‹ Paris-CanardChapitre 27 sur 28 · LE COUCHER DU SOLEIL ROMANTIQUE · texte numérisé non relu

LE COUCHER DU SOLEIL ROMANTIQUE

Que le soleil est beau quand tout frais il se lève. Gomme une explosion nous lançant son bonjour! Heureux encor celui qui peut avec amour Saluer son coucher plus glorieux qu'un rêve!

Je me souviens!... J'ai vu tout, fleur, source, sillon, Se pâmer sous son œil comme un cœur qui palpite,. — Courons vers l'horizon, il est tard, courons vite. Pour attraper au moins un oblique rayon.

Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire ; L'irrésistible nuit établit son empire.

Noire, humide, funeste et pleine de frissons ;

Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage. Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage. Des crapauds imprévus et de froids limaçons

Dans le numéro 4, Jules Vallès publia une pièce de vers intitulée V Habit vert et en sous titre : A une femme. Ces vers présentent un contraste frappant avec ceux de Baudelaire et on aurait peine, en les lisant, à croire que leur auteur fut le farouche démolisseur que Ton sait. C'est un chefd'œuvre de sensibilité. Cette pièce est malheureusement trop longue, pas pour le lecteur, mais pour être reproduite ici. Je n'en puis citer que ce passage :

Tenez ! — J'ai dans un coin de mon vieux portefeuille, Marquée à votre chiffre, une petite feuille,

Une dernière fleur que j'ai voulu sauver,

Et qui me fait sourire en me faisant rêver.

On était, ce jour-là, ma foi, fort en colère :

On m'appelle : Gros monstre et petite vipère !

On ne m'a rien donné depuis l'autre lundi 1

Les seins vonc être encor voilés jusqu'à jeudi!

Pourquoi donc les scellés à l'huis de la chambrette ?

Loin de son vilain brun pourquoi dormir seulette:

J'avais juré, dit-on, d'assassiner le chat,

J'aurais demandé même à ce qu'on l'écorchât!

— O femmes, pour nous payer vos ardentes caresses,

Nous versons à vos pieds des trésors de tendresses;

Vous nous faites pleurer et nous vous pardonnons!

Mais nous voulons avoir autant que nous donnons,

Et nous, hommes jaloux d'un malheureux sourire.

De la chanson qui plaît, des roses qu'on respire;

Et d'un geste perdu mon âme se blessait...

J'étais jaloux du chat que ma chatte embrassait.

En mars 1862, MM. Aleilliac et Ludovic Halévy firent représenter au théâtre des Variétés une pièce en trois actes intitulée : Les Moulins à vent. M. Théodore de Banville n'était pas tendre pour les jeunes auteurs. Voici un passage de sa critique :

Voyez si M. Ludovic Halévy a le sort qu'il mérite. Il est justement à l'âge de l'enthousiasme, de la maladresse heureuse, des belles audaces, et sa pièce des Moulins à vent a l'air d'avoir été écrite par ces vieux vaudevillistes à trucs, à ficelle, à refrains en prose, à scènes toutes faites, â femmes cachées dans les cabines, qui furent contemporaines de Barras, et dont les vaudevilles ont des barbes

blanches qui font dix-huit fois le tour du manteau d'Arlequin! Le comique par répétition, ô ciel ! ce comique cherché au moyen d'un mot inepte que tel personnage répète implacablement et infatiL'ablement pendant trois actes, M. Meilhac Ta exhumé des catacombes oii dorment les premiers Vaudevilles de M. Ancelot; M. Ludovic Halévy l'a retrouvé dans les comédies écrites par M. Melesville sous le Directoire ! Et pendant les trois actes, un valet ô douleur 1 costumé en Baptiste de la Vie de Bohême^ avec la même tête, avec la même souquenille, avec la même perruque, récite toutes les cinq minutes, sans se lasser une seule fois de cette régularité automatique, un apologue commencé sur ce modèle : « La franche Gaîté, la Joie Rabelaisienne, le Rire aux dents blanches se trouvaient dans une maison qui s'appelle la maison de Molière et de Thalie lorsque les vaudevillistes y entrèrent, les apercevant, ces jeunes hommes qui parlent et qui pensent comme des vieillards, la Gaîté, le Rire, la Joie Rabelaisienne firent leurs paquets pour s'en aller. — Pourquoi vous en allezvous ? dirent les Vaudevillistes^ — Mais, répondirent la Joie et la Gaîté, mais, répondit le Rire en montrant ses dents blanches, nous nous en allons, parce que là où vous êtes, nous ne saurions rester. Et ils sortirent.

Le Moulin à vent n'a pas si mal tourné, puisque M. Ludovic Halévy est de TAcadémie Française et qu'il nous a donné plusieurs chefs-d'œuvre qui resteront comme des modèles de grâce, de finesse, d'esprit et d'observation. Princesse a fait son tour du monde et ce n'est pas fini !

Le Boulevard n'était pas un journal méchant, au contraire. Il cherchait son succès dans le talent de ses rédacteurs et non dans la calomnie, le scan-

dale, l'insinuation bête, est-ce pour cela qu'il vécut si peu?

Il est profondément oublié aujourd'hui -, et, en parcourant ses pages, on se sent pris d'un sentiment de tristesse indéfini : tant desprit dépensé en pure perte I

Dans les Echos, j'ai retrouvé l'annonce des débuts de mademoiselle Léonide Leblanc au Gymnase, dans Une femme qui se jettepar la fenêtre. La voici :

— Cette charmante vignette dessinée par Lawrence et modelée par Rubens, etc, etc..

Est-ce assez Louis XV !

Gomme cette prose est loin de celle des petits échotiers des théâtres de nos jours! A qui pourrait s'appliquer cette verte mercuriale du Boulevard?

...Prendreune plume comme Tenfant prend une poupée, la femme un éventail, se faire un porte-voix d'un journal parce qu'on a des revenus à gaspiller, c'est là un travail qui me semble dépasser les bornes des fantaisies permises. Aux bébés donnons des hochets, aux chasseresses des soupers, laissons le Champagne, mais aux gandins des lettres, aux beaux de la plume, disons fermement : Arrière, frelons de la ruche, coquelicots des sillons, pigeons bêtement rengorgés. Arrière, messieurs les amateurs, nous ne vous connaissons pas et ne voulons pas vous connaître! Ici on ne prend pas en garde les galopins. La presse n'est pas une salle d'asile !

Parmi les dessinateurs, Benassit qui débutait se fit remarquer par trois ravissantes compositions, chefs-d'œuvTe de réalisme : ï Absinthe , VEau-devie, et le Vin. Certainement M. Zola a dû trouver en elles les éléments pour composer son personnage de Goupeau.

Daumier ne publia dans le Boulevard que quelques dessins, Tun d'eux est surtout remarquable :

Un croque-mort boit devant un comptoir, le marchand devin dit en aparté à son garçon :

En v'ià un, il pourrait bien être malheureux comme les pierres que je ne lui donnerai pas un sou d'ouvrage !

Malgré tout, le Boulevard mourut, et aussi trente-cinq de ses rédacteurs sur cinquante !

Combien de journaux connus à divers titres il y aurait à citer longuement :

Lsi Situation, ïondtQ par le roi de Hanovre, fantaisie qui lui coûta un peu plus de i.5oo.ooo francs.

LcDiogène, dans lequel un écrivain impérialiste, en grande réputation aujourd'hui, écrivait alors sous le pseudonyme de Paid Valter des articles contre TEmpire qui firent supprimer la vaillante feuille et condamner le trop naïf Eugène Varner (Ch. Louveau).

Le Grand Journal, le rêve de M. de Villemessant. Imprimé sur calicot, le journal lu devenait une serviette, meuble de salle à manger au lieu de

papier de cabinet. Ce rêve fut repris par le financier David qui s'en fit cent mille livres de rentes au dépens des gogos.

L'Histoire, créé par .Millaud et rédigé par Elie Frebault.

Cette création, au moins, répondait à une idée, à un besoin.

Millaud avait reçu plusieurs lettres de ses abonnés qui lui écrivaient :

Monsieur le rédacteur,

Vous que vous êtes si aimable, prenez-nous en pitié; nous sommes myopes^ ne pouvez-vous faire imprimer pour nous quelques numéros en gros caractères. Le Petit Journal est imprimé en caractères microscopiques, nous ne pouvons pas le lire.

C'est pourquoi VHistoire était imprimé en caractères d^affiches !

Le Journal de L'Autre Monde, imprimé sur papier noir en caractères rouges.

Celui-là était d'une douce gaieté, malgré son aspect lugubre. J'y cueille l'entrefilet suivant :

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