FANTAISIES PARISIENNES
C'était aux pieds de la Porte-Saint-Denis
Dans un groupe de bons patriotes, Nom de Dieu!
Et l'on se foutait une bosse de rire,
Et l'on était foutrement heureux, parce qu\m bon bougre qui revenait de Neuilly, venait d'annoncer aux citoyens promeneurs qui l'entouraient que près de trois mille sergents de ville, habillés en lignards, étaient cernés dans l'île de la Grande-Jatte.
— Vous verrez, mille tonnerre! que ces mouchards-là sont foutus de nous échapper, répliqua alors un bon
bougre de patriote coiffé d'un bonnet rouge et que nous avons reconnu pour être le citoyen Hamburger.
— Comment ça, nom de Dieu ? murmura la citoyenne Blanche d'Antigny qui était dans le groupe.
— Naturellement, riposta alors ce Jean-Foutre d'Hamburger pour qui rien n'est sacré, ce sont des roussins, ils se sauveront en nageant !...
Et malheureusement c'est arrivé.
Foutre de foutre!
Dans le n° 8 on lisait le couplet suivant :
Lorsqu'ici nous foutons une pile aux canailles Qui composent l'armée active de Versailles
Et que la nouvelle se sait, Croyant avoir toujours le succès des batailles, Le plus furieux c'est le sale Galiflfet.
Quelle salle gueule y fait !
Malgré la protection tacite du farouche délégué à Tex-préfecture de police, Monréal n'était pas sans inquiétude. Son éditeur Gayet était dans le même cas. La Commune pouvait se lasser des épigrammes dont ces messieurs l'accablaient. Et puis Versailles ! ! î
Un jour^ M. Gayet reçut la visite d^un vieillard correctement vêtu de noir, décoré de la Légion d'honneur, les yeux masqués par des lunettes d'or à verres teintés, les pieds dans des chaussons noirs, comm.e un goutteux. Il était voûté et sa voix chevrotait. On lui eût donné quatre-vingts ans au moins. Il se présenta comme consul américain de passage à Paris. Il manifesta à M. Gayet le désir
de lui acheter les clichés du Fils du Père Duchêne pour les publier en Amérique. M. Gayet, sans défiance, lui répondit que cela regardait Monréal. Il lui demanda son adresse. Le vieillard donna rendez-vous pour le soir même, à huit heures, à Monréal, au café Montesquieu. Ce dernier, prévenu, moins confiant que M. Gayet, réfléchit que ses clichés valant peu de chose, le rendez-vous de l'inconnu devait cacher un piège, que peutêtre c'était un agent de Raoul Rigault qui voulait lui prouver que la police de la Commune était plus forte que celle de TEmpire, qu'au lieu d'arrêter les gens chez eux, elle les faisait se livrer eux-mêmes.
Monréal prévint une douzaine d'amis. Tous s'armèrent de pistolets, de couteaux, de revolvers, et allèrent au café Montesquieu.
Le vieillard attendait; Monréal alla droit à lui.
— C'est vous qui êtes venu chez M. Gayet ? lui dit-il.
— Oui, monsieur.
— Qu'y a-t-ilpour votre service?
— Vous publiez la découverte d'ossements dans une maison religieuse. Ce récit m'intéresse d'autant plus qu'il coïncide avec la découverte d'autres ossements qui, évidemment, proviennent des crimes des prêtres, dans la crypte de l'église Saint-Laurent et de Notre- Dame-des- Victoires. Je voudrais connaître la suite...
Monréal et ses amis partirent d'un éclat de rire formidable.
l02 PARIS-CANARD
— Ah 1 vo'js voulez connaître la suite, dit Monréal. Eh bien î la voici : les ossements découverts dans un couvent de Vaugirard prouvent non seulement un crime, mais qu'il y a deux assassins; nous les connaissons !
— Vous les connaissez ?
— • Parfaitement, les ossements proviennent de jambonneaux, que le sacristain et le bedeau mangeaient en cachette les jours maigres, et qu'ils enfouissaient civilement, la nuit, pour cacher leur crime à leurs supérieurs.
Les assassins sont le sacristain et le bedeau...
— Alors vous n'êtes pas communard ? dit le vieillard.
— Nous? répondit Monréal, mais nous avions pensé que vous étiez un agent de la Commune et nous allions vous faire votre affaire.
Aussitôt ils sortirent le-irs ai aes.
— Bien, dit l'inconnu qui se redressa et parut alors avoir au moins six pieds de haut. Je repars pour Versailles ce soir. Vous ne serez pas inquiétés.
En etlet, Aionréal ne le fat pas, et c'eût été grand dommage.
Le Grelot, rédigé par Arnold Mortier et Bertall, ne publia que cinq numéros. Le premier parut le 9 avril. Le nom du dessinateur Bertall dit assez que cette feuille n'avait pas été créée pour glorifier la Commune.
En voici la preuve :