NULLE POUR LA PATRIE
Les Nouvelles. — La liberté de 1848. — A bas la Presse à un sou. — Les yeux verts de la Morgue. — Entre quatre planches. — Glatigny chez la princesse Mathilde. — Les deux Aveugles. — Il ne l'embrassera pas. — La paire de bottes. — Comédiens et spectateurs. — Où est le caissier? -- Les Nouvelles de 1870.
Les Nouvelles., ce titre ne porte pas bonheur. Aucun des journaux qui portaient ce nom ne vécut au delà d'une année. ^
Les Xouvelles de Paris parurent pour la première fois le 25 Thermidor an VI jusqu'au 14 Vendémiaire an VII; pour la seconde fois du mois de décembre iSbq au 11 mars 1860. Lemercier de Neuville en était le rédacteur principal.
Les Nouvelles, troisième manière, virent le jour rue Saint-Marc, le 21 septembre i865. Ses bureaux étaient les mêmes que ceux du Comptoir des Coupons., propriété de iM. Leraillé, un marchand de cochons du département de l'Orne.
Ce brave homme créa Les Nouvelles pour
faire concurrence au Petit Journal de Millaud. II choisit une rédaction hors hgne : MM. Alexandre Dumas père, Jules Noriac, Alphonse de Launay, Ch. Bataille, Glatigny (Fantasio), Ernest d'Her. villy et J. Denizet. Ces écrivains rédigeaient quotidiennement une chronique.
C'était un journal gai, bien informé, bien administré par Gh. Henry; il est inexplicable qu'il n^ait pas eu de succès.
Aucun des journaux similaires ne réussit, d'ailleurs : VEtincelle^ la Journée, Mon Journal (1866- 1867), pas plus que la Liberté, fondée le 29 février 1848 par Lherminier, et le Journal, créé par Alphonse Karr avec la collaboration d'écrivains qui tous devinrent célèbres : MM. Albéric Second, Théophile Gautier, Léon Gozlan,etc., etc.
— On est surpris, en lisant la collection du Journal d'Alphonse Karr, de la distance qui le sépare des publications actuelles; on y trouve de la vraie littérature et de la vraie politique, sans morgue et sans pédantisme, remplie de verve et de bon sens.
Cette appréciation du Journal est de la Petite Revue elle s'applique aux journaux de i865 à
La presse de province, qui voyait chaque jour baisser son tirage par les énormes quantités de petits journaux que Paris expédiait dans les départements, tirait à boulet rouge sur la presse à un sou. Pour combattre Tinvasion elle en faisait un tableau des plus navrants : « La presse à bon marché,
no PARIS-CANAEID
disait le Phare de la Loire^ a besoin de fouetter l'attention de sa clientèle. Les indifférents s'ennuient, ils ont cru échapper au malaise qui les tourmentait en fuj^ant la politique, pour lire exclusivement les journaux composés de chroniques et de faits-Paris. Cet aliment ne leur suftit plus. On leur sert tous les détails des crimes qui se présentent, on leur raconte tout ce que d.sent et font les condamnés à mort. Mais ce n'est pas assez. On ornemente M. Ponson du Terrai 1 afin d'encourager, nous le supposons, le rocanibolisme.
« Le goût s'affadit-, la France s'ennuie; .\L de Bismarck commençait a être amusant ; il nous promettait de se conduire comme un mandrin à Francfort ; il a eu peur et n'a pas osé continuer en si beau chemin.
« Il faut donc secouer le sel et le poivre sur les joies httéraires de la foule. Il faut ajouter du piment.
« Il y a quelques jours VEvénement publiait le procès des Chauffeurs; aujourd'hui il passe à Mme Lafarge et à {^affaire Marcellange; les Nouvelles publient les Etrangleurs de l'Inde; \q Petit Jour^ nal et le Soleil publient les Thugs, toujours les mêmes étrangleurs. La Petite Presse annonce que M. Gustave Aymard va raconter l'histoire des Vaudoux, des récits d'anthropophages, d'étrangleurs, de cannibales, etc., etc.
« Quand un peuple ne s'occupe pas de ses affaires voilà où il en arrive; les mets qu'on lui sert^ si re-
levés qu'ils soient, paraissent fades à son goût émoussé.
« Le dédain des nobles sentiments et des instincts énergiques, qui sont la base de la vie morale de l'homme, amène un résultat que n'ont pas ceux qui le manifestent.
« Jls tiennent Tintelligencesi bas, qu'on s'aperçoit un jour que l'on ne peut plus la nourrir. Ce public, dont ils croyaient s'être réservé toute l'attention, leur échappe. Il s'ennuie, et pour le secouer il faut lui raconter le procès des étrangleurs de l'inde.
« Il fut un temps sous Louis-Philippe où M. Millaud et M. Léo Lespès, qui était commandeur alors, s'associèrent pour publier un journal qui s'appelait V Audience, car le Petit Journal eût son précurseur. A un moment où la vie publique était plus active, on n'avait pas besoin de ces grossiers stimulants.
« Alors comme aujourd'hui, les réclames bizarres sautaient aux yeux et les histoires les plus féroces remplissaient ce journal qui mourut inaperçu.
«Qui se rappelle les Yeux verts de la Morgue tt Entre quatre planches? M. MiUaud était venu trop tôt et la gloire de Lespès n'était pas prête.
« Ils sont arrivés ces beaux jours et presque passés même ; car le goût en France n'abdique point, non plus que la raison et la conscience. »
Le Phare de la Loire avait raison pour le Petit Journal, ce comble de l'idiotisme et du dissolvant, moniteur officiel des portières, mais il avait
tort pour le Petit Parisien, la Lanterne, le Petit National, la Petite République Française, qui obtiennent de jour en jour un succès légitime, succès qu'ils ne demandent pas à une littérature affadissante, ni à une politique de passion.
Plusieurs de ces « petites feuilles )) comptent parmi leurs collaborateurs des écrivains célèbres.
Cette utile digression nous a éloigné des Nouvelles.
C'était une rédaction peu ordinaire. Le solennel en était banni, et le a sacerdoce » y était considéré comme une blague. On y riait franchement ; les jeunes Tétaient réellement; chacun s'ent'raidait, discrètement, sans froissement d'amour-propre. Les • anciens, comme DumasetNoriac, donnaientl'exemple. Ils étaient les premiers à épancher leur verv^e intarissable, non sur les camarades, mais sur les pontifes, car à la rédaction il y en avait un qui «croyait que c'était arrivé -, » il se nommait Muraour. Petit financier, bombardé journaliste de parla volonté du propriétaire marchand de cochons, il prétendait donner des conseils à ceux devant lesquels nous nous inclinions avec respect. Rien n'était plus amusant que de voir le grand Dumas lire sérieusement sa chronique àMuraour et lui dire :
— Cher maître, qu'en pensez-vous ?
Tout en chroniquant aux Nouvelles, Glatigny se faisait une réputation d'improvisateuràTAkazar. Presque tous les journaux parlaient de lui avec grands éloges.
A Pans, il habitait un petit hôtel borgne de la rue de TEcole-de-Médscine, où se logeaient quelques pauvres cabotins de Bjbino et de Montparnasse. Un matin, un vieillard décoré vint le prendre au saut du lit-, c'était un des officiers de la princesse iMathilde qui lui apportait une invitation à la soirée de cette dernière. Je vous laisse à penser la stupéfaction deGlatigny.
— Si c'est comme saltimbanque, répondit-il, j'irai.
Ce fut toute une affaire pour Glatigny d'aller à cette soirée, lui, Tinsouciant bohème, en habit noir, cravaté de blanc, le claque sous le bras au milieu des Altesses !
Que diraient les camarades du Café de l'Union lorsqu'ils apprendraient cela ?
Enfin il prit son courage à deux mains, et un fiacre, et arriva à l'hôtel de la princesse.
Ce soir-là, le salon de la princesse Mathilde était trop petit pour contenir tout ce que Paris comptait d'illustrations, à l'exception, bien entendu, des quelques rares irréconciliables qui commençaient à faire grand bruit. En entrant, Glatigny récita un prologue dont voici les premiers vers :
De mêaie qu'une grande dame.
Séduite par l'or des paillons Accrochant le soleil en flamme A de pittoresques haillons,
Se prend d'amour pour les bohèmes Qui s'en vont libres sous les cieux
Racontant leurs charmants poèmes Dans un calme délicieux,
En ce mêlant à ces doux pitres Maîtres de l'univers entier, Ajoute un chapitre aux chapitres Du vieux Scarron et de Gautier.
La Mu^e quelquefois se change En saltimbanque à falbalas.
Giatigny fut applaudi, fêté, choyé, et dut recommencer plusieurs fois ; on ne se lassait pas de l'entendre.
— Qj'as-tu éprouvé? lui demanda-t-on le lendemain.
— Ça s'est admirablement passé. Pas bégueule Mathi.djI 0.1 a tout bêtement pris le thé avec Renan, Gautier, Fiaub-Tt. On ne m'a pas traité en cabotin -, c'est sans façon là dedans.
Giatigny est r sié plus célèbre comme comédien que comme poète; sa carrière dramatique est toute une épopée.
Aux Champs-Elysées existaient les B:)uffes Parisiens dirigés par Oiîenbach; il engagea Giatigny qui joua le passant qui traverse le pont en jetant un sou aux deux aveugles.
Il quitta les Bjuffjs et alla à Saint-Jean-de-Luz, où il devmt amoureux de Tin^énue de la bandj. Un soir elle jouait Gabrielle et lui Henri dans la C/ianoinesse de Sjribe. Il y a une scène où H^nri, pour
obéir à tante Héloïse, doit embrasser Gabrielle. A ce moment, Glatigny s'enfuit en s'écriant :
— Non, je l'aime trop. Jamais je noserai l'embrasser.
Il est inutile de dire que le directeur l'envoya se promener.
Dvi Saint-Jean-de-Luz il alla à Boulogne et fut engagé aussitÔL. 11 ne put débuter et voici pourquoi :
Il devait débuter un samedi soir. La veille, il flânait sur la plage ; il rencontra la grande coquette qui paraissait horriblement soaffnr. Glatigny en voulut connaître la cause. Elle lui montra ses souliers de satin q le les galets avaient crevés; ses pieds étaient ensanglantés. Il retira ses bottes et les lui offrit. Elle les chaussa sans façon. Le pauvre gar-« çon n'avait pas rcflichi qu^il ne possédait que cette unique paire de chaussures.
La grande coquette rentra chez elle; son amant fut stupéfait en lui voyant aux pieds une magnifique paire de bottes, mais, au lieu de s'en fâcher, il s'en empara fort tranquillement. Glatigny, nupieds, vint les réclamer. On le mit brutalement à la porte et peu s'en fallut qu'il ne reçût une volée pour son audace.
Quelque temps plus tard, il fut souffleur à ce même théâtre.
Il était dit que le pauvre Glatigny n'aurait que des malheurs sur la scène. Il était en tournée à Caen; on jouait le Duc Job, Il avait une table à apporter;
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il n'avait pas grand effort de mémoire à faire pour retenir son rôle. Au moment convenu, il entra en scène. Aussitôt les spectateurs éclatèrent de rire. Cette hilarité intempestive avait ceci pour cause : Glatigny était long à n'en plus finir, maigre à rendre des points à Sarah Bernhardt; ses collègues qui étaient en scène étaient au contraire courts et gros, de véritables pots à tabac. Giatigny, auprès d'eux, avait Tair d'un mat de cocagne. La représentation ne put continuer. Le directeur furieux fit appeler Giatigny et lui déclara que, s'il voulait jouer la comédie, il fallait qu'il se fît engraisser!
Il recommença néanmoins ses pérégrinations théâtrales.
Dans une ville de province, il eut un bénéfice. Il n'y avait dans la salle qu'un vieil abonné du théâtre qui, quelque temps qu'il fît, venait dormir dans sa stalle.
— Monsieur, fit Glatigny en riant, qu'est-ce qui vous endort le mieux?... Est-ce la tragédie, le drame ou la comédie ?
Mais l'abonné ne l'entendait déjà plus. Fidèle à son habitude, il s'était assoupi à peine assis dans son fauteuil.
Pour h réveiller et lui expliquer la situation, Glatigny se mit à crier. Le bonhomme continuait à ronfler. Il se mit à chanter, puis à frapper la grosse caisse à tour de bras. Rien n'y fit.
Alors, désespérant de le tirer de son sommeil avant Tlieure à laquelle il s'éveillait, il prit le
parti d'aller s'asseoir à coié de lui. Quelques instants plus tard, il dormait profondément.
Vers onzi heures, un pompier faisant une ronde, les trouva tous les deux, le spectateur et le comédien, ronflant à qui mieux mieux, chacun dans so.i fauteuil.
Or, quand il eut ouvert les yeux, sait-on quel fut le premier mot de Tabonné ?
S'adressant à son voisin qu'il ne reconnaissait pas :
— Charniante, cette représentation!... Il a beaucoup de talent cet acteur!
— Il en a un énorme, fit Glatigny en bâillant. Qjand Glatigny racontait cette anecdote, il la
terminait toujours ainsi : « Le jour où j'ai eu le plus de succès a été celui de ma représentation à bénéfice.... où je n'ai pas joué. »
Le pauvre Glatigny est mort, comme tant d'autrès, après avoir éparpillé plus d'esprit que beaucoup n'en possèdent, qui sont aujourd'hui académiciens et au faîte des honneurs.
Le Père Damas, comme nous l'appellions familièrement, venait très rarement à la rédaction et c'était grand dommage. Quand il venait, il oubliait toujours le motif di sa visite, motif qu'on devine, pour nous raconter des histoires, sans jamais se lasser. Quoique au déclin de sa vie, quelle puissance, quel regard bienveillant, quel bon et large sourire. Il bavardait des heures entières, puis, revenant tout à coup à la réalité :
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— Le caissier est-il encore là ? disait-il d'aa air inquiet.
Il y était toujours pour Alexandre Djmas.
J'allais oublier Erne>t d'Hervilly et Denizet ; d'Hcrvilly cherchait la voie qui le cond jirait au sucés, il a trouvé; Den'zet cherchait le pain quotidien, il a trouvé la misère. Certes, les gens qui le rencontraent, toujours en hab;t noir, ne se seraient jamais douté ce que le pauvre garçon souffrait.
— Comprends-tu, me disait-il, comme le moruie est bête, on vous offre un bock ou l'absmthe, mais jamais un bifteck.
Presque tous les rédacteurs des Xoavelles sont morts : Alexandre Du nas père, Jules Noriac, Ch. Bataille, Ch. Coiigny. J. Denizet et Albert Glatigny.
Après des sacrifices considérables, les Nouvelles durent cesser de paraître.
Le 2D septembre 1^70, un journaliste qui avait occupé un rang élevé au journal la Presse^ M. de la Ponterie essaya de ressusciter les XouvelleSy mais sous une autre forme.
Il avait rêvé d'en publier quatre éditions qui se seraient appelées successivement Nouvelles du Malin, de Midi, du Jour et du Soir,
C'était une grosse entreprise qui demandait, pour réussir, d'énormes dépenses et une grande piersévér^nce, mais sans l'argent il n y avait rien à faire.
D'ailleurs, cette combinaison ne fut pas goiatée par le public.
Le 1 1 février 187 1, après une lutte de cinq mois contre TinditTérence générale, Les Nouvelles allèrent rejoindre leurs aînées dans la fosse commune où gisent tant de journaux.
Il existe aujourd'hui une petite feuille qui porte le titre : Nouvelles de Paris; c'est une feuille exclusivement financière.
La Lune. — Lamartine, présent de Dieu. — Louis Veuillor. — André Gill, — En place; un vis-à-vis. — Pilotell et Raoul Rigault. — A la Chambre. — Evasion d'un traversin. — Le noyé de la Morgue. — Citoyen, à vous l'honneur. — Jules Vallès et André Gill. — La sardine gigantesque. — h'à fouU et la fortune à tous. — Fin d'un faiseur. — Paris-Caprice. — Le suicide de Détouche. — Homme de lettres et blanchisseuse. — Un journaliste fumiste. — Lafosse. — Un coup de revolver. — Un chapeau légendaire. — U Électeur libre. — Ernest Picard et Veron. — Les chercheurs de truffes. 'Voulez-vous la lune? — La cage aux poules. — Arthur Picard et Lapalisse.
La Lune fut fondée en 1866 par Auguste Polo, précédemment chroniqueur au Nain Jaune.
Tout n'était pas rose pour le directeur de ce journal. Le très grand succès qu'il obtint, dès son apparition, grâce aux caricatures d'André Gill, lui valut toutes les tracasseries possibles de la part de l'administration, qui, dans les dessins les plus
anodins, voyait des attaques contre le gouvernement Impérial.
Le décret du 17 février i852, article 22, voulait qu'aucun portrait charge ne fut publié sans l'autorisation du cariccituré.
Polo avait demandé l'autorisation à Lamartine; avril 1867; voici ce que le grand poète lui répondit :
Monsieur,
Quelle que soit ma reconnaissance pour l'article biographique dont vous parlez, je ne puis pas autoriser sur ma personne une dérision de la figure humaine qui, si elle n'ofiense pas Thomme, offense la nature et prend l'humanité en moquerie. Je vous dis et je vous le répète, cette fausse magnanimité de ma part, autoriserait, contre d'autres, la même offense à la dignité de créature de Dieu. Je ne veux pas m'en rendre complice.
Je vous l'ai dit, quand vous m'avez fait l'honneur de venir chez moi à ce sujet, ma figure appartient à tout le monde, au soleil comme au ruisseau, mais telle qu'elle est. Je ne veux pas la profaner volontairement, car elle représente un homme et est un présent de Dieu.
Lamartine.
P. -S. — Je vous autorise parfaitement à imprimer cette lettre.
Elle fut en effet imprimée, et fît rire Paris pendant plusieurs jours. Le Tintamarre s^en donna à cœur joie. M. de Lamartine dut amèrement regretter sa lettre, car s'il n'eut pas le déplaisir de voir profaner^ sa figure présent de Dieu^ il eut le
désagrément de se voir cribler d'épigramin-s par tous les petits journaux qui rivalisèrent avec le joyeux Gommerson.
Louis V^euillot ne refusa pas l'autorisation que lui demandait Polo, mais il ne répondit pas à la lettre qu'il lui écrivit. Polo, ayant malgré cela publié la charge de Louis Veuillot, celui-ci Ta^^signa devant la 6™^ chambre correctionnelle, le lo mai 1867 et fit condamner le gérant Lévy a un mois de prison et 100 francs d'amende.
Cette condamnation valut au célèbre polémiste la reproduction des vers suivants :
11 insulte Fesprit, l'écrivain dans ses veilles Et le penseur rêvant sur les libres sommets. Et, lorsqu'on va chez lui pour chercher ses oreilles, Ses oreilles n'y sont jamais.
Si Polo avait des difficultés avec ceux qu'il voulait caricaturer^ il en avait de plus grandis encore avec ses dessinateurs. André G 11 ne pouvait parvenir à lui livrer ses dessins assez à te nps pour le clichage. Alors c'étaient des allées et venues continuelles. Polo dépêchait Picard qui se mettait en quête de Gill, il le trouvait en train de faire des poids chez Théodore, mais pas de dessin ! Il revenait raconter au malneureux Polo qu'il n'avait rien pu obtenir. Polo s'arrachait les cheveux de désespoir, et, finalement, prenait une voiture et courait chez Théodore. Gi 11 venait de partir; il était allé chez Gonstans avec Vallès ou Giatigny. Polo
arrivait ciiez Gonstans, tremblant de colère. Gill était en manches de chemise, retroussé jusqu'aux coudes, essayant de soulever à bras tendu une douzaine de chaises, et toujours pas de dessin !
— Mais gredin, grommelait le propriétaire delà Lune^ tu veux donc me ruiner ?
— Allons, ne te fâches pas, répondait Gill avec un bon et large sourire, je me fais les biceps. Tu verras tout à l'heure comme ton dessin aura du nerf,
— Viens, disait Polo, j'ai une voiture; je vais te faire conduire chez toi.
— Chez moi? par un temps de mai pareil, j'y suis assez pour dormir ! Regarde donc les arbre? dont les bourgeons crèvent de joie de voir la '-'^ mière. Sens donc les effluves des lilas qui vousfc battre les tempes. Ecoute donc les moineaux qui font leurs nids et s'accouplent. On est trop bien ici.
Polo, à qui cette aventure arrivait souvent, avait toujours la précaution, lorsqu'il partait à la recherche de GiU de se munir de tous les objets nécessaires pour confectionner un dessin sur place,
— Tu ne veux pas t'en aller ?
— Je te dis que non !
— Eh bien ! tu vas travailler là.
Aussitôt Polo sortait tout son attirail, et Gill se mettait à dessiner, jnaisxout à coup on entendait la ritournelle de l'orchestre et le cri bien connu : iMessieurs les danseurs, en place, un vis-à-vis ! Alors GUI posait son crayon sur la table et courait mvi-
ter une jolie fille qui ne se faisait pas prier. Il n'y avait pas de bégueules chez Constant.
Le quadrille terminé, Gill reprenait son crayon et deux heures plus tard, Polo remontait en fiacre, se sauvant comme un voleur.
Parfois Polo enfermait Gill dans sa chambre et le retenait prisonnier jusqu'à ce qu'il ait son d:ssin.
Qjand ce moyen ne réussissait pas, que G':ll s'évadait. Polo lui d.sait à la première rencontre :
— Eh bien! ne te gênes pas. J'ai un autre dessinateur en vue.
Pjloteli cherchait tous les moyens imaginables pour entrera la Lu?ie. Il tenait absolument à y faire son trou, il assiégeait littéralement Polo. Dans les .caliers, chez le coiffeur, au café, au restaurant, il rencontrait la longue personne de Pilotell. Alors Polo, de même que les mères menacent leurs enfants indociles d'appjîer Croq lemitaine, il disait à Gill:
— Je vais prendre Pilotell I
La menace produisait son eff-t, mais Pilotell était furieux de remplir le rôle de pis-aller. Il en garda une violente rancune contre Polo, quoique ce dernier lui publiât quelques dessins qu'il payait très généreusement, ce qui n'était pas son habitude, car Polo n'attachait pas ses chiens avec des saucisses.
Pillotell, sous la Commune, devint l'exécuteur des hautes et basses œuvres de Raoul Rigault. Il s'en
donna à cœur joie ; ce fut lui qui présida aux perquisitions qui eurent lieu chez le malheureux Ghaudey, et qui, suivant ce que raconte sa veuve, emporta une montre qu'il trouva sur le bureau du journaliste, comme pièce à conviction.
Pilotel), tout-puissant, ne pouvait manquer de faire payer à Polo les bontés qu'il avait eues pour lui. Sous un prétexte quelconque, il arrêta le directeur de la Lune, mais cette arrestation fit tant de tapage que Raoul Rigault dut le faire mettre en liberté. Ce ne fut pas la faute à Pilotell si Polo ne fut pas fusillé comms Chaudey. Pilotell avait la rancune tenace; il voulait faire fusiller LeGuillois. Voici à quelle occasion :
— M. le comte des Gourtis de Groye était l'associé de Le Guillois pour la publication du journal : La Punaise dans le beurre. Pilotell avait connu M. des Gourtis à Poitiers ; il l'avait fait venir à Paris et l'avait logé à ï Hôtel-de-VÉcole en face la mère Moreaux. Aux yeux du maître de l'hôtel, il le fit passer pour son oncle, et comme il logeait dans le même hôtel, il se faisait pa3^er ses dépenses. Un jour... il emprunta un pantalon tout neuf à M. des Gourtis. Gelui-ci furieux se mit à sa recherche. En route il rencontra Le Guillois, ils allèrent droit au Gafé de Suède. Pilotell se prélassait à la terrasse. Aussitôt qu'il aperçut ces messieurs, il détala au plus vite, mais Le Guillois le ratrappa au coin de la rue Drouot. On le conduisit chez le commissaire de police du Faubourg Montmartre ; il ne put pas
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nier... l'emprunt, il avait le pantalon sur lui.
— Tu vas me le rendre, lui dit djs Courtis, il ne te sera rien fait.
— Mais je ne puis pas m'en aller tout nu, répondit piteusement Pilotell.
— Ça m'est égal, je veux mon pantalon.
— Eh! bien, dit le commissaire qui riait à se tordre, envo3^ez-lui chercher une cotte de toile.
Un agent alla en acheter une dans un magasin de nouveautés. Pilotell rendit le pantalon et revêtit la cotte. Hélas ! elle ne lui allait qu'au genou. Il dut traverser tout Paris dans cet équipage, coiffé d'un chapeau haut de forme, escorté de cniquante gamins qui criaient : A la chienlie I
A la suite des arrestations de Gh'^udey et de Polo, Pilotell fut surnommé : Pill-Hôtel.
La seule excuse de Pi^-Hd^e^ était que jadis il avait été fou à Poitiers, où il avait été env -yé. Sa folie consistait à croire et à dire qu'il n'avait plus de tête, ce que sembleraient confirmer les deux anecdotes suivantes :
Vers la fin de i865, Pilotell fut condamné à la prison pour délit de presse. On l'incarcéra à Sainte- Pélagie.
Une nuit, on entendit un coup de feu, qui, en un clin d'œil mit les surveillants sur pied. Toute la prison fut sans dessus dessous. C'était Pilotell qui, ne pouvant dormir, s'était imaginé de déchirer ses draps de lit et d'en faire une corde au bout de laquelle il avait attaché son traversin. La senti-
nelle qui ne pouvait pas, à cause de l'obscurité, distinguer la nature du corps qui pendait par la fenêtre avait cru aune évasion et avait tiré sur le traversin.
Il reçut une réprimande sévère de la part du directeur. Il pronit d'être sage à 1 avenir. Voici comment il tint parole :
Le fenêtres du directeur donnaient sur la cour où se promenaient les condamnés politiques. Au milieu de cette cour il y avait une fontaine. Le lendemain de la scène du traversin, Pilotell descendit de sa cellule complètement nu et s'étendit sous la fontaine. Tous les détenus firent cercle autour de lui.
• — Je joue le noyé de la Morgue, disait-il.
La femme du directeur, de sa fenêtre, voyant ce peu ragoûtant spectacle, jeta des hauts cris, les gardiens accoururent et Pilotell dut remonter aans sa cellule un peu moins majestueusement qu'il n'en était descendu.
Deux jours plus tard, il était transféré à Mazas.
La Lune avait pour collaborateur M\L Paul Mahalin sous le pseudonyme d'Emile Blondet, et F. Savard.
André Gill mourut fou, àCharenton, le i®*" mai i885. Sa folie avait pour origine une affaire de panorama ébauchée avec des financiers véreux dont Lepelletier était le chef.
Lepelletier lui avait fait faire les maquettes d'un panorama fantaisiste contenant toutes les célébrités
contemporaines. Le plan de la société était fait. Da coup. Giil, le bohème par excellence, devenait millionnaire !
Lepel etier abandonna l'entreprise, oubliant de restituer les panneaux àG'll qu'il entretenait dans l'illusion que l'affaire se réaliserait un jour où l'autre.
Cette affaire d:; panorana était devenue l'idée fixe du pauvre artiste et c'est elle qui jeta la nuit sur son cerveau.
Le 3 mai i885, Gill fut enterré au cimetière de Saint-Mandé. Ce fut le député Clovis Hugues qui prononça son oraison funèbre. Il revend qua le malheureux artiste pour le parti coTimunard; il fit son apothéose comme homme politique.
André G. Il un homme politique! ! 11 est vrai que, sous la Commune, il fut administrateur délégué au musée du Luxembourg, et qu'un jour, en mai 1871, passant rue de Rennes, près d'une barricade ou étaient braquées plusieurs pièces d'artillerie, un artilleur qui le reconnut s'approcha de lui et l'invita à tirer le premier coup de canon.
— A vous l'honneur, citoyen G;ll ! lui dit le fédéré.
G:ll s'approcha de la pièce, il la pointa sur... le cadran de la gare Montparnasse, le cadran fut brisé d'un seul coup.
Ce fut son seul exploit sous la Commune.
Jules Vallès, qui fut longtemps l'ami intime de Gill et qui le connaissait, écrivait ceci à son sujet le 3i octobre i88r.
La misère même, la plate et vile misère, ne salit pas l'imagination des convaincus. La fierté sauve la douleur. Ils ne sont pas plus honteux de ronger des croûtes de pain et de traîner des bottes éculées que le bataillon de la Moselle ne l'était d'avoir des baudriers en ficelle et de marcher à la victoire en sabots.
— Tandis que Gill, que préoccupaient surtout la fortune et la gloire, rougit quand l'une s'amoindrit, et quand l'autre disparut eut honte et se cacha. Il n'eut pas une idée maîtresse pour lui soutenir les reins, comme la corde tendue sur le dos des lutteurs.
Pauvre Gill, s'il avait pu entendre M. Glovis Hugues, avec sa faconde méridionale, le revendiquer coinine un des soldats de la Commune, comme un sectaire du drapeau rouge, ce qu'il aurait ri! Lui, le bohème par excellence, ne songea jamais qu'à être couronné de roses, par les plus jolies femmes de Paris. La Commune il Tavait en horreur, et méprisait profondément tous ceux qui de près ou de loin y avaient touché. Non content de faire de Gill un homme politique, M. Glovis Hugues, au point de vue artistique, le compara aux plus grands peintres.
— Qu'aurait-il dit, fit Boisglavy, si nous enterrions Raphaël ?
Il oubliait que M. Glovis Hugues est du pays où les sardines sont si gigantesques qu'une seule peut boucher l'entrée du port !
M. Glovis Hugues voulut-il se venger de Gill,
qui disait à Alphonse Miliaud lorsque le député des Bouches-du-Rhône débuta à Paris:
— J'aime Clovis Hugues pour trois raisons. Il est c/iei;e/it comme Clodon, il s'appelle Clovis et Hugues ; deux noms de roi, et il est grêlé comme Veuillot !
La Lune disparut en 1867 et fut remplacée par ï Éclipse.
En septembre 1869, la quatrième page des journaux était remplie par une annonce abracadabrante, qui offrait aux porteurs de titres des dividendes fantastiques. Les murs de Paris étaient tapissés d'affiches flamboyantes qui promettaient la fortune à tous, il suffisait de s'adresser rue Turbigo, n° XX, à la Banque générale des valeurs mobilières.
Cette réclame formidable était l'œuvre d'un nommé André Delprat qui, en 1867, fonda la Foule. A Taide de ce journal, il soutira de l'argent à quelques niais, qui, lorsqu'ils s'aperçurent qu'ils avaient été dupés, le dénoncèrent et le firent condamner pour escroqueries et abus de confiance, à trois ans de prison.
li fut enfermé dans la maison centrale de Melun et sa peine fut commuée en deux années.
Au sortir de prison, il toucha une masse de 5o francs, juste de quoi donner un denier à Dieu au concierge. Il loua un splendide appartement rue Turbigo. Grâce à ses réclames, en peu de temps,
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il eut un équipage, maison de campagne et maison de vi Ile, des domestiques galonnés et des maîtresses de la plus haute marque.
Il donnait des dîners Sardanapalesques auxquels assistaient des députés, des grands seigneurs et certains hauts personnages qui le recevaient à leur table sur un pied d'égalité.
On le prit tellement au sérieux qu'il fut chargé par une compagnie de chemin de fer de l'émission de ses obligations.
Au moment où il allait lancer cette importante affaire, la police, qui avait Toeil sur lui, fît une descente dans les bureaux de la rue Turbigo, mais averti à temps par un de ses complices haut placé, il prit la fuite et se sauva à Bruxelles avec une valise pleine de billets de banque.
Il voulut tenter à Bruxelles ce qui lui avait si bien réussi à Paris, mais la justice belge, mise au courant par la police française, ne lui laissa pas le temps de faire de nouvelles dupes.
Arrêté en juin 187 [, il fut condamné par la cour d'assises du Brabant à dix années de réclusion.
Il subissait sa peine à la prison de Vilvorde, lorsque dans les premiers jours de juillet 1871 il tenta de s'évader ; la sentinelle de faction lui envoya une balle qui le tua net.
Delprat était un étrange personnage, très connu comme boulevardier, habitué des premières et du café de Suéde ; il avait le génie des affaires.
Son journal, la Foule^ était rédigé avec une habi-
n2 PARIS CANARD
leté consommée. Celui-là, au moins, n'avait pas la prétention de réformer la société; le journalisme était pour lai un moyen, un levier.
Paris-Caprice parut vers la fin de novembre 1867. M. Eugène Schnerb en était le rédacteur en chef; les collaborateurs : Blanc-Bleu-Rouge Baron de Clairfay; duc Job, Baron Riquiqui, le Cousin Jacques (Ernest d'Hervilly), Fervacques (Alphonse Duchemin), Ghist (Detouche), et le vicomte Oscar de Poli; les dessinateurs: MM. Grévin, Lafosse et Régamey ; ce journal fut supprimé le 27 août 1870, quelques jours avant Tinvestissement de Paris.
Lafosse et Detouche se suicidèrent dans des circonstances particulièrement dramatiqfues.
Georges Detouches avait la monomanie du suicide, iltenta plusieurs fois de se tuer. Une première fois, il était, un soir, tranquillement attablé avec Onfroy à la brasserie Fontaine. Vers onze heures il sortit, tête nue, sans dire un mot. Onfroy qui s'impatientait, sortit à son tour et se mit à sa recherche, li le trouva, rue Pigalle, couché dans le ruisseau, ayant passé sa tête dans la bouche de régout, et faisant des efforts prodigieux pour y faire passer son corps. Aidé de quelques passants, on parvint à retirer Detouche de sa dangereuse situation. Une seconde fois, Detouche descendait de la place Pigalle, sur Fomnibus. Dans la rue des Martyrs, à cause delà pente rapide, la voiture avançait
à fond de train. Tout à coup, Detouche détacha la chaîne de sa montre de son gilet, et donna les deux objets à son voisin d'impériale. Celui-ci la prit machinalement. Aussitôt Detouche se précipita du haut de l'omnibus et tomba lourdement sur le trottoir. Tout le m.onde le croyait tué: on le ramassa; il n'avait aucun mal. Conduit chez le commissaire de police, il jura de ne plus recommencer.
Detouche avait beaucoup souffert moralement parce qu'il se cro3'ait incompris, quoiqu'il eût été accueilli avec une faveur marquée par quelques grands journaux, notamment par le Figaro.
Un soir à la Boule Noire, bal public du boulevard Rochechouart, qui n'est pas précisément fréquenté par la fleur des pois du boulevard des Italiens, il lia connaissance avec une blanchisseuse qui, chaque soir de bal, captivait la galerie par un audacieux cavalier seul. Il en devint amoureux fou ; elle n'était pas cruelle. Le soir même, il était son amant. Bref, il se maria avec elle. Son ménage fut bientôt un enfer •, elle avait conservé son ancien amant qui régnait en maître à la maison. Un soir, quand il rentra, il trouva la maison vide. Elle avait déménagé. Il la chercha, la pleura, car il l'aimait sincèrement. Tout en poursuivant ses recherches, il fit la rencontre d'une fille nommée Louise, la plus admirable créature qui se puisse voir; elle le consola rapidement. Malheureusement Louise avait une telle quantité d'amants que pour Detouche, la vie était un supplice. Elles les recevait chez
elle, à sa table, et quand le pauvre garçon qui, seul payait pour tout ce monde, essayait une révolte, elle le frappait et le jetait sur le palier, tandis qu'elle continuait à ripailler; il couchait sur le paillasson, trouvant encore du bonheur à être près d'elle. D-touche recevait de sa famille une so nme mensuelle de quatre cents francs, mais cette somme était insuffisante pour les besoins insatiables de Louise. Elle le forçait à aller chaque soir tenir les livres chez un fumiste de la rue du Veribois. Abreuvé, honteux du rôle qu'il jouait, il résolut d'en finir cette fois pour tout de bon. Vers la fin du mois d'août 1868, Louise le quitta. A ors se sentant abandonné, désespérément seul, il s'en alla dans la banlieue da côié de Bicêtre,
Voici comment ï Illustration du 9 septembre 1868 raconte la mort de Detouche.
Il cherchait pour s'y jeter un de ces puits profonds des carrières. A Thorizon se découpait, comme une araignée immense, une de ces roues qui servent à monter et à descendre les pierres.
Detouche y alla tout droit. Il se penchait sur le bord lorsque quelqu'un lui dit :
— Tiens ! vous avez donc la même pensée que moi, compagnon.?
C'était un errant aussi, un pauvre diable, affamé et sordide qui, assis près du gouffre laissait pendre ses jambes dans le vide.
— Vous voulez vous tuer?
PARIS-CANARD l}<).
— Oui, dit Detouche.
— Moi aussi, dit l'autre ; mais on s'y décide avec bien de la peine, je suis là depuis une heure à hésiter...
A son tour Detouche s'assit. Ces deux jeunes gens qui ne se connaissaient point, se regardaient Tun l'autre avec curiosité.
— Vous avez donc bien souffert ? dit le littérateur.
— Oui, de l'estomac.
— Moi, du cœur.
— C'est plus grave.
Et ils ne se précipitaient pas.
Au bout d'un moment Tinconnu se leva.
— Ma foi ! dit-il, ce ne sera pas pour aujourd'hui.
Et il salua Detouche qui regardait maintenant le trou noir et béant.
L'inconnu s'éloigna. A peine avait-il fait quelques pas qu'il entendit un cri. C'était le journaliste qui décidément s'était laissé tomber.
Mais le malheureux Djtouche n'était pas mort.
Il s'était brisé, broyé les membres, en tombant dans ce puits sans eau, il gisait au fond, ks jambes en bouillie! L'autre accourt, aperçoit vaguement le misérable ensanglanté, appelle du secours, des aidjs. Djs carriers viennent. On tend une sorte de panier au blessé, mais le panier accroche en passant une pierre mal scellée de la muraille du puiis ; la pierre se détache, et le pauvre diable.
nô PA.RIS-CANARD
couché là, au fond, voyait, — double supplice — tomber cette pierre qui descendait sur son front pour l'écraser.
Le moribond fit un mouvement, la pierre tomba à quelques lignes de sa joue.
C'est dans cet état effra^^ant que Georges Detouche fut transporté à l'hôpital.
Detouche vécut encore sept à huit jours et ne mourut qu'après avoir enduré d'atroces souffrances. Son dernier cri fut : Louise !
Louise vit encore, à Montmartre, vieillie, avachie, horrible et malgré cette décrépitude, teinte en blond.
Lafosse était un dessinateur de grand talent. De Paris-Cajjvice, il passa au Journal amusant ti en dernier lieu au Trlboulet. Atteint d'une maladie de poiirine vers le commencement de 1880, il était condamné. Le jour que son médecin avait fixé pour sa mort, la sentant venir, il se leva vers sept heures du matin, fit sa toilette comme sMl allait rendre une visite, s'assit sur son canapé et se tua roide d'un coup de revolver.
M. Schnerb, l'ancien rédacteur — en — chef de Paris-CajDvice, pourrait, s'il en avait le talent, écrire un joli traité sur l'art de parvenir en prenant pour point de départ un c/iapeau.
Chacun se singularise ;comme il peut ; les uns sont arrivés par le chapeau mou; d'autres parle chapeau correct ; lui AL Schnerb est arrivé par le chapeau monumental. Il s'était tenu ce langage :
«Je n'ai pas assez de talent pour percer, j'ai bien la souplesse mais cela ne me fera pas remarquer. Alors, à rinstar de M. Floquet, je vais me faire confectionner un chapeau énorme, avec des ailes si larges que, forcément, quand je passerai sur les boulevards, on se demandera : «qui est donc ce monsieur? » Mon joueur de flûte répondra en paraissant étonné de la question :
— Mais c'est M. Schnerb, un journaliste de grand avenir. C'est étonnant que vous ne le connaissiez pas. »
Cela lui a réussi : son chapeau est devenu légendaire, lui aussi, dans la Gironde.
M. Schnerb était criblé d"épigrammes, cela l'ennuyait, mais on parlait de lui. A ce propos, je trouve ceci dans la Punaise dans le beurre ( 1 868) :
« Schnerb rencontra un jour Couturier, l'auteur du Comte d'Essex.
— Qu'arrive-t-il, lui demanda Schnerb, quand on a fait le comte d'Essex ?
Couturier, le regarda, ahuri.
Schnerb se mit à rire et ajouta :
— Quand on a fait le compte des sexes on en trouve toujours trois : les hommes, les femmes et les Auvergnats I
M. Schnerb est commandeur de la Légion d'honneur et dans les honneurs jusqu'au cou.
Décidément le chapeau mène à tout.
U Electeur libre ïut fondé en 1869, par Ernest
Pxard, le frère d"A.r;hur. Cutte feuille prétc^ntieuse n'était destinée qu'à faire i'apologie du célèbre irréconciliable.
Ernest Picard était un de ces hommes bien doués, nés sous une heureuse étoile, auquels tout réussit, sans efforts, parce qu'ils sont servis, en même temps que par un imperturbable égoïsme et par une admirable saii^facdon d'eux-mêmes, par un merveilleux i^^tinct naturel.
Les oens de ce caractère ne connaissent pas d'obstacies parce qu'ils n'en ont jamais rencontré.
lis ne sont pas méchants d'ailleurs, et sont incapables de vous faire aucun mal, à moins que vous ne vous mctikz en travers de leur route, mais encore, en ce cas, iU vous dévorent avec tant de bonhomie que vuus n'avez pas le cœur de leur en vouloir, et eux, de leur côié, ne vous en gardent aucune rancune.
Avec sa grosse face réjouie, épicurienne, et sa bedaine majestueuse, Ernest Picard était un des derniers types du bourgeois de Paris, sans idées, sans savoir, sans aucun fonds sérieux, niais par contre vaniteux^ présomptueux, suffisant, tout gonflé de son importance, d'ailleurs bon vivant et facile à vivre.
Quoiqu'il n'ait pas inventé la pâte Régnault, qu'il n'ait pas été directeur de l'Opéra et qu'il n'}^ ait pas di Comparaison à et iblir entre le Constitutionnel et l'Electeur lilrre, Ernest Picaxd pouvait
être comparé en tous points au doctviur Véron. C'étaient deux esprits de la mêmerace et de la même famille. Au moral comme au phys que leur graisse les portait et les protégeait; jamais ils n'auraient pu se noyer, parce qu'ils auraient surnagé naturellement.
Il ne tant pas trop médire de semblables natures, car si elles aiment les truffes elles savent aussi les trouver, ce qui est une qualité inappréciable dans une société démocratique.
Le député Ernest Picard devint ministre^ hélas! Ce ne fut pas un père pour ses amis, car malgré toutes les sollicitations dont il f^t accablé il n'ea plaça aucun,
— Je les connais, disait-il en souriant.
Il ne fermait pas la porte de son cabinet, elle était ouverie à tout venant. Que de quémandeurs il vit passer! Il avait un mot aimable pour chacun; il encourageait les gens à revenir le voir; on lui eût demandé la lune qu'il n'aurait pas sourcillé.
— Vous voudriez la lune? aurait-il répondu. J'en prends bonne note et j'en causerai avec moa sous-secrétaire d'Etat.
Si par hasard ce dernier était entré en ce moment, Ernest Picard lui aurait présenté le sol» liciteur en lui disant tranquillement:
— Monsieur, me demande la lune. Je lui ai répondu que nous en causerions.
M. Calmon, qui était son sous-secrétaire d'Etat alors, était un type tout particulier. Son binDcle ne
le quittait jamais ; sans lui, Calmon n'aurait plus été CUmon. K comprenait Ernest Picard sans même qu'il lui expliquât rien. Aussitôt il aurait regardé le solliciteur.
— Ah! monsieur demande la lune, lui aurait-il dit, nous verrons cela avec monsieur le Ministre. Il n'est peut-être pas impossible que nous puissions en disposer en faveur de monsieur.
Le solliciteur s'en allait ravi. Dame! songez donc, des gens aussi gracieux!
Il attendait et ne voyait rien venir. Nouvelle visite, nouvelle promesse. Bref, lassé, ennuyé d'attendre, il envoyait Ernest Picard et Calmon au diable.
C''était un ennemi de plus.
Il en comptait pourtant assez parmi ses collègues qui ne lui pardonnaient pas d'avoir appelé le corps législatif: laçage aux poules !
Son frère, M. Arthur Picard, qui signait autrefois de Lamhessis ou dWinbessis avant d'être républicain, avait été en i85q sous-préfet de Biaye et de Forcalquier. C'est lui qui fut, dans cette dernière ville, chargé de l'exécution des mesures de rigueur prises contre les insurgés de Manosque. De Forcalquier il passa à La Palisse et sollicita de l'Empereur une sous-préfecture de première classe. Au lieu de lui donner de l'avancement, il fut remercié.
M. Arthur Picard n'a pas mauvais cœur, car, avant de quitter son poste, il écrivit la lettre suivante :
PARIS-CANARD t^l
La Palisse, 27 septembre i858.
Monsieur le Maire, Par décret de l'Empereur je suis remplacé à la Palisse, Je ne veux pas partir sans vous faire mes adieux et
sansvous exprimer mes regrets sincères de vous quitter. Continuez à aimer l'Empereur comme moi et à le servir
avec dévouement. Tel est mon dernier vœu.
Agréez, Monsieur, etc.