‹ Paris-CanardChapitre 26 sur 28 · GRANDE BONNETERIE DE LA ROQUETTE · texte numérisé non relu

GRANDE BONNETERIE DE LA ROQUETTE

Camisoles de force. Baillons immâchables. Chemises sans col pour la toilette.

Inutile de dire que ce journal ne vécut pas.

Un des journaux, qui fat, sans contredit, le plus curieux des dernières années du second Empire, fut le Courrier français.

Comment fut il fondé? Celui qui aurait pu nous le dire est mort depuis longtemps. Comment vécutil. Autre question plus difficile encore à résoudre. Toujours est-il qu''il vécut et fit une guerre terrible à l'Empire.

Les envieux et les calomniateurs, — ce n^est pas une engeance qui manque, — dirent à l'époque que Vermorel était vendu à M. Rouher. D'aucuns racontaient même, dans les cafés du boulevard, que le prix de la trahison avait été de cinquante mille

francs et qu'il existait des lettres le prouvant; que la campagne menée par Vermorel contre M. de Cassagnac avait été payée par le ministre qui voulait se débarrasser du rédacteur du Pays. On ajoutait qu'un certain jour convenu, deva t paraître, dans le Courrier français, un article émanant de M. Rouher mais signé par Vermorel, pour bien établir la conversion; que cette combinaison n'avait échoué que parce que xM. Vitu, alors rédacteur de VÉtendard^ en ayant eu vent, avait fait tousses efforts pour Tempêcher d'aboutir.

Pour ceux qui connurent Vermorel ou vécurent pour ainsi dire de sa vie, toutes ces calomnies firent hausser les épaules î Aujourd'hui qu'il est mort, et mort bravement, le silence s'est fait autour de sa tombe, mais il existe encore des gens qui y croient et ne craignent par d'affirmer qu'elles sont vraies.

Le Courrier français parut au commencement de 1867. Sa rédaction était composée comme suit: MM. Vermorel, Léon Mirés, Sol, Lucien Dubois, William Reymond, Louis Dagé, Jacquot, Adrien Marchet, Sapia, Tolain, Huriot, Georges Duchesne, Gh. Beslay et Auguste Lepage. — Pour extrait.

^L Maçon était l'administrateur. Les bureaux de rédaction étaient rue d'Aboukir, 9.

Que le journal fût vendu à l'Empire, ce n'était pas le luxe de ses bureaux qui le prouvait. Quand on avait gravi trois étages d'un escalier noir, infect^

on se trouvait sur un palier assez vaste. A droite se tenait le caissier, à gauche la rédaction; on pouvait entrer sans frapper et surtout sans essuyer ses pieds sur le paillasson.

Dans la première pièce se tenait Lucien Dubois, solennel comme le suisse de la Madeleine. Dans la seconde pièce était la rédaction. Six chaises qui avaient bon besoin d'être rempaillées, une immense table de bois blanc et une pendule en carton, c'était Tameublement. Les jours de conseil, dans cette salle, les administrateurs, présidés par Chaudey, discutaient gravement sur les destinées du journal.

La pièce du fond était réservée à Vermorel. Pas de papier sur les murs, mais des toiles d'araignées à profusion. Sur une table, un amas de journaux et quatre ou cinq porte-plumes d'un sou. Vermorel ne voulait jamais de feu. Ceci expliquait les deux ou trois couvertures de coton qui gisaient dans un coin. Quand un visiteur arrivait on les lui offrait pour Tempêcher de mourir de froid.

Les abonnés étaient rares et le caissier pouvait dormir à son aise. Pourtant il en venait un de temps en temps. Quand on entendait ouvrir la porte de l'administration, l'un de nous se précipitait. C'est un abonné, revenait-il dire. Alors, en masse, aussitôt l'abonné parti, on envahissait la caisse et on demandait un acompte.

— Mais il n'a versé que treize franes, disait Ma-

— Qn'importe, répondions-nous, donnez-nous de l'argent ?

— Je veux bien, répondait Maçon, mais laissezmoi cent sous pour faire mon départ.

— Mais déjeuner ?

— Vous emploierez le truc. Il viendra peutêtre un abonné d'un an.

Ce truc est une invention de génie. Il fut inventé par Mirés.

Voici en quoi il consistait :

Il existait, rue Montmartre, un restaurant qui avait pour enseigne : A la ville de Rouen. Nous nous y rendions tous et chacun y commandait isolément son déjeuner. Au moment de payer, —supposons qu'on fut six, — cinq s'étaient, à court intervalle, éclipsés, il n'en restait donc qu'un : celui que le sort avait désigné. Le garçon s'avançait, souriant, et lui présentait la douloureuse.

Le dialogue suivant s'engageait :

— Mais je n'ai pas mangé six déjeuners.

— Ces messieurs étaient avec vous.

— Je ne les connais pas.

— Je vais appeler le patron..

Le patron, qui était un brave homme, arrivait ; il comprenait tout de suite.

— Recevez un déjeuner, disait-il au garçon.

Le lendemain, on payait, si on pouvait ; puis, quelques jours plus tard, on recommençait. A ce métier, le brave dut cesser son commerce.

Deux types étaient particulièrement curieux au

Courrier français , en dehors de Vermorel, c'étaient Sapia et le « citoyen » Tolain.

Sapia venait régulièrement au Courrier français. Il fournissait à Vermorel des nouvelles de Mazzini. Souple, insinuant, il se fourra vite dans l'intimité des rédacteurs.

On riait de Sapia. Toujours vêtu d'une longue redingote noire, pantalon et gilet de même couleur, le tout, tant il était long et maigre, flottait au moindre courant d'air. Complètement imberbe, les yeux profondément enfoncés sous Farcade sourcilière, de longs cheveux noirs, jaune de teint, parcheminé, il avait toutTaspect d'un revenant.

Sa présence causait à tous un malaise indéfinissable sans qu'aucun pût dire pourquoi.

Il était toujours accompagné d'une jeune et jolie femme habillée en homme, — ce qui lui valait une infinité de plaisanteries salées.

Sapia prétendait qu'en France personne ne savait conspirer. « A la bonne heure ! En Italie, disait-il, nous agissons et nous ne parlons pas ; les Français sont des apprentis! »

Sapia était au service du fameux Lagrange. Il avait pour mission spéciale de surveiller la rédaction du Courrier français. Ce ne fut pas sa faute, si tous les rédacteurs ne furent pas impliqués dans le procès de Blois.

Sapia était absolument un agent provocateur, et des plus dangereux, car personne ne se doutait que, sous cette enveloppe grotesque et sous ces

apparences mieilleuses, timides, il cachait un mouchard. Il fut dépisté par Ghaudey dans des circonstances singulières.

Ghaudey avait un ami qui allait être arrêté. Il alla chez M. Lagrange, afin d'intercéder en sa faveur. En attendant son tour d'être reçu, le garçon de bureau lui donna un tas de journaux à lire. Il prit machinalement la Gazette de France.

Dans le chapitre des informations, il commença la lecture d'une nouvelle qui aussitôt l'intéressa.

Vers le milieu de la colonne il manquait un morceau de trente lignes environ. Elles avaient été découpées. Ghaudey le regretta d'autant plus qu'il s'agissait du Courrier Français.

La Gazette de France posait cette question : « Le Courrier français pourrait-il nous dire de qui il tient cette grave nouvelle ? »

De retour à la rédaction, Ghaudey entra dans la salle commune, les rédacteurs étaient assemblés autour de Sapia, qui tenait à la main, proprement collée sur une feuille de papier blanc, et cotée au crayon bleu, la coupure qui manquait à la Gazette de France du bureau de M. Lagrange.

Ghaudey se tint coi. Il laissa Sapia interroger les rédacteurs afin de savoir qui avait fourni la nouvelle, et quand il partit, il le fit filer. On le surprit place de la Bourse, remettant à M. Derest, l'homme de confiance de M. Lagrange, son rapport sur ses investigations.

On raconta la chose à V^ermorel qui ne voulut

pas y croire. Il voulait une preuve plus convaincante. Pour Tobtenir, il écrivit à ses amis d'Italie. Ceux-ci lui répondirent que Sapia, en effet, avait été le secrétaire de Mazzini, mais que le célèbre conspirateur italien savait que Sapia adressait copie de ses lettres à M. Lagrange et qu'il le conservait près de lui parce qu'il savait ses projets.

— Mon procédé est bien simple, disait Mazzini. Je lui dicte le contraire de ce que je veux faire et je puis conspirer tranquillement.

Sapia fut alors chassé de la rédaction.

Sapia fut démasqué lors du fameux procès de Blois et condamné à une peine sévère, qu'il ne subit pas, naturellement.

Un convaincu, c'était M. Tolain, l'ouvrier amateur. A ce propos, une remarque curieuse : tous les ouvriers qui ont fait de la politique « pour revendiquer les droits de leurs frères », s'empressent aussitôt de quitter l'atelier pour devenir des bourgeois. M. Fribourg, d^ V Internationale y a lâché le badigeonnage pour rédiger un journal financier. M. Ch. Limouzin a abandonné le métier de passementier pour devenir un économiste. Gela me remet en mémoire un mot de Renault, le tailleur de pierres.

En 1848, li avait été élu représentant du peuple. Au lieu de se présenter à l'Assemblée nationale avec sa blouse, il s'empressa de se faire habiller chez Renard. A ceux qui blâmaient cette transformation, il répondait :

— Fallait bien me distinguer d'eux, maintenant que je suis un ouvrier de la pensée.

M. Tolain rédigeait la Tribune ouvrière, c'està-dire qu'il mettait en ordre les communications que lui adressaient les groupes. Ce n''était pas bien difficile. Néanmoins il aurait volontiers dit comme Salis, le cabaretier du Chat noir : « la butte Montmartre s'écroule sous le poids de ma gloire »>, et il a eu raison d'avoir confiance en lui-même — et surtout dans la bêtise des électeurs.

Depuis longtemps. Monsieur Tolain a oublié le citoyen Tolain et ses amis d'autrefois. Gela ne peut attrister. C'est dans la logique des choses.

Léon Mirés rédigeait le Tribune railita,ire. Ce fut un bien mauvais tour que lui joua Vermorel en le chargeant de cette besogne.

Mirés était, je crois, en congé temporaire. L'autorité militaire, émue de ses attaques, employa, pour les faire cesser, un moyen des plus rationnels. Elle envoya un fourgon et quatre hommes, et Mirés fut cueilli au saut du lit, puis incarcéré au fort du lieu de sa garnison.

Vermorel jeta les hauts cris : « Fallait-il que les autorités impériales fussent- canailles de se défendre, etc., etc. » Gomme toutes les affaires de ce genre, celle-ci tourna en eau de boudin... Seulement Mirés fit sa prison et rien ne changea dans l'administration.

J'ai gardé Vermorel pour la fin. G'est une physionomie trop connue pour y revenir.

Chacun sait qu'il fît partie d^ la Commune et qu'il s'était rangé parmi les modérés.

A cette époque nous nous rencontrions tous les jours, à midi, à la Brasserie moderne. Je le vois toujours, vêtu comme un séminariste défroqué et coiffé d'un képi de sapeur de la garde nationale. Nous prenions nos repas en commun, lui d'un côté, moi de l'autre, mais unis par une solide amitié.

Un jour, vers le lo avril 1871, Cadart, qui était en relations directes avec Versailles, vint me prier de le présenter à Vermorel. Je le fis en assistant à l'entretien. Cadart proposa à Vermorel, non de trahir les siens, mais de servir d'intermédiaire pour une conciliation.

Vermorel écouta sans sourciller. Tout à coup il interrompit Cadart et lui dit ceci :

— Les gens avec lesquels je suis sont des énergumènes et n'ont aucun sens politique, mais je reste avec eux. J'y mourrai, c'est sûr, car je ne me sauverai pas.

Vermorel a tenu parole et il est mort courageusement, et quelles qu'aient été ses défaillances, s'il en a eues, sa mort honore la corporation des journalistes.

Vermorel, involontairement, fut cause que je manquai d'être fusillé. C'est un détail assez curieux.

Vers le milieu ou la fin d'avril, je ne me souviens plus au juste, à la suite d'un conversation, Vermorel m'avait engagé à aller lui rendre une visite, à

l'Hôtel-de-Ville. J'3^ allai. C'était assez dangereux pour moi, car j'étais capitaine de la i" compagnie du 8^ bataillon de la garde nationale, et ce bataillon était en mauvaise odeur de sainteté auprès de la Commune, avec laquelle il avait refusé de pactiser.

J'avais confiance en Vermorel. Il était incapable d'attirer un ami dans un traquenard.

Aussitôt, mon entrée, Vermorel vint à moi et me remit une lettre pour le général Cluseret avec cette suscription :

Je recommande le capitaine Virmaître au citoyen Cluseret. Il lui fera des observations intéressantes.

Le lendemain matin, vers dix heures, j'allai au Ministère de la guerre Je fis demander le général Cluseret. On me fit asseoir et attendre. Une heure plus tard environ, je vis arriver à moi un homme coiffé d'un képi à cinq galons, vêtu d'une sorte de dolman, sans ornement, un lorgnon à cheval sur un nez en bec d'aigle, il medemandabrusquement:

— C'est vous qui demandez le cit03^en Cluseret? Je répondis : Oui, mais j'avoue que j'eus un frisson.

— Passez dans mon cabinet, ajouta-t-il d'un ton bref. J'obéis.

Au moment où il me disait : « Vous êtes encore un émissaire de Cluseret », un aide de camp entra bruyamment et lui remit un ordre. Il fronça le

sourcil et partit sans dire un mot. Une heure plus tard, entra un officier qui me dit : « Le citoyen Rossel est à la Commune. Vous ne ferez pas mal d'aller prendre Tair ». Ce disant, il m'ouvrit une porte qui donnait sur les communs et je partis sans demander mon reste.

Voici ce qui s'était passé, Cluseret avait été arrêté. Vcrmorel l'ignorait. Rossel l'avait remplacé. Il rignorait également, et la lettre que j'ai encore en ma possession disait à Cluseret qu'il fallait à tout prix temporiser avec le bataillon de la Bourse, ce que n'aurait pas manqué de faire le général Cluseret, en homme politique. Ce que ne fit pas Rossel, qui ordonna le désarmement de ces bataillons et fut la cause, à l'entrée des troupes de Versailles, d'actes de répression, qui certes n'auraient pas eu lieu si les esprits n'avaient pas été montés.

L'historique du Courrier français serait long, moins par Tétude des hommes qui y collaborèrent que par les conséquences de ses polémiques qui contribuèrent à la chute de l'Empire,

Après bien des péripéties : luttes^ d'argent, procès, amendes, prison, le Courrier français disparut en 1869.

Le premier numéro du Boulevard parut en décembre 1861, sous la direction de M. Etienne Carjat. La plupart des journalistes célèbres aujourd'hui en étaient les collaborateurs.

Parmi les écrivains qui souhaitèrent la bienvenue au nouveau-né, MM. Edmond About, Tn. Barrière, Jules Noriac et Armand Banhet.

Méry promettait sa collaboration en ces termes :

Vous allez fonder un journal! Eh bien, cela ne me cause aucun étonnement. Votre crayon était déjà la plus spirituelle des plumes, et vous crayonnerez des articles avec le succès du dessinateur. Votre titre, le Bow/^vari, est excellent. D'où vient que personne ne Ta choisi avant vous ? Mystère! Il était si facile de le trouver ! Le Boulevard est un titre plus parisien que Paris, et Paris après le diable a toujours passé pour le plus populaire des titres. Paris est une énorme ville qui charge la planète et cause les récentes déviations de la boussole, mais le boulevard est la grande artère du globe ; l'univers palpite sous cette zone, comme il palpitait autre fois sous la ligne du Forum romain.

Le vrai Paris est la plus petite et la plus puissante des villes; il commence à l'angle du faubourg Montmartre et finit à la maison de Rossini, à l'angle de la chaussée d'Antin. C'esi le boulevard proprement dit; il remplace les arcades quadrilatères du Marais, si chères à nos aïeux, et le Palais-Royal, si fréquenté parnos pères. Nos fils sauront ce qui doit remplacer le Boulevard: peut-être l'avenue de Neuilly.

Le Boulevard était illustrépar MM. E. Benassit^ E. Bouquet, E. Carjat, Cuisinier, A. Darjou, Daumier, Durandeau, Pastelot, S. le Pippre et Félix Regamey.

Dans un des premiers numéros se trouve ce sonnet de Charles Baudelaire :

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