‹ Paris brulé par la Commune ouvrage illustré de douze gravures Louis ÉnaultChapitre 6 sur 34 · PARIS BRULÉ. HO · texte numérisé non relu

PARIS BRULÉ. HO

un essaim en Normandie. Un jardin d’Évreux en a été couvert.

Plusieurs membres de la Cour des comptes et du conseil d’Élat avaient cru pouvoir, en toute sécurité, déposer dans le palais des objets précieux qu’ils eussent craint de compromettre en les laissant dans leurs demeures particulières, toujours menacées de pillage. Cet excès de prudence leur a été funeste. C’est ainsi que M. de Bonnechose, le fils de l’éminent historien de l’Angleterre, a perdu dans l’incendie un dépôt de titres au porteur de plus de huit cent mille francs, et M. Émile Taigny, homme de goût, classé parmi les amateurs parisiens, une remarquable collection d’objets d’art : tableaux de famille rappelant de chers souvenirs, aquarelles élégantes dont lui-même était l’auteur, bronzes et jades chinois, objet d’une longue et patiente recherche. Dans ces criminels attentats des plus féroces bandits dont l’histoire gardera le nom, les calamités publiques se compliquent toujours des malheurs privés. En pleurant sur le deuil de tous, chacun, hélas! peut pleurer sur soimême!

Quand on brûle les palais de la nation, on n’a guère sujet d’épargner les maisons des particuliers. Sous une forme ou sous une autre, c’est toujours

le même but que l’on poursuit. Le but de la Commune et de l’Internationale, c’était la destruction universelle. Les incendies du palais de la Légion d’honneur et du palais d'Orsay avaient mis en goût les bandes obéissantes des Assi, des Mégy, des Eudes et des Urbain. Elles se répandirent dans la rue de Lille, où bientôt l’on entendit s’écrouler le vaste et bel hôtel du marquis de Villeneuve-Bargemont, qui occupait dans cette rue le numéro 63, au coin de la rue de Poitiers, célèbre aux derniers jours de la seconde République. Les quatre maisons suivantes , portant les numéros 65, 67 et 69, ne sont plus aujourd’hui qu’un amas de ruines!

Le lundi, jour de l’entrée des troupes dans Paris, le concierge du numéro 81, appartenant au comte de Chabrol, avait été fusillé par les hommes de l’assassin Mégy, parce qu’il s’efforça de les empêcher d’enduire de pétrole les murs confiés à sa garde.

Dans cette même rue de Lille, si affreusement maltraitée par les délégués de l’Hôtel de Ville, s’élevait, au numéro 56, une somptueuse et aristocratique demeure. On pouvait la regarder comme un spécimen de ces beaux hôtels du vieux faubourg Saint-Germain, incorruptibles témoins d’un passé qui n’est plus; c’était un monument à la fois historique et artistique, et qui, à ce double titre, aurait été épargné par tout autre ennemi que les ennemis mêmes de l’ordre social tout entier.

Dans le noble faubourg, cet hôtel était connu

sous le nom d’HÔTEL de Praslin. Il avait été bâti en 1721, sur les dessins de Bruant, pour le petit-fils du surintendant Fouquet, le célèbre et vaillant maréchal de Belle-Isle. Tant du côté de la rue de Lille que du côté de la rivière, il contenait un nombre considérable de luxueux appartements. On avait beaucoup admiré jadis la belle terrasse, toujours fleurie, qui dominait le quai d'Orsay, et reposait agréablement le regard, au milieu de cette longue suite de palais. Cette grande décoration architecturale avait cédé devant des considérations plus purement utilitaires..., on l'avait remplacée par des bureaux. C’était moins beau! Les balcons en saillie, les balustrades élégantes, les grands vases au-dessus des combles, tout cela subsistait hier encore. — Aujourd’hui, tout cela n’est plus. L’art décoratif regrettera surtout de belles boiseries sculptées, dues aux plus fins ouvriers du dix-huitième siècle.

A l’époque du Consulat, l’hôtel Praslin fut habité par le premier des Demidofï qui soit venu en France, et qui se fit connaître également par les bizarreries de son caractère et l’inépuisable générosité de son cœur. Ce fut pour lui qu’on inventa, je crois, le surnom de bourru bienfaisant.

La Caisse des dépôts et consignations , établisse-

ment public où l’on dépose, sous la garantie de l’État, les fonds disponibles qu’il importe de mettre en sûreté, en attendant qu’ils reçoivent leur destination naturelle, avait établi son siège à l’hôtel Praslin. Les dépôts judiciaires, les dépôts volontaires, les dépôts des caisses d’épargne, les fonds destinés à l’amortissement de la dette publique, constituaient dans ses caisses un capital considérable, entretenu par un roulement perpétuel, et dont l’État dispose moyennant un intérêt assez faible.

La Caisse des dépôts et consignations a brûlé tout entière, et l’oh put voir, dès le premier moment, qu’il serait impossible de lui porter secours.

On n’essaya donc point, et l’on se borna à défendre la Caserne du quai d’Orsay. Là, du moins, on est parvenu à circonscrire le fléau : il n’a pas franchi l’intérieur, où il s’était déclaré. On l’a concentré dans son berceau même, et on a pu l’y étouffer. Deux régiments de cavalerie y logent aujourd’hui. La caserne du quai d’Orsay s’appelait au dix-huitième siècle l’hôtel d’Egmont : cet hôtel n’avait pas encore les deux ailes qui doublent maintenant son étendue primitive.

En 1740, il fut affecté aux voitures de la cour et porta le nom d'hôtel des cochers. En 1795, on y casema ce que l’on appelait alors la légion de police. En 1800, on y ajouta les deux ailes qui l’ont complété : on lui donna le nom de quartier Bonaparte, et on y logea deux régiments de la garde consu-

PARIS BRULK.

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