‹ Paris-CanardChapitre 6 sur 28 · MM · texte numérisé non relu

MM

Victor A::^am. Louis Ariste, Gédém^ Eugène Vermesch^ Henry Vie, Gustave Graux, L. Félix Savard, Edmond Martin. Gustave Aymard, Paul Saunier e, Charles-Gilbert Martin, Jules Dî!ni:;e^^ Alexis Bouvier, François Coppée, Paul Xerlaine^ Léon Valade, Albert Mérat^ Colofanelli. Amédee Blondeiu^ Tocandini. Léonce Petit, Henri Lecojnte, Adrien De:;amv, Léon Fabert. H. Mailly^ Firmin Jarel^ Ernest Dombour . Gustave Deloye et Adolphe Bacot,

Ont l'honneur de vous faire part de la perte qu'ils viennent de faire en la personne du Hanneton, leur enfant d'adoption, frappé de mort violente à la sixième chambre delà police correctionnelL^, le vendredi lo juillet, — jour de la Sainte- Félicité, amère dérision, — à lâ^e de sept ans révolus, muni de i,3oo francs d'amende.

Et vous prient de recevoir leurs remerciements pour la sympathie que, de son vivant, vous avez témoigné au défunt.

Ne l'oubliez pas ! 1

Et nourrissons l'espoir qu'on fera des crêpes pour son anniversaire en 1S69.

Paris, le 26 juillet 1868.

Que sont devenus les rédacteuri du Journal des Toqués ?

Le vicomte de Poli fut préfet du Cantal. Victor Azam est à Buenos- Ayres, après avoir eu des malheurs avec la Justice, sur lesquels il est inutile d'insister.

Alexis Bouvier et Paul Saunière sont deux feuilletonistes en vogue.

Louis Ariste est conseiller général à Toulouse.

Adolphe Racot est mort fou en 1887.

Firmin Javel, Amédée Blondeau écrivent au Voltaire et au Rappel.

François Goppé^ est de PAcadémie.

S )nt morts : Eugène Vermesch, Henri Vié, L.- Félix SAvard, Edmond Martin, Gustave A^vmard, Jules Denizet, Léonce Petit et Le Guillois.

Les Punaises dans le beurre — ï Inflexible — Madame la Marquise est si bégueule! — Edmond About et Voltaire

— Marchai de Bussy — Agonie au coin d'une borne — M. Pinard et les fonds secrets — A Juif, Juif et demi.

— Le petit Chariot — L'insecticide — La tisane de linflexible.

Le 16 juillet 1868, les Punaises dans le beurre paraissaient sous forme d'une brochure in 8°. Sur la

couverture on lisait ceci :

« Primes gratuites.

y> Flacons insecticides Vicat — Insufflateurs.

)) Ces primes sont choisies indistinctement jusqu'à concurrence du prix de l'abonnement. »

Pour expliquer son titre, Le Guiilois racontait l'anecdote suivante :

— Frederick Lemaitre jouait un jour, il y a quelque trente-cinq ans, un drame lugubre.

11 n'était pas à jeun : 0:1 joue mal quand le ventre gémit.

Une scène arrive où l'acteur chargé de lui donner la réplique manque son entrée. Frederick se tourne vers le public et s'écria avec un geste impossible :

— Encore une punaise dans le beurre... et madame la marquise est si bégueule!

Il étudiait ensuite les diverses variétés d'insectes que sa prime servirait à détruire et terminait ainsi son premier article :

Quant au journal le Gaulois, du Caire, il vient à peine de naître et déjà les insectes abondent autour de lui ; il est vrai qu'il n'est pas entré de plain-pied dans la voie de la jovialité. Le premier article d'Edmond About a failli le tuerroide, et à ce propos, la punaise du petit journalisme, qui s'en serait douté, c'est cet orgueilleux d'Edmond About qui croit avoir hérité de la plume de Voltaire.

Insecte gonflé, va !

11 est entré dans la rédaction du Gaulois parce qu'un mot de Villemessantra vexé. 11 prétend avoir bec et ongles, ce grotesque! Allons donc, Matamore, quand on est si colossalement styliste et spirituel, on s'attaque à ses pairs, on ne jette pas le gant à de pauvres hères, qui ne peuvent pas vous suivre sur le terrain de la politique, et voyez ce que vous avez fait : maladresses sur rnaladresses, vous vous êtes attiré la mercuriale d'un Cassagnac.

Il ne suffit pas de sortir de l'Ecole normale, d'avoir pour ami un cœur loyal comme Sarcey, d'avoir été ingrat envers la Grèce et Rome, d'avoir renoncé au Roman pour Saverne, ù Saverne pour le Moniteur, au Moniteur pour le Gaulois, sans compter le reste, non! cela ne suffit pas pour avoir le droit de se croire le premier moutardier du pape.

M. Edmond About vient de cracher sur la petite presse, sa mère. Que cette injure lui retombe dans le becl

Le Guiliois avait pour associé M. le comte des Courtis de la Groge.

Malgré des prodiges d'esprit, les Punaises dans Je beurre moururent le i3 août 1868.

V Inflexible vécut du 16 juillet au 17 septembre i868, en tout dix numéros.

Ce journal (?) était Tœuvre d'Alexandre de Stamir, de Charles Marchai, dit Charles de Bussy : une charmante collaboration. Marchai prostituai^ •deux noms des plus honorablement portés.

Cet être immonde, qui faisait sa pâture ordinaire des réputations équivoques contre lesquelles Tintimidation peut être exercée avec quelques succès, et des réputations inattaquables que la boue peut cependant toujours souiller, fut ramassé le 2? avril 187O; expirant au coin d'une borne et transporté dans un hôpital, en proie à une fièvre délirante, c ccasionnée par l'alcoolisme. Il ne tarda pas à expirer.

Jamais l'humanité ne fut déshonorée aussi complètement, aussi lâchement que dans la personne de Marchai. Tous les vices lui étaient familiers, et s'il ne s'est jamais rendu coupab le de quel que crime éclatant ce n'est pas que l'envie lui en ait manqué, c'est que le courage lui faisait défaut.

Ivrogne, il voyait partout des ivrognes. Ayant pratiqué longtemps, il pratiquait encore peut-être, la veille de sa mort, un de ces odieux métiers qu'on ne nomme pas sans rougir. A tous ceux contre lesquels il dirigeait ses Invectives, dans ce langage ordurier qui n'a plus cours même aux halles, il prêtait les vices dont il était bondé et jetait au visage l'écume de sa propre lèpre.

Parvenu à ce degré d'abaissement et de notoriété à la fois qui rend inutile toute dissimulation, il savait tirer parti de cette situation désespérée pour tout autre.

Non content d'offrir à tous les yeux le spectacle de son effroyable dégradation, avec un cynisme capable de donner des nausées aux moins délicats, il se faisait le fanfaron de toutes les lâchetés et de toutes les infamies connues et inconnues, y mettant une sorte d'orgueil et s'y drapant, comme le mendiant espagnol dans ses haillons sordides.

Le fossoyeur en l'enfouissant le recouvrit d'une boue plus pure que la fange où il vécut.

Il avait pourtant du talent ! Il publia un Dictionnaire cV éducntion dans lequel sans doute il ne se donnait pas comme exemple.

En juillet 1868, xM. Rochefort publiait la Lanterne. Ce célèbre pamphlet obtenait un immense succès; le gouvernement impérial, ne sachant comment atteindre et frapper l'honorable écrivain, imagina de faire publier ï Inflexible par iMarchal de Bussy et de Stamir. Ce fut M. Pinard qui prit l'argent nécessaire sur les fonds secrets, tout comme M. Andrieux pour la Révolution Sociale : ce dernier n'a donc été qu'un plagiaire.

Comme M. Rochefort, rédacteur et administrateur de la Lanterne^ avait été au Figaro, et que MM. Dumont et de Villemessant soutenaient sa publication, les deux complices acceptèrent la triste mission d'insulter et de diffamer ces messieurs;

ils n'y faillirent pas, car il est impossible d'accumuler une telle série d'injures dans un aussi petit format. En voici un échantillon :

— Un juif prussien — connu dans un certain monde — comparaît devant le tribunal correctionnel sous la prévention d'avoir acheté des bibelots provenant d'un vol.

— Vous saviez bien, lui dit le président, que ces objets avaient été volés ?

— Je m'en suis douté, répondit le prévenu d'un air fin... aussi, pour ne pas encourager le vol Je les ai payés avec une pièce fausse.

C'était de M. Albert Wolt que ces aimables citoyens parlaient.

Numéro du ro septembre 1868.

— Au tribunal, M. de Viliemessant a adopté un bonhomme d'une dizaine d'années, le petit Chariot, fils d'un garçon boucher, qui allait être condamné pour vagabondage. En demandant que l'enfant lui fut remis, M. de Viliemessant aurait donné cet excellent conseil au petit Chariot :

— Tache de ne jamais remettre les pieds ici. toil

Et M. le président Lancelin aurait dit à M. de Viliemessant :

— Je vous engage alors, monsieur, à ne pas en faire un rédacteur du Figaro!

Il mi serait impossible de citer d'autres extraits sans offenser les naturalistes les plus aguerris.

La Presse ne fut pas tendre pour ces deux tristes sTes. Voici de quelle manière un journal très répandu signalait l'apparition ài V Inflexible :

en plein xix^ siècle, de pareils écrits n'ont pas de

nom.

Je défie qui que ce soit parmi les vrais écrivains de lire cela sans rougir, ce n'est pas de la littérature, c'est de la provocation.

Honte sur ces insectes nocturnes, sur ces vampires des ténèbres I

Honte sur eux!

Les insulteiirs.

Munissez-vous d'insecticide, nous allons vous parler du nommé Marchai de Bussy.

Cet insecte a pris le parti^ pour se faire connaître, d'insulter tout le monde.

Ce qu'il a entassé d'infamies dans V Inflexible et les Impurs ?

Si jeune, si faible, si idiot et déjà si venimeux!

Heureusement une trop forte dose d'arsenic ne tue pas.

Ce pharmacien de l'ignominie ne connaît pas son codex.

O Vicat 1 que vous avez eu raison d'inventer l'insecticide,

Soufflez! Soufflez I

Les m.alheureux scorpions qui se piquent eux-mêmes.

Ils ont inventé Vinfecticide.

Le Guillois ne prenait pas VInflexible au tragique; dans son journal, il posait cette question à ses lecteurs :

— Quelle est la meilleure tisane pour faire suer les journalistes?

— C'est la tisane de Lin-flexibie !

Pour raconter tout au long l'histoire de l'ordure qui s'appelait VInflexible^ il faudrait avoir le cœur d'un ouvrier de la compagnie Richer et une tinette pour encrier. Mieux vaut laisser en paix

Ç4 PARIS-CANÀRD

La Rue, — Le faux duel. — Le boniment de Vallès. — Jules Vallès jugé par Louis Veuillot et Paul de Saint- Victor. — Les commères de la place Vavin. — Vallès et le Soleil. — Une visite chez le bourreau. — Le sauveur des assassins. — Le i^^^ mortel la Nouvelle Athènes — Le mot est de moi. — Pipe-en-Bois. — Cochons vendus. — Epitaphe de Jules Vallès par M, Ch. Laurent.

La Paie, surnommée du Petit-Hurleur dès son apparition, qui eut lieu le i^^ juin 1867, vécut jusqu'au ri janvier 1868; à partir du n^ 24, le sous-titre disparut.

La Plue parut à nouveau du i®*" mars au 17 avril 1870, et enfin une dernière fois à la fin de novembre 1879. Cette Rue n'eut que quelques numéros; Jules Vallès y écrivait sous le pseudonyme de Jacques Vingtras.

La Rue première manière avait pour collaborateurs : Cavalier (Pipe-en-Bois), Longuet, Stamirowski dit de Stamir, Pierre Denis, Vuillaume,

J.-B. Clément. Bjllenger, Gill,Maroteau, Puissant, Pouviilon, Albert Brun, Arthur Arnould, Savinien Lapointe et Francis Enne.

La Rue deuxième manière était rédigée par : le Paveur, Clément Privé, Vireloque, Gallet, Emile Gautier et Sophie Lenormand.

La Rue du P etit- Hurleur qsx seule célèbre; elle fit beaucoup parler d'elle à l'époque, moins par la personnalité de Jules Vallès que par une aventure unique dans le monde du journalisme.

xMalgré les boniments de la J^ue, le public restait indifférent et passait sans entrer dans la baraque. Cela ne faisait pas l'affaire du patron : il lui fallait à tout prix un scandale pour attirer l'attention de la fouie.

Voici ce qu'il imagina; l'histoire fut racontée par un des acteurs, en 1868, dans un journal parisien.

Garibaldi venait d'échouer dans sa tentative sur

Rome.

Les esprits étaient en fermentation. J'étais alors secrétaire de la rédaction, c'est-à-dire dépositaire des secrets de la boutique du journal la Rue que le sieur Vallès avait fondé. Mais malgré la verve venimeuse de son rédacteur en chef, la feuille restait dans l'ombre : c'était une raison pour m'y attacher davantage.

Un jour Vallès me dit :

— Mon cher ami (on est toujours l'ami de Vallès lorsqu'il a besoin d'un service), notre canard .ne marche pas, j'ai trouvé un moyen de forcer la vente,

— Quelle est votre combinaison?

— Vous vous battez en duel.

q6 paris-canard

— Avec qui ai-je l'honneur de croiser le fer?

— Avec personne.

— Comment! un duel et pas d'adversaire ! m'écriai-je, ^|

— \'ous vous battez, fl Je crus Vallès fou; il avait toute sa raison.

Imaginer un boniment devant une caisse qui sonnait creux fut alors résolu par lui. aS

Sûr de mon silence, il me choisit pour complice ; dé- ^ voué, je tombai dans le piège. L'aider, ce pauvre confrère, pour moi c'était un devoir, hésiter une seconde, c'eût été désespérer ce malheureux.

Sa combinaison était superbe, son projet me semblait ne faire de tort à personne. Instrument qui devait assurer le succès de la Rue, je ne me doutais guère qu'il lui serait facile à un moment donné de m'accuser de fraude, ce

fraudeur !

. . . .Que voulez-vous? reprit-il, il n'y a que ça pour nous relever; cependant, pour qu'on y croie davantage, écrivez un article assez violent pour qu'il puisse motiver une rencontre; l'article inséré, je me charge de faire passer dans les journaux, n'importe de quelle manière^ une note; nous inventerons des noms étrangers, la presse s'emparera de la chose, on s'arrachera les numéros, et la Rue se vendra à un nombre considérable d'exemplaires.

Je me laissai convaincre, — sottise ! — l'article parut, Vallès y collabora^ des notes rédigées par lui furent transmises aux journaux et la Rue se vendit enfin.

Il avait eu raison, la mystification produisit son effet.

Le jour du prétendu duel, Vallès m'attendait au bureau de la Rue.

— Je viens de me battre, m'écriais-je en entrant, ainsi qu'il avait été convenu entre nous.

— Vraiment ! répliqua Vallès, vite alors du papier! Envoyons la nouvelle au Figaro, au Corsaire, à la Liberté, à la Situation. Donnez-moi les noms^ ajouta-t-il, de votre

adversaire, de ses témoins et des vôtres. Je lui dictai complaisamment les noms qu'il avait inventés la veille.

Le soir même, deux feuilles, le Figaro et la Liberté, parlaient du fameux duel; le lendemain, les autres journaux le commentaient avec plus ou moins de détails, d'après les instructions de Vallès.

Le vicomte de Cecconi avait été soi-disant très grièvement blessé par moi dans cette rencontre.

Le bruit que fit ma victoire fut grand, pas assez au gré de Vallès; car, plusieurs jours après, il eut la bêtise de fabriquer une lettre qu'il me fit, un soir, apporter au bureau de la Rue, par un commissionnaire, et dans laquelle on m'annonçait la mort de mon adversaire.

Vallès avait pensé à tout, il y allait de son intérêt, et j'avoue qu'il m'avait parfaitement appris le rôle de dupe que j'ai joué dans cette triste comédie.

Pour celui qui ne connaît pas Vallès, je crois nécessaire, avant de continuer, de placer ici un fait qui, mieux que

toutautre, prouvera qu'il n'avait rien de com.mun avec

Bayard.

Au moment de la discussion Vermorel et Cassagnac, Vallès fit dans la Rue, on se le rappelle, un article complètement à l'avantage du premier; il y traînait, en revanche, M. Grenier de Cassagnac dans la boue.

Dans ledit article, une phrase surtout était à remarquer : « — Se battre en duel est le plus bête et le plus lâche de tous les courages ».

Pourquoi donc alors, monsieur, l'article paru, avez-vous eu si peur de M. Paul de Cassagnac, et pourquoi avoir recommandé à chacun de vos rédacteurs, dans la crainte que le fils ne vînt vous demander raison de l'insulte que vous adressiez à son père, d'acheter un gourdin pour le recevoir, pourquoi, à moi que vous saviez dévoué à votre personne, m'avoir apporté un casse-tête pour l'assommer ?...

Quelques mois s'écoulèrent pendant lesquels personne

ne me reprocha, sauf Victor Salmon, dit Victor Noir» cette affaire d'honneur.

Lorsque parut, le 4 mars 1808, dans le Figaro^ l'entrefilet suivant signé : Francis Magnard :

« On n'a pas oublié sans doute que, pendant l'été dernier, on s'entretint beaucoup d'un duel suivi de blessures graves entre le rédacteur d'un journal littéraire, d'origine étrangère, et un marquis italien, ancien zouave pontifical.

» Les noms des adversaires et des témoins furent dans quelques journaux désignés seulement par des initiales, d'autres mirent les noms en entier,

» Depuis on n'avait plus entendu parler de cette affaire, ébruitée cependant avec assez d'indiscrétion pour que le parquet s'en mêlât. La raison en est simple.

(( Ce duel n'a pas eu lieu.

» C'était un boniment imaginé devant une caisse quï sonnait creux ; il n'a pas suffi, hélas ! à la remplir. »

Vallès, détenu à Sainte-Pélagie, lâcha carrément son rédacteur et envoya à M. Magnard la note que voici-, elle parut dans le Figaro du 12 mars 18Ô8:

(( Quelques lignes publiées dans un des derniers numéros du Figaro ont éveillé les susceptibilités de .NL Jules Vallès en ce moment détenu à Sainte-Pélagie.

)) D'un entretien que nous venons d'avoir avec ses amis à lui, qui sont également des nôtres, il résulte que c'est à tort qu'on a pu croire que AL Vallès n'était pas absolument étranger à la vilaine comédie jouée par un de ses collaborateurs dont il s'était débarrassé le jour même où il avait soupçonné la vérité.

Où est la vérité ?

Je m.e souviens d'une lettre, datée de Nontron,

écrite par Jules Vallès à son ancien secrétaire qui lui avait donné sa démission ; dans cette lettre il y avait cette phrase :

(( .. .J'ai reçu votre lettre, elle m'étonne, la patience vous manque; je désire au contraire que vous restiez et mon collaborateur et mon ami .. 11 serait beau que vous vous fâchiez pour une affaire de mise en page. — Misère !

Ceci donne une idée du sens moral de Vallès ; il commet, de complicité avec son secrétaire, une infamie que la presse entière, aussitôt qu'elle Ta connue, fut unanime à réprouver; il désavoue son complice et, comme ce dernier se fâche de se voir lâcher, il lui écrit que : « c'est une erreur de mise €n page », une « misère».

Inutile d'msister.

Jules Vallès a été jugé par deux grands écrivains, deux maîtres, de la manière suivante :

— Pachionnard (d'Auvergne) a vraiment fait sensation. Il a surgi comme de dessous terre, brûlant de fièvre, criant que tout est vieux, que tout est bête et usé, et je ne prétends pas qu'il eût toujours tort, demandant du neuf et de l'extraordinaire, et jurant qu'il en apportait, et qu'il avait de l'inouï plein ses poches. Il avait aussi une guitare et il chantait cent naïvetés de villageois, s'interrompant de démolir le monde pour conter comment il s'était ruiné en violettes jadis, quand il aimait tant la gargotière de la rue au Merle, infidèle hélas! et toujours adorée.

Dès longtemps, le boulevard n'avait vu paredle entrée. L'omnibus faillit arrêter pour voir ce qui allait suivre, et ce que produirait ce vibrant. Le lendeiTuiJir-JaLême jeu,

B.'BLIOTHECA

£^tâvlensl9

le surlenJemain encore, le troisième jour, toujours. Toujours l'appel à l'extraordinaire et les violettes de la rue au Merle. Ce garçon demande de l'extraordinaire et va cueillir la violette, et il a tout dit, et il a tout fait ; tout est dans sa manière de prononcer les rrr. Il vibre, c'est son génie, il vibrera toujours.

Louis Veuillot.

Un bâtard de Marat, Jules Vallès, dans le Cri du Peuple, vociférait la haine et la rage, bohème de lettres, aigri par une jeunesse misérable, affolé d'orgueil, ulcéré d'envie. Sa poche à fiel crevée s'était répandue dans son style; son talent réel, mais lugubre, avait les grimaces et les contorsions d'un damné. Avant de hurler contre la société, il avait aboyé contre le génie... L'abîme appelle l'abîme, le blasphème intellectuel appelle le forfait social, l'incendiaire couvait sous l'énergumène ; après avoir craché sur V Iliade, il est tout simple qu'on veuille brûler le Louvre et faire sauter Notre-Dame.

Paul de Saint -Victor.

A propos du Cri du Peuple^ sous la Commune, des bandes de crieurs hurlaient, de grand matin, dans les rues, aux oreilles des passants ahuris : Demandez le Cri du Peuple de Jules Vallès, à quoi les commères de la place Vavin, où avait habité Vallès, répondaient avec colère :

— De quoi ! le Cri du Peuple, Vallès ferait mieux d'écouter le cri des femmes qui pleurent leur mari qu'il fait tuer aux remparts !

Pour compléter les deux portraits cités plus haut, Jules Vallès écrivit au bas de sa photographie, les vers suivants :

PARIS-CANARD lOI

C'est bien la mine bourrue

Qui, dans un salon ferait peur,

Mais qui, peut-être, dans la rue,

Plairait à la foule en fureur.

Je suis l'ami du pauvre hère

Qui, dans l'ombre, a faim, froid, sommeil.

Comment, artiste, as-tu pu faire

Mon portrait avec du soleil ?

D'après Paul de Saint-Victor, le talent de Jules Vallès était lugubre. Son caractère, sa conversation ne l'étaient pas moins ; il affectionnait les histoires de sang ; celles dans lesquelles le bourreau jouait un rôle lui plaisaient plus particulièrement. Je me souviens qu'un soir, à table, il nous raconta une visite qu'il avait faite la veille au bourreau Heindrich, boulevard Beaumarchais : c'était à soulever le cœur de dégoût, les femmes durent se retirer. Le mot de la fin de cette conversation fut celui-ci : « Lorsque le bourreau me reconduisit sur le palier, il me tendit la main et me dit : Au revoir, monsieur, je suis à votre service »

— S' jamais tu montes sur Téchafaud, répondit Gill, il te soignera comme un ami.

Je ne sais plus qui a raconté que le matin de réexécution de Philippe, après avoir vu rouler sur l'échafaud la tête de l'assassin de la rue Saint-Joseph, Vallès demanda et obtint la. faveur d'aller visiter la cellule du supplicié et qu'il s'assit sur le lit encore chaud !

Ce fait ne me surprend pas, car en 1866 ou 1867,

Jules Vallès publiait dans VEjyoqiie un feuilleton dans lequel il faisait Tapologie des assassins.

Juste à ce moment, Poncet, évadé de Cayenne, venait d'assassiner, au moulin de Sannois, M. Lavergne, ancien consul, dont il avait fait connaissance sur le paquebot qui les ramenaient tous deux d'Amérique en France.

Cet assassinat faisait l'objet de toutes les conversations*, M. Jules Richard, qui dirigeait VE- 2'ioqiie, rtçut, à propos de Poncer et de Vallès, la lettre suivante :

Monsieur,

Votre ami Jules Vallès écrivait récemment qu'il serait Jîer de voler un assassin au bourreau.

Eh 1 bien, monsieur, notre pauvre Poncet, retour de Cayenne, a eu la chose de buter le vieux Lavergne ; on a eu l'infamie (ce sont les stupidités de la justice qui ont fait cela, les misérables!) de le pincer.

Nous avons l'intention de faire esbigner Poncet, de le cacher chez vous, l'ami de Jules Vallès, ou chez lui, — pour qu'il le vole au bourreau, et qu'il puisse, dardar, ce bon Poncet, refroidir un autre particulier, vu que les retours de Cayenne, généralement quelconques, que les bons jeune hommes comme Jules Vallès volent au bourreau ont cette habitude là.

Autant de volés au bourreau, par Jules Vallès, autant de bourgeois refroidis en plus. Autant de motifs pour Jules Vallès d'être fier.

O 1 monsieur ! ô Richard ! ô monsieur, intercédez pour nous auprès de Jules Vallès.

A vous de cœur,

Chourinëur.

Les anecdotes pleuvent sur Vallès ; celles-ci suffiraient pour compléter le personnage :

Vallès fréquentait volontiers le Rat -mort. Un soir, mécontent des consommations, il entra au café d'en idCQ^ kla Nouvelle Athènes. Il y rencontra un camarade; il s'assit en face de lui, à une table ; il entama à voix haute une discussion.

Bientôt, les consommateurs se rapprochèrent, et, à minuit, les auditeurs étaient encore là ; les tables chargées de bocks et de petits verres, attestaient qu'ils avaient fortement consommé pour digérer les paradoxes de Vallès. Vallès se disposait à sortir, laissant naturellement à ses admirateurs le soin de régler Taddition.

En homme qui, d'un coup d'œil, a compris qu'un tel client serait une fortune, le patron s'élança à sa poursuite et lui dit :

— Vous avez Tair d'un bon garçon ; vous parlez bien. Si vous voulez venir blaguer ici tous les soirs, on vous servira à Tceil.

En sa qualité d'Auvergnat , Vallès était pratique. Il ne s'indigna pas, mais demanda à réfléchir.

Vallès mangeait parfois à la pension Lavaur, ruedes Poitevins. Le dîner coijtait quarante sous par tête, cafi compris. Un soir que le cénacle était au complet, un jeune sculpteur s'avisa de plaider devant les convives la cause de l'art antique.

— Qu'y a-t-il, conclut l'avocat, dont un méprisant silence avait accueilli la plaidoirie, qu'y a-t-il

de plus gracieux, de plus noble et de plus divin que le vase étrusque ?

Vallès se leva : « Il y a le litre », dit-il.

Cette anecdote fut reproduite par un journal, mais les compositeurs ne pouvant croire qu'un écrivain avait pu formuler une semblable énormité, au lieu de litre composèrent livre!

Vallès enviait tous les succès, il enviait, cela va sans dire, ceux du théâtre.

Il écrivit une fois une pièce avec M. Poupart- Davyl, et, quand elle fut achevée il réunit quelques amis pour leur en offrir la primeur.

Va iès était assis à côté de M. Poupart, qui faisait la lecture. Le premier acte ne produisit aucun effet.

— Tu vois, dit Vallès tout haut, tu t'es acharné à écrire cet acte-là. Il aieté un froid.

M. Poupart-Davyl se contenta de sourire et continua à lire.

Arriva un mot d'esprit, les amis rirent et applaudirent.

— Là ! qu'est-ce que je te disais ? fit Vallès en regardant son collaborateur. Tu ne voulais pas le mettre, ce mot-là, il est de moi!

Jusqu'au bout la lecture fut ainsi interrompue parles observations et les réflexions de Vallès. Inutile de dire que cette collaboration n'eut pas de suite.

Après Vallès, à laiiue, la plus curieuse figureétait Pijje-en-Bois. On connaît l'origine de ce surnom^

PARIS-CANARD lOj

il lui fut donné à la première à^ Henriette Maré^ chnl^ le 5 décembre i865. Voici une chanson qui courut alors le quartier latin :

De Pipe-en-Bois connaissez-vous l'histoire?

C'est le censeur du Théâtre-Français,

Penserait-il acquérir de la gloire

En voulant nuire à ces brillants succès ;

Dès qu'il paraît une pièce nouvelle

A l'instant même il vient dicter des lois;

La voir tomber, qu'elle soit bonne ou belle,

C'est l'humble vœu de monsieur Pipe-en-Bois.

Ce Pipe-en-Bois qui fait tant de tapage Est-ce un gamin ou quelqu'un du grand ton ? Est-ce un mouchard, est-ce un grand personnage Ou quelque fou sortant de Charenton .'* Ah ! c'est peut-être un être redoutable, Un cabaleur, un jaloux, un sournois ; Joyeux auteur dont l'âme est charitable Prenez pitié de monsieur Pipe-en-Bois.

Le numéro 27 de la Rue fut cause de sa suppression. A propos de la loi militaire sur le remplacement, Vallès écrivit un article intitulé : les Cochons vendus.

C'était le lendemain da l'exécution d'Avinain. Il commanda pour la troisième page un dessin représentant la cellule d'un condamné à mort. On voyait sous le drap blanc qui formait linceul, un homme couché comme un cadavre. Près du poêle qui ronflait, un soldat était assis, tête bestiale, dos lourd, il se chauffait stupidement les mains; c'était l'abrutissement de l'obéissance, l'exécution rési-

gnée et muette delà consigne funèbre; ce dessin était malhabilement tracé, mais l'idée était grande dans sa simplicité et saisissait le cœur.

Le gérant, le père Scipion Limozin, fut condamné à deux mois de prison et 400 francs d'amende; le journal la Rue alla en appel, mais il dut, devant les tracasseries de Timprimeur Kugelmann, disparaître le ir janvier 1868.

Jules Vallès fit ainsi l'oraison funèbre de la Rue :

Nous continuerons ici ou là, 'chez nous ou chez lesautres,

tous ensemble, à frapper au cœur ou à rire au nez des

plus redoutables et des plus illustres, les redoutables qui

menacent de leur influence, et les illustres qui abusent de

leur gloire.

Nous continuerons à battre en brèche tout ce qui, en dehors de TEtat ou de l'Eglise, est caserne ou sacristie, attaquant l'ennemi par la colère ou l'ironie, cette arme blanche de l'esprit français.

Jules Vallès mourut en février i885; il rédigeait depuis deux ans un journal : le Cri du Peuple.

Le journal Paris., au lendemain de la mort de Vallès publiait ceci :

Si Jacques Vingtras pouvait composer l'épitaphe de Jules Vallès, il écrirait sur sa pierre tombale :

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