Orsay avait d’abord été destiné au Roi de Rome, puis au Mi-
Paris, et dans lequel, depuis bientôt un siècle, toutes nos gloires nationales étaient représentées.
En présence des désastres qui affligent notre malheureux pays, il n’est pas possible de demander un crédit de pareille somme au budget; mais les soixante-cinq mille membres de cette grande famille qui s’appelle la Légion d’honneur ne voudront pas laisser périr le berceau de leur institution. Au moyen d’une souscription volontaire , dont le grand chancelier n’hésite pas à prendre l’initiative, ils arriveront facilement , sans imposer aucune charge à l’État , à relever cette maison , qui est la leur, qui est celle de leurs enfants.
La presse tout entière s’associera à cette œuvre réparatrice en lui fournissant les moyens de publicité les plus étendus. Les caisses publiques seront ouvertes à tous les souscripteurs. A .Paris, la caisse des dépôts et consignations; dans les départements , les caisses des trésoriers-payeurs généraux , des receveurs particuliers, des percepteurs; les bons sur la poste adressés à la grande chancellerie , des retenues facultatives consenties au moment où se touchent les traitements , des délégations volontaires, seront autant de moyens de faire parvenir rapidement les offrandes à leur destination.
Les noms des souscripteurs, publiés dans le Journal officiel, serout inscrits en outre sur un livre d’or qui formera le premier et le plus précieux élément des nouvelles matricules de la Légion d’honneur, et bientôt, sur le fronton de ce palais, rendu aux légionnaires et aux arts, grâce au concours de tous , nous verrons renaître notre immortelle devise qui garantit le succès de la souscription :
Honneur et patrie.