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symbolique bandeau, nous a tous appelés ou reçus dans son sanctuaire. Toutes les questions de la vie civile se posent et se résolvent à ses pieds; scs balances pèsent nos droits, et ses inéluctables arrêts décident souverainement de notre fortune et de notre vie,— bien plus encore, — de notre honneur! Dans ses longs greffes poudreux sont recueillies et conservées toutes ses décisions, qui, interprétant et appliquant la loi générale, deviennent pour chaque cas la loi même des particuliers. Les actes de notre état civil se conservent dans ses archives; les minutes de ses audiences de criée deviennent nos titres de propriété les plus incontestables, et le procès-verbal de sa cour d’assises et de scs chambres correctionnelles forme l’histoire saisissante et terrible du crime parmi nous. Le Palais de Justice ne pouvait s’anéantir sans emporter avec lui une page — et souvent la plus intéressante — de la vie de chacun de nous. Comment donc eussions-nous pu rester insensibles à sa perte? Elle a été vivement ressentie : elle a été pour tous comme un deuil public.
Sur le lieu même où s’élevait — où s’élève encore — le palais dont la Commune avait décrété la ruine.... mais sans pouvoir la consommer, alors même que Paris n’était encore que Lutèce, c’est-àdire une ville de boue — ou tout au plus de terre — au temps de la domination romaine, it y avait un château ou citadelle, en un mot une construction
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importante et forte qui, sans doute, servait de résidence au gouverneur de la province, et parfois même peut-être au César qui régnait sur les Gaules.
Un peu plus tard, quand la dynastie franque eut succédé aux Césars, quand leur domination barbare eut remplacé une oppression savante, les rois chevelus partagèrent leur temps entre le palais des Thermes, situé sur l’emplacement de l’hôtel Cluny, — c’était alors la pleine campagne, — et cet autre palais, qui s’élevait dans leurs fortifications, et dont une longue suite de modifications et de changements a fait le Palais de Justice actuel.
Le premier qui s'établit dans ce palais à perpétuelle demeure, ce fut Eudes, comte de Paris, et depuis roi de France. Ce prince fixa au Palais sa résidence définitive. Robert le Pieux l’agrandit et l’embellit. Pendant une longue suite d’années, tous . nos rois y laissèrent des souvenirs. Louis le Gros! et Louis le Jeune y moururent, et Philippe Au-|| gustey célébra ses noces avec cette princesse de Danemark qu’il aima moins qu’ Agnès de Méranie.
Mais la plus grande illustration royale du Palais, ce fut saint Louis.
Le fils de Blanche de Castille fit reconstruire le Palais presque en totalité. Ce fut par ses ordres que fut bâtie Cette Sainte-Chapelle, admirable spécimen de l’architecture religieuse du treizième siècle, modèle de grâce, d’élégance, et en même temps de
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majesté, que rien depuis n’a surpassé ni même égalé, et qui fera vivre, tantqu’il y aura des hommes épris du beau et capables de l’apprécier, de le goûter et de l’aimer, le nom et le génie de son auteur, Eudes de Montreuil.
Saint Louis avait également fait construire une salle immense pour les fêtes qu’il donnait parfois à ses grands vassaux; c’était aussi dans cette salle que s’accomplissaient les actes solennels de son règne. Ce type grandiose de l’architecture civile du treizième siècle occupait l’emplacement de la grande salle actuelle connue sous le nom de salle des Pas perdus.
Philippe le Bel, Louis XI, Charles VIII et Louis XII firent au Palais des agrandissements nombreux, bien que déjà il ne fût plus la résidence exclusive et habituelle de la royauté. Nos monarques commençaient à lui préférer ou le Louvre, ou l’hôtel Saint-Paul. François I" fut le dernier roi qui habita le Palais: encore ne l’habita-t-il qu’un temps; il se plaisait mieux au Louvre, mais l’hôtel Saint- Paul était sa résidence de prédilection.
Depuis saint Louis, le parlement avait partagé le Palais avec les rois; depuis Henri II, il l’occupait seul. Les rois le lui abandonnèrent.
De l’ancien palais du moyen âge et de la renaissance, il ne reste plus que la Sainte-Chapelle, une partie de la galerie, les cuisines, la tour de l’Horloge et les deux tours voisines.
De nombreux incendies avaient exigé des reconstructions. C’est ainsi que la grande salle de saint Louis, consumée en 1618, dut être refaite par Jacques Desbrosses, l’architecte du Luxembourg. Un autre incendie, celui de 1776, rendit nécessaire une reconstruction presque totale. C’est de cette époque que date la façade qui domine la cour orientale, ainsi que ses deux avant-corps, et son escalier grandiose. Onze ans plus tard, on déblaya les abords du Palais, et on ferma la cour d’honneur par la grille monumentale que nous admirons encore aujourd’hui.
Il y a environ quarante ans que furent repris, d’après un plan nouveau, les travaux qui devaient amener l’achèvement définitif du Palais et réaliser les améliorations depuis longtemps projetées. Sous l’Empire, ces travaux avaient été poussés avec une sérieuse activité, et l’on peut dire qu’au moment pù la Commune l’a brûlé, il allait recevoir ses derniers embellissements. L’œuvre était achevée ou peu s’en faut. On n’attendait plus que le couronnement de l’édifice.... quand il est tombé.
Le Palais couvrait, avec ses annexes, tout l’espace compris entre les deux quais de l’Horloge et des Orfèvres, les rues de Harlay et de la Barillerie. C’est, on lé voit, un ensemble de constructions d’upc réelle importance. Tous les services, si nombreux et si divers, de la justice civile et criminelle, depuis le tribunal de simple police du quar-
tier jusqu’à la chambre des audiences solennelles de la Cour de cassation, dont la suprême compétence s’étend jusqu’aux limites extrêmes du territoire français, avaient trouvé à s’y loger plus ou moins commodément, mais de façon pourtant à faciliter, par une concentration puissante, le fonctionnement d’une machine immense et compliquée.
La partie du Palais qui a le plus souffert est précisément la partie neuve, restaurée, ou pour mieux dire rebâtie complètement, par un habile architecte, M. Leduc, auquel l’Institut décernait récemment le prix décennal de cent mille francs, applicable tour à tour aux lettres, aux sciences et aux arts. Toute cette partie neuve du Palais, inaugurée à peine, est mutilée affreusement: tout est à refaire! Avec l’architecture de M. Leduc ont péri également les grandes statues faisant face à la place Dauphine et les nombreuses et belles peintures historiques et décoratives de MM. Robert-Fleury, Lehmann et Ulmann. Les vieilles constructions, celles qu’on eût été obligé de reprendre prochainement en sous-oeuvre ou d’abattre, ont été moins maltraitées.
Il y a eu de grands désastres dans ce monde de documents que garde le Palais. Les archives criminelles ont été incendiées : il n’en reste plus de traces aujourd’hui. Elles comprenaient les arrêts rendus depuis 1790, ainsi que les jugements du tribunal révolutionnaire. Le greffe criminel est
intact; mais il ne contenait que les arrêts des dix dernières années, et seulement l’énoncé sommaire des arrêts rendus depuis 1840. Les deux dépôts des greffes correctionnel et de la Cour ont été brûlés avec les valeurs importantes qu’ils contenaient. Une couronne de diamants, estimée deux cent mille francs, a été détruite au greffe correctionnel. Les petits employés, qui trouvaient un asile décoré du nom d’appartement dans les recoins du Palais, n’ont eu que le temps de fuir, et n’ont pu rien emporter avec eux.
C’est à Raoul Rigault que l’histoire imputera la destruction partielle du Palais. Le procureur de la Commune avait requis l’incendie contre le sanctuaire même de la justice. A la suite desdésagréments que lui attira l’affaire Pilolel, lorsque cet odieux personnage quitta la préfecture de police, qu’il s’était tout d’abord attribuée au moment du pillage général et de la curée chaude des fonctions rétribuées, il se fit octroyer, comme pis-aller, la place de procureur de la Commune, où il était certain de pouvoir encore satisfaire suffisamment ses instincts cruels ; mais comme, du moment où l’on prend on ne saurait trop prendre, il alla du premier coup s’établir, avec son aller ego, Gaston Dacosta, — celui que, au quartier Latin, on connaissait plus généralement sous le sobriquet grotesque de Coco, — dans le cabinet du procureur général près la Cour de cassation, où il trouvait trois ou
quatre pièces élégamment et confortablement aménagées. Le drôle avait un certain goût. Son premier soin, quand il entra en fonctions, avait été de demander aux anciens garçons de la Cour suprême s’ils voulaient le servir. Les braves gens eurent la dignité et le courage de répondre par un refus aussi unanime qu’énergique. Le nouveau procureur en fît écrouer une demi-douzaine, pour inspirer aux autres le respect, sinon l’amour de sa personne. Toutefois, ne se jugeant point suffisamment en sûreté dans ce monde-là, ef bien convaincu d’ailleurs qu’il ne pouvait prendre trop de soins pour la conservation de ses précieux jours, il transporta ses dossiers et son secrétaire dans la salle des appels de la police correctionnelle. C’est là qu’il fit juger et condamner, par son fameux jury d’accusation, trié sur le crible, les sergents de ville et les gardes de Paris pris à Montmartre le 18 mars.
Après avoir fait placarder sur les murs du palais cette affiche en style lapidaire, que le feu eut la barbarie d’épargner :
« Il est défendu de mettre le nez à la fenêtre », il commença à rédiger ses réquisitoires contre les prêtres, les moines et les religieuses, qui lui inspiraient je ne sais quelle antipathie instinctive, et dont il avait juré le complet anéantissement. Il fut interrompu dans ce labeur, qui lui plaisait, par l’arrivée des Versaillais, qui lui déplut, et
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comme en ce moment il avait d’autres affaires sur les bras, il chargea son substitut, un nommé Würtz, de Y exécution du Palais.
Celui-ci, comme tous les membres de la Commune, avait le culte du pétrole, et il éprouva tout de suite une envie immodérée d’en badigeonner les murs du vieil édifice. Mais les hommes de peine du Palais, les simples garçons de salle, prenaient en le regardant un air si rébarbatif que, loin d’espérer leur concours, il dut, au contraire, craindre de rencontrer chez eux une compromettante opposition. Dans ce cas-là, on sait que la Commune et ses adhérents avaient toujours à leur service une force brutale, obéissante et stupide, avec laquelle on brisait les plus courageuses résistances. — Tout le monde avant moi a déjà nommé les fédérés.
Würtz envoya donc chercher le 92 e bataillon de la garde nationale, dont la fonction dans ces jours néfastes fut de présider à la ruine de Paris— ou de travailler à l’accomplir.
Ce ne fut pas tout.
Comme le digne substitut de Rigault était homme avisé et qui pensait à tout, il fit en même temps demander au commissaire de police, son voisin, deux citoyens badigeonneurs sachant se servir du pétrole. On n’en manquait pas.
Le commissaire ne fit pas attendre sa réponse, et il envoya aussitôt à Würtz les deux pétroleurs
demandés, avec ces lignes, que l’on ne se permettrait pas d’inventer :