‹ Paris-CanardChapitre 25 sur 28 · AUX CONDAMNÉS A MORT · texte numérisé non relu

AUX CONDAMNÉS A MORT

Messieurs,

L'avez-vous jamais remarqué comme moi?

Chaque industrie, chaque commerce, chaque profession a un organe spécial (si ce n'est deux^; seuls, \ts guillotinés n'ont pas leur organe...

Ils l'auront demain, c'est le Journal des Raccourcis!

Pas une exécution capitale n'aura lieu désormais sur le continent français sans que nous en rendions scrupuleusement compte.

Clients de M. Roch, vous pouvez faire votre paquet avec la certitude qu'il sera parlé de vous.

Nous ne vous ferons pas de réclame, vous n'en méritez aucune.

Mais il ne vous sera sans doute pas désagréable de lire, dans le Journal des Raccourcis, tout ce qui se sera passé à votre sujet, au fichu quart d'heure de Texpiation, que vous n'aurez pas volée, convenez-en.

Si vous y êtes allé avec repentir, ce repentir sera constaté, et voire fin pourra faire verser de douces larmes. Si, au contraire, vous résistez à cet excellent M. Roch- Si vous blasphémez Dieu, si vous maudissez vos juges et la société, malheur à votre réputation... de condamné à mort! Fussiez-vous notre meilleur abonné, vous serez honni, conspué, flétri sans pitié dans nos colonnes.

Sur ce, chers lecteurs, que la guillotine vous soit légère et qu'elle ne nous fournisse pas trop de copie.

Si le Journal des Raccourcis cessait de paraître, faute d'assassins, nous créerions avec bonheur le Journal des honnêtes criminels.

Mais il m'est bien permis de croire que ce journal serait difficilement pris au sérieux.

Henry Buguet.

On aura peine à croire que le signataire de cette fantaisie macabre est le joyeux vaudevilliste, l'auteur de tant de revues charmantes.

Pourtant cela est, car il y a deux hommes en Buguet. Pendant qu'il rime ses couplets égrillards, il songe à son épitaphe.

Il a toujours le petit mort pour rire.

Trois ou quatre fois par semaine, on le rencontre dans les cimetières, à Montmartre, au Père-Lachaise, à Montparnasse.

Pas fier du tout, il se lie avec les gardiens et les fossoyeurs.

Il a un faible prononcé pour le Père-Lachaise.

C'est là qu'il s'est fait bâtir d'avance son caveau, dans la 63^ division, la meilleure, paraît-il, sur un terrain sec à rendre des points aux appas de Sarah Bernhardt.

Buguet a fait graver sur la pierre de son caveau les vers qu'on va lire. Des camarades, parfois, déposent une couronne à la grille. Alors Buguet verse des larmes de joie :

— Ga me fait plaisir, dit-il, de me voir des couronnes sur mon caveau. Je me figure que je suis dedans!

Voici Tépitaphe :

C'est prévoyant de songer au repos

Lorsqu'on s'esquinte à vivre et souffrir sur la terre.

Ma tombe est déjà prête; elle assure à mes os

Un gîte confortable au plus grand cimetière.

Erigé sous mes yeux, en meulière et béton. Mon caveau, j'en suis sûr, sera fort habitable. J'ai bien choisi l'endroit ; gaie est ma division. Le boulevard voisin est folichon en diable. Quand on est mort, dit-on, c'est pour longtemps. Eh bien, raison de plus pour croire à cet ad3ge Et s'offrir un caveau qui, pendant bien des ans. Vous sera, jeune ou vieux, d'un excellent usage.

Mais revenons au Joiu"?^aZ des Raccourcis; sa quatrième page est un chef-d'œuvre, voici le petit boniment qui précède les annonces :

Un journal comme le nôtre ne pouvait manquer d'avoir d'excellentes annonces pour sa quatrième page. Malheureusement, quoique très bien payées, ces annonces ont dû être refusées.

Elles étaient trop roides et c'eût été favoriser dangereusement les condamnés à mort, nos clients, que d'attirer les yeux de la gendarmerie sur leurs différents genres d'industries. Néanmoins, pour cette fois seulement, à titre de curiosité, nous faisons paraître quelques unes de ces annonces, et l'on comprendra quel intérêt immense a la société à mettre entre elle et ces messieurs, la nouvelle Calédonie et le joujou de M. Roch.

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