PICARD
M. A. Picard est aujourd'hui député républicain!
L'Electeur libre disparut après la guerre, sans bruit. En le publiant, ces messieurs n'avaient pas perdu leur temps.
U Avenir National — M. Etienne Arago — La baignoire de M. Haussmann — Trois galons pour un bain — Le maire de Paris et Grille d'Egout — Mahias pour extrait — M. Thiers est trop petit — La Patrie en danger. — Une partie d'échecs — La veillée des armes — Un propriétaire difficile — La grande citoyenne et la Révolution sociale — Le préfet de police, apologiste de Blanqui la Gaule libre — Geor^^es Berry journaliste.
U Avenir National fat créé le lo janvier iS63 et mourut le 26 ociobre 1873.
La révolution du 4 septembre fut une mère pour la rédaction de cette feuille.
M. Etienne Ar^ig) fut maire de Paris.
^L H-'nri Brisson, secrétaire du gouvernement, plus tard président de la Chambre, des députés et président du conseil des Ministres.
M. Alain Targé, préfet du Maine-et-Loire, ministre des Finances et ministre de l'Intérieur.
Mahias, un comble, remplaça M. Blanche comme secrétaire général du préfet de la S^'ine.
Je suis, je crois, dispensé de dire que cette feuille était républicaine.
Q landiM. Etienne Aragoallaprendre possession de THôtel de Ville, il com:nença par visiter les appartements qui lui étaient réservés, précédé par un laquais en grande tenue qui lui indiquait la destination de chaque pièce.
Arrivés tous deux devant la salle de bains, le laquais ouvrit la porte; ô stupeur! un grand gaillard se prélassait dans la baignoire de Texpréfet. Sa figure exprimait un bien-être inouï. Il lisait fort tranquillement V Avenir National et ne détourna même pas la tête à l'approche des visiteurs.
M. Etienne Arago s'avança.
— Vous savez que je suis maire de Paris, dit-il au baigneur.
— Qu'est-ce que ça me fait, lui répondit-il.
— Gomment 1 qu'est ce que cela vous fait? Mais de quel droit êtes-vous ici?
— Et vous? ajouta l'homme.
— Moi! j'ai été acclamé par le peuple. C'est de par sa volonté que je suis ici?
— Moi aussi. J'ai demandé une place à Ernest Picard. Il m'a répondu : « Allez vous baigner! » J'ai obéi.
— Qui êtes-vous?
— Je suis ouvrier feuillagiste, j'ai aidé à faire
la révolution en écrivant dans de petits journaux, et je ne m'en irai pas d'ici sans être casé.
— Allez vous-en; On s'occupera de vous.
— Jamais de la vie, je la connais, vous me diriez ensuite de repasser.
Puis, tranquillement, le baigneur, s'adressant à M. Arago, ajouta :
— Vous permettez que je réchauffe mon bain. Je commence à avoir froid.
Ce disant, il ouvrit le robinet d'eau chaude et se replongea voluptueusement dans la baignoire municipale.
Arago, impatienté, lui dit cette fois d'un ton bref :
— Enfin quelle place voulez- vous ?
— Je veux être capitaine.
— Bien, habillez-vous. Je vais vous signer votre commission.
Voilà comment M. Lucien Rabuel débuta dans les honneurs.
Quelques temps plus tard, il était nommé souspréfet de Mostaganem.
La ba'gnoire de ^L Haussmann lui avait porté bonheur, et quand il raconta, entre amis, cette aventure, il ne put s'empêcher de la terminer en disant : « C'était je premier bain que je prenais de ma vie, »
M. Etienne Arago était un joyeux compère, il avait toujours manifesté des préférences pour la carrière diplomatique, il se cro3'ait appelé un jour
à jouer un rôle dans les relations internationales et s'y était préparé de longue main par des études approfondies, souvent sur les lieux mêmes. Il avait un faible pour l'Italie.
Exilé volontaire ou involontaire après le 2 Décembre, d'homme aimable qu'il était, il réussite se caser dans les rangs des hommes dangereux.
Notre ministre plénipotentiaire eut ordre de le faire filer... Des émissaires habiles furent mis aux trousses de jM. Arago ; le jour et la nuit, ils enregistraient scrupuleusement le nombre de glaces qu'il consommait au café ou ailleurs.
On apprit par les agents que notre exilé menait une existence des plus athéniennes, se rasait deux fois par jour, et qu'il recevait des conspirateurs, qui, tous, finissaient par lui emprunter une pièce de quarante sous pour confectionner des bombes afin de tuer TEmpereur.
Un soir, il fut invité à un bal de bienfaisance, terrain neutre, où réfugiés et ambassadeurs se coudoyaient. Toute l'aristocratie de Turin se pressait dans les salons et naturellement notre ministre s'y trouvait.
La soirée tut très brillante, mais il y eut, ce soirlà, un coin des salons où la gaîté fut poussée au delà du folichon. On était alors en Piémont dans toute la nouveauté de la danse illustrée par la fameuse Finette ; et M. Etienne Arago en donnait un exemple mouvementé à faire pâlir de jalousie la célèbre Grille d'Egout.
Huit jours après, notre ministre en riait encore.
— Depuis que je lui ai vu faire le grand écart et danser le pas du chameau turbulent^ je ne l'ai plus fait surveiller, disait le ministre.
Dans toutes les familles, il y a comme cela des enfants terribles et je ne sais si c'est sérieusement que le grand François disait :
— • Je donnerais bien Jacques pour être débarrassé d'Etienne.
Heureusement que pendant qu'il gouvernait Paris, la parole était au canon et non à Torchestre d'Arban !
J. Mahias que le Tout-Paris journaliste a connu, — pas comme écrivain, il n'avait pas du reste cette prétention, — était le meilleur homme du monde. Sous une apparence insouciante, il cachait une volonté de fer; il voulait arriver quand même, peu lui importait les quolibets dont on Tassaillait à chaque instant, il marchait droit devant lui.
A la Presse on avait l'habitude de faire précéder sonnomdecesmots: Pour-extrait, le nom lui resta.
Au café de Madrid, la pépinière des hommes d'Etat du jour, on se souvient encore de ce gros réjoui, jovial, à face de Silène, sans prétention à l'homme politique, qui ne prit jamais au sérieux ni TEmpire, ni la République, qui réservait toutes ses tendresses pour les chiens enragés, les suicidés par amour et surtout pour les pochards qui tom- J^aient du cinquième étage sans se faire aucun mal. Il trouvait qu'ils étaient veinards.
Avec quel soin particulier il confectionnait son <( perroquet ». Avec quelle béatitude il (d'étoutTait!)) Ah! la loi sur la «récidive)) ne Tinquiétait guère. Perdu au milieu des flocons de fumée qui s'échappaient d'une vieille pipe culottée, il rêvait à ses grandeurs futures. Il était vraiment, ces soirs-là, pour l'extrait... Pernod ou Pontarlier.
Sa persistance fut récompensée, il fût nommé préfet et débuta par la ville d'Oran. Quand on apprit sa nomination, ce fut un immense éclat de rire.
A peine débarqué, il alla au chef-lieu de sa préfecture et fit prévenir les autorités qu'il recevrait le lendemain.
Le général, commandant la division, se présenta accompagné de tout son état-major.
Malheureusement pour Mahias-Pour-Extrait, il n'avait pas eu le temps de faire confectionner son costume et c'est en habit noir qu'il reçut ses visiteurs.
— Gomment, vous n'avez pas d'uniforme ? lui dit le général.
— Non, vous le voyez.
— Pourquoi cela ? Je suis bien en grande tenue moi.
— C'est vrai, mais l'habit noir est plus démocratique en république.
— Je trouve cela inconvenant, et ]e vais me retirer, je viendrai quand vous serez en état de me recevoir.
— Mais, générai, M. Thiers qui est le chef du gouvernement n'a pas de costume.
— Eh! M. Thiers fait ce qu'il veut... et puis... l'uniforme ne lui irait pas, il est trop petit !
Le général allait se retirer. Pour-Extrait eut une inspiration.
— Si vous voulez, mon général, je vous fais une tournée au domino en cent cinquante sec?
Son apprentissage du café de Madrid lui fit éviter un conflit. Le général accepta.
L'Avenir Xational cessa sa publication sans motif. Si, il y en avait un, tous ses rédacteurs étaient au pouvoir, il devenait donc inutile de vouloir sauver le peuple plus longtemps.
La Patrie en danger du célèbre conspirateur Blanqui dut le jour à une partie d'échecs.
En 1862, étaient détenus, à la prison de Sainte- Pélagie, dans le quartier des princes, MM. Taule, Tridon, Germain Casse, Jules Miot et BlanquL Ce dernier avait été surnommé VOurs par ses camar3idcs de prison, parce qu'il croyait voir partout des mouchards. Blanqui était toujours seul et ne parlait à personne ; cette monomanie le rendait intraitable.
Blanqui était de première force aux échecs. Il eût pu lutter avec avantage contre Philidor et Labourdonnais.
Un jour, Tridon, qui n'avait de ce jeu compli que que des notions confuses, se hasarda timide*
ment et proposa une partie au farouche Blanqui. Celui-ci croyant qu'on voulait le moutonner, refusa d'abord, mais Tridon revint à la charge le lendemain, et Blanqui, dont l'envie de jouer était fort grande, ne résista pas plus longtemps.
Il céda.
Dès lors les parties devinrent quotidiennes et quinze jours après, les deux prisonniers étaient intimes.
Tridon était relativement riche. Aussi quand Blanqui voulut créer la Patrie en danger ^ il songea à lui. Tridon accepta et le journal parut le 7 septembre 1870.
Ses collaborateurs étaient MM. Tridon, Casimir Bouis, H. Verlet, etc., etc.
La Patrie en danger fut le premier journal qui attaqua la préfecture de police. Il publia, comme le Pilori, quelques mois plus tard, une liste fantaisiste de noms, qui, suivant lui, étaient des agents secrets.
Ce journal mourut le 9 décembre de la même année.
Dix ans plus tard, le 23 novembre 1880, Blanqui, qui avait la mianie du journalisme pour faire triompher ses doctrines, fit paraître un journal quotidien sous ce titre étrange : Ni Dieu ni maître.
Ces trois paragraphes de son programme, méritent d'être conservés.
— Les moines et les évcques intriguent avec les magis-
trats et les généraux contre la République. Personne ne peut répondre qu'un complot de caserne-sacristie ne brusquera pas à l'improviste la situation, ou qu'un retour monarchique ne mettra pas la France sous ses pieds.
Républicains, faisons sans relâche la veillée des armes autour delà République enveloppée elle-même de conspirateurs infatigables qui ont juré sa destructionl Faisons, je le répète, la veillée des armes^ c'est le plus impérieux de nos devoirs.
Nous ne sommes plus à Londres, Genève ou Nouméa, nous sommes à Paris; nous avons, en attendant mieux, poings, pieds et bâtons, et pouvons, à l'occasion, prendre mesure de la résistance des carcasses réactionnaires.
Quel espoir charmant!
Ce journal avait pour collaborateurs MM. A, Breuillé, Ed. Vaillant, A. GouUé. F. Cournet, Feltesse et Ledrux.
Tout entier aux doctrines de Blanqui, ce journal fit peu de bruit, excepté au Tribunal de la Seine.
M. le comte de Rohan-Ghabot, propriétaire du passage de l'Opéra, où Blanqui avait installé ses bureaux, lui prouva la « résistance des carcasses réactionnaires» et que, s'il ne reconnaissait pas de DieUj il avait un riiaître dans la personne de son propriétaire.
M. de Rohan-Ghabot envoya à Blanqui une sommation par huissier qui se terminait ainsi :
,. Que le requérant proteste de toutes ses forces contre
de pareilles enseignes qui déshonorent sa propriété et font agglomérer dans la galerie un public nombreux, ce qui empêche la circulation au détriment des autres voisins.
Qu'en un mot le requérant ès-nom n'entend en quoi que ce soit tolérer plus longtemps les enseignes susdites qu'il considère commue injurieuses et blessantes pour sa dignité et sa réputation <iQ propriétaire.
Le Tribunal donna gain de cause à M. de Roh an- Chabot, mais il fut cruellement puni, car tous les jours des « citoyens » venaient hurler dans la galerie :
Si tu veux être heureux,
Nom de Dieu!
Pends ton propriétaire!
La clientèle était rétive. Gomme le soldat du Chalet, le socialiste n'est pas riche, et puis le journal n'était pas « rigolo )),ce qui fil que Blanqui, qui n'aimait pas faire la guerre à ses dépens, le 14 décembre 1880, transforma Ni Dieu ni maître en journal hebdomadaire.
Louise Michel, la grande citoyenne, fut à peu près la seule dans la Presse parisienne qui entonna de sa voix virginale un de Profundis^ dans Isi Révolution sociale^ sur la mort de la feuille quotidienne du « vieux lutteur ».
— Ni Dieu ni maître du citoyen Auguste Blanqui, d'organe quotidien devient hebdomadaire.
C'est le cas de dire : Les fétiches s^en vont.
La Révolution sociale ^commsinditéQ par M. Andrieux, couvrant de fleurs le vieux Blanqui !
La préfecture de police lui devait bien cela. Il lui avait fourni assez de besogne pendant sa longue carrière de conspirateur.
Ni Dieu ni maître disparut définitivement après la mort de Blanqui.
Il n'y a pas que les journaux ennu^^eux qui meurent d'inanition. La Petite Gaule, qui parut le 27 juin 1880, tomba à son neuvième numéro-, mais, plus forte que Xi Dieu ni maître, elle annonça qu'elle se transformait en organe de grand format, sous ce titre : la Gaule libre.
Voici cette annonce qui est un petit chef-d'œuvre :
— Notre vaillant directeur, M. Georges Berry, ainsi que notre sémillant rédacteur en chef Pages de Noyez, ont eu, il est vrai, le talent de savoir grouper autour d'eux toute une phalange de confrères :^élés et intelligents qui, stimulés parleur chef de file, ont fait tous leurs efforts pour mériter le titre de champions de la Petite Gaule, et cela dans un ordre restreint, ayant surtout à lutter avec dame Censure qui, en matière politique, dans un journal littéraire, ne plaisante jamais.
C'était une manière originale de disparaître, car la Gaule libre ne parut jamais.
PARIS-CANARD l<
Le Monde pour rire. — Havin et le nez d'Hyacinthe. — La renommée sans culotte. — Havin enfant de chœur. — L'éponge de Jouvence. — Le Centre gauche. — Florian Pharaon. — Thomas Puech. — Henry Duchesne. Étrange Farcy, Camille Récit. — Le cocher patient. — Marc Fournier. — Sa Majesté Invasion IH. — Le Journal de Paris. — M. Edouard Hervé et l'Amnistie. — M. Ranc et le myope régicide. — Victor Noir a^w Journal de Paris .
Le Monde pour rire fut fondé en 1868 par M. Alfred Paz, Elle Frebault et moi. Nous étions chargés de la rédaction, le dessinateur était Henry Oulevay.
Pour le premier numéro, Oulevay avait dessiné la charge de M. Havin, alors directeur du Siècle. Il avait représenté le célèbre journaliste vêtu d'une robe de satin blanc, la tête couronnée de fleurs d^orangers, enveloppé d'un voile de mousseline blanche, comme une mariée. Il tenait un arrosoir de chaque main -, il en vidait le contenu sur un parterre de fleurs de lys.
Oulevay lui avait fait un nez, auprès duquel celui de l'ami Hyacinthe paraissait un bouton de rose^ ce nez émergeait d^un fouillis de rides profondes.
Cette charge était entourée d'un cadre doré qu'une Renommée, complètement nue, accrochait à la muraille d'un salon,
Gomme c'était Tusage, j'allai au ministère de rintérieur demander Tautorisation de publier ce dessin. Le censeur prit un air solennel, ajusta ses lunettes sur son nez, jeta un coup d'œil rapide sur répreuve, et me la rendit aussitôt en se signant avec horreur. Puis il laissa tomber ce mot qui résonna douloureusement à mes oreilles :
— Jamais! Monsieur! Jamais!
— Mais pourquoi ? lui dis-je.
— Votre Renommée est nue ! me répondit-il. Sur son bureau était un Christ en bronze qui lui
servait de presse-papiers.
— -Mais, lui dis-je en lui montrant ce Christ, il me semble qu'il n'est guère plus vêtu que ma Renommée, pourtant il ne vous offusque pas, puisque vous l'avez tous les jours sous les yeux ?
— C'est une chose sainte, monsieur!
Je restai abasourdi de cette pyramidale réponse.
Je le suppliai, il fut inflexible. Je n'avais plus qu'à partir.
A peine avais-je fait quelques pas dans le couloir qu'il me rappela :
— J'autorise votre dessin, me dit-il, à la con-
dition que vous mettrez un pantalon à votre Renommée.
Le bonhomme n'admettait pas la Renommée sans culotte !
Je le remerciai.
— Ah! à propos, ajouta-t-il, vous savez qu'il vous faut l'autorisation de M. Havin, non par lettre, mais sur le dessin même.
J'allais chez M. Havin, au Siècle. Il me fit dire de venir le lendemain, rued'Aumale, à l'heure du matin. Je fus exact. Il était couché sur un petit lit de fer, les draps montés jusqu'au menton, la tète couverte d'un immense bonnet de coton orné d'un nœud de rubans roses.
Je lui exposai le but de ma visite.
— Vous avez le dessin? me dit-il.
— Le voici.
Il le déroula. A peine l'eut-il regardé qu'il poussa un cri d'horreur. Il rejeta sa couverture, s'assit sur son séant et appela plusieurs de ses rédaaeurs qui causaient dans une pièce voisine. Ceux-ci, croyant sans doute à un attentat à la pudeur sur la personne sacrée de leur patron, s'empressèrent d'accourir.
— Voyez, leur cria Havin pourpre de colère, est-ce que jamais j'ai été aussi laid que ça?
Ce dessinateur est une croûte î Il demanda une glace à main et se compara à sa charge.
— Je vous prends à témoin, me dit-il, ai-je un
nez pareil? ce n'est pas un nez, c'est une trompe I J'étouffai d'envie de rire de cet accès de coquetterie chez un homme de sa valeur, et je fus forcé de convenir qu'il avait raison.
Il me rendit le dessin et d'un geste majestueux me congédia en disant :
— Quand votre dessinateur me peindra comme je suis (il avait plus de soixante-dix ans), vous aurez mon autorisation.
J'étais extrêmement embarrassé, que faire? Je retournai au bureau de rédaction; par hasard, Oulevay y était. Je lui racontai l'histoire.
— Ah I il veut paraître jeune, me dit-il, envoie le garçon de bureau acheter des couleurs et des pinceaux.
Il peignit sur l'épreuve un Havin à vingt ans, les rides étaient remplacées par des joues fraîches, rubicondes, rebondies, à faire envie à un enfant de choeur, le nez en vitelotte était remplacé par un nez à la Roxelane, les yeux agrandis et ombragés de longs cils noirs étaient substitués aux yeux chassieux et pochés du vieillard, un vrai amour de Boucher.
Je retournai chez M. Havin. Comme la veille, il était couché. A la vue du dessin maquillé, il se pâma d'aise.
— A la bonne heure, me dit-il cette fois, votre dessinateur est un homme de talent !
Il me signa aussitôt l'autorisation.
— Excusez-moi si je ne vous reconduis pas, me dit-il en riant.
De retour au journal, Oulevay s'empara d'une éponge et lava le portrait qui reprit sa laideur primitive.
Le journal fut imprimé; j'en envoyai plusieurs exemplaires à Havin. Quelques heures plus tard il accourut tremblant de rage.
— Mais je n'ai jamais autorisé une pareille monstruousité! dit-il en suffoquant.
— Pardon ! lui répondit Oulevay en lui montrant répreuve.
Il se mit à rire.
— Une autre fois je garderai un double, dit-il.
C'est au Monde 'pour rire que Tidée de /a Lanterne de Bocquillon prit naissance. Humbert, chagrin et malheureux, car ses dessins ne se vendaient guère, venait presque tous les jours nous offrir de la lui publier.
— Vous verrez, nous disait-il, que c'est une fortune.
Personne n'y croyait. Pourtant Humbert avait raison, cette lanterne fut un immense succès et une grosse affaire d'argent.
M. Alfred Paz, un personnage aujourd'hui^ ministre plénipotentiaire s'il vous plaît, décoré sur toutes les coutures, n'avait d'autre ambition alors que de signer les Échos de Théâtres, que Frébault rédigeait. Je n'ai jamais vu un homme plus heureux, le samedi, lorsque le journal était tiré ; il accourait avec un numéro, encore humide « des baisers de la presse » et nous disait :
Iv:> PARIS-CANARD
— Hein! comme c'est bien écrit, il a tout de même du talent Gaston Zap ! !
Il croyait que c'était arrivé !
Manie innocente qu'on lui pardonnait en raison de son bon cœur.
Le Monde j^our rire disparut au moment de la guerre de 1870.
Le 9 février 1869, le Centre gctuche fit son apparition sous la direction de .M. Pierre Baragnon (Petrus, pour les fanatiques du magnétisme). Il avait pour collaborateurs MM. Florian Pharaon, Thomas Puech, Marc Fournier, Jules Hatté, Violet-le-Duc, le comté Alfred de la Gueronnière, Camille Fârcy, A. Bitard, Chirac, E, d'Avray, Ch. Brun, Henry Duchesne et votre humble serviteur.
Si jamais journal vécut par des prodiges d'habileté, ce fut assurément celui-là.
Tous les jours il devait cesser de paraître, et cous les jours M. Baragnon trouvait des ressources.
C'était une rédaction absolument amusante.
Florian Pharaon ne songeait pas alors qu'un jour il éclipserait la gloire du baron Brisse. Il rédigeait IsL GdLzette de Paris qu'il signait du nom de Basilbak.
Tous, nous le plaisantions sur ce nom barbare, pourtant il lui appartenait réellement :
Lors de la campagne d'Egypte (1798), Napoléon l" emmena avec lui plusieurs membres de l'Institut, orientalistes distingués, pour servir d'in-
PARIS-CANARD I^f)
terprètes à l'armée. Malheureusement, une fois làbas, ils s'aperçurent que tout ce qu'ils savaient, c'est qu'ils ne savaient rien. On dut alors avoir recours à un brave homme qui, depuis longues années, exerçait les fonctions d'interprète : c'était le père de Florian Pharaon. Il rendit de réels services. Pour le récompenser, Napoléon lui conféra le titre de comte dQ Bscalbek. Chacun sait que cette ville, l'antique Héliopolis ou cité du soleil, fut détruite, ou du moins ce qui en restait, en lySg, par un tremblementde terre. C'était donc un pauvre comté.
Les pièces lurent adressées à la chancellerie, à Paris, mais l'employé chargé d'établir les lettres' de noblesse, ne put jamais lire Baalhek, Pas embarrassé pour si peu, il écrivit simplement Bctalhak, ce qui fait que notre pauvre confrère était comte d'un comté imaginaire.
Il s'en souciait au reste fort peu. En fait de noblesse il avait celles de l'esprit et du cœur; celles-là n'étaient pas imaginaires.
Thomas Puech rédigeait le Bulletin politique. En voilà un qui était convaincu qu'il exerçait un sacerdoce !
Il s'enfermait dans le réduit qui lui servait de cabinet de rédaction. Il écrivait, raturait, geignait, soufflait, puis finissait par jeter la copie si laborieusement pondue au panier. Alors il recommençait, et à une heure de l'après-midi, après cinq heures de travail, il en était encore à son titre. Le metteur en page, impatienté, le suppliait de terminer.
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— Encore cinq minutes, disait Puech; la France a les yeux sur le Centre gauche et le bulletin c'est le journal !
Douce illusion!
Le pauvre Puech, con:ipromis dans l'affaire de la Probité financière^ mourut à 1 Hôtel-Dieu, juste à temps pour éviter une condamnation.
Henri Duchesne faisait les échoSj il excellait à démarquer la prose de ses confrères. C'était toute son ambition ; ce n'était pourtant pas un homme parfaitement heureux, il enrageait, parce que son nom s'orthographiait comme celui du fameux dentiste Duchesne et qu'on affectait dans les petits Journaux de le confondre avec son homon^'-me.
Le Centre gauche publia, dès son début, un feuilleton dont le titre était : un magistrat, étrange récit par Camil.e Farcy. Un jour, un compositeur distrait ou en veine de malice, transposa le titre, et les abonnés ahuris purent lire: étrange farcy par Camille récit.
Ce feuilleton n'eut vraiment pas de chance. Farcy récrivait au jour le jour. Un matin il oublia de m'envoyer sa cojjie; M. Baragnon, homme de ressource, à qui je contai mon ennui, me dit :
— Faites le feuilleton aujourd'hui!
— Mais je ne l'ai jamais lu, ajoutais-je.
— Que toute la rédaction s^y mette, me répondit-il.
Avec M. Baragnon il n'y avait qu'à s'incliner. Toute la rédaction se mit à l'œuvre. Sans avoir
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lu les précédents feuilletons, tant bien que mal nous fîmes la suite, mais en introduisant dans l'action trois personnages nouveaux, un médecin, une sage-femme et un nouveau-né.
Le lendemain, le pauvre Farcy arriva à la rédaction, son feuilleton à la mam. Il entra dans une colère épouvantable, d'autant plus grande qu'il avait la prétention d'égaler, sinon de surpasser, comme romancier, Alexandre Dumas père et Paul Féval. Heureusement que^ pour le consoler, M. Emile Ollivier, quelques jours plus tard, le nomma sous-préfet à Yssingeaux, ce qui le dispensa de terminer son feuilleton et de faire périr de mort violente les trois personnages qui le gênaient.
Quand Farcy fut nommé sous-préfet, son premier soin fut d'aller acheter une épée, et, le soir, il se promena sur les boulevards avec son épée sous le bras. Au café de Madrid, Duchesne voulut absolument qu'il ceignît la fameuse épée, pour voir comment cela lui irait. On finit par le décider et, comme il n'avait pas de ceinturon, Joseph, le garçon, nous donna une ficelle. C'était à mourir de rire.
Farcy avait un gros chagrin, surtout quand on lui demandait s'il emmènerait dans sa sous-préfecture, sa belle-mère, la grosse industrielle de la rue Joubert. 11 n^avait de commun que le nom avec cette femme célèbre, mais il avait si peur qu'on le crût son parent, qu'il ne négligeait pas en
VOUS abordant, de vous dire: Vous savez, je n'habite pas rue Joubert !
Pauvre Farc}^, il est mort de dépit, de n'avoir pu être député!
L'homme le plus distrait du monde après Mirés était M. le comte Alfred de la Gueronnière, il passait sa vie entre son magnifique château de Thouron, dans les montagnes du Limousin, Thôtel de M. Thiers, place Saint-Georges, et le numéro 17 du faubourg -Montmartre où étaient en premier lieu les bureaux du Centre gauche.
Il entrait comme une trombe, renversant tout sur son passage, nous apportant à chaque visite un nouvel article, toujours le même, d'une longueur effroyable, un panégyrique de AL Thiers, en quatre colonnes. Pour lui, AL Thiers était un dieu, il en était fanatique à tel point, qu'il faisait, avant de quitter sa chambre, ses dévotions devant une photographie du petit.grand homme.
Le comte Alfred de la Gueronnière était un type particulier. Il mettait la poudre dans les encriers, s'asseyait sur nos chapeaux, sur le chat de la concierge qui ronronnait doucement sur le canapé. Il se trompait de chapeau, ou de pardessus. On riait quand même, car c'était l'homme le plus charmant du monde, un spirituel causeur, un conteur inépuisable, doué d'une mémoire extraordinaire.
Ses distractions étaient passées à l'état de légende. Un jour il oublia un fiacre à la porte du
bureau du Centre gauche. Le cocher, après plusieurs heures d'attente, entra nous demander si nous n'avions pas chez nous un monsieur dont il nous donna le signalement.
— Si, lui répondit Brun, mais il est parti.
— Reviendra-t-il ? fit le cocher. Oai, ce soir ou demain.
— J'attendrai.
Le cocher attendit en effet et le lendemain xM. de la Gueronnière avait trente-six heures de fiacre qu'il paya sans sourciller.
Une autre fois, il reçut d'un de ses amis une dépêche, le priant d'accourir en toute hâte (il était à son château). Obligeant et serviable à l'excès, il prit une valise, le chemin de fer et accourut.
Son ami avait eu une querelle, il avait choisi M. de la Guerronnière comme témoin. Quand il fallut s'habiller pour aller chez l'adversaire, il ouvrit sa valise, elle était vide, il avait oublié de la garnir des objets nécessaires.
— Oh ! ce n'est pas une affaire, dit-il à son ami, allons chez le chemisier.
Bras dessus bras dessous, ils arrivent chez un chemisier en renom, rue Richelieu. Le magasin était plein de demoiselles qui s'empressèrent autour du comte. On lui prit mesure. Alors il ôta sa redingote, son gilet, ses bretelles, il allait déboutonner son pantalon, quand le patron l'arrêta...
— Monsieur n'a sans doute pas remarqué qu'il est entouré de jeunes filles.
— Tiens, c'est vrai, répondit-il, une minute de plus et je changeais de chemise.
Après 1870, il repartit pour son château de Thouron ; 11 y est mort entouré de l'estime de tous, et pensant sans doute aux heures joyeuses d'antan.
Marc Fournier venait très rarement à la rédaction, à notre grand regret à tous, car c'était un homme aimable, s'il en fût. Bonne et douce figure, il n'avait jamais un mot amer pour ses ennemis.
Il rédigeait au Centre gauche le feuilleton dram.atique. Ses appréciations faisaient autorité dans le monde artiste.
Les directeurs adressaient le service des premières au bureau du journal. Malgré une active surveillance, on lui dérobait ses places. Voici comment il se plaignait :
Vous continuez, mon cher Virmaître, à ne pas plus
vous occuper de moi, quant aux services, que si je n'existais pas. Si je n'avaispas eu le soin de demander des places à l'auieur de Polichinelle, je n'aurais pas pu voir la pièce, comme hier, au Vaudeville, une première représentation dont je n"ai eu connaissance que par les journaux et ainsi de suite.
Avouez que vous êtes bien heureux d'avoir affaire à moi, c/ze-f qui désormais une douce indiffére7ice tient lieu de tout.
Marc Fournier est mort à Saint-Mandé dans la maison de santé de madame Brière de Boismont, le 4 janvier 1879. Il n'est pas mort sans
PARIS-CANARD lô^
espérances, car S2S dernières paroles furent cellesci : (( Elle viendra demain ! »
Ellel tout un poème de regrets et de souvenirs! C'est une histoire trop intime pour être racontée. C'est à xM. Pierre Baragnon que Ton doit d'avoir, le i5 août 1870, baptisé Tempereur Napoléon : Sa Majesté invasion III
Il avait la double vue, une réminiscence de son jeune âge, sans doute. Malheureusement, le général Trochu à qui ce qualificatif déplut, fit saisir le journal par le commissaire de police Marseille.
Lq Centre gauche se composait 17 faubourg Montmartre et s'imprimait chez Chaix. Pendant que le commissaire apposait les scellés sur les portes de Tatelier de composition, les presses tiraient le journal à toute vapeur. Les porteurs et les rédacteurs enlevaient les feuilles au fur et à mesure et les vendaient à la foule qui se les disputait à n'importe quel prix au coin du faubourg et du boulevard Montmartre.
Quand on vint prévenir le commissaire, vingt mille exemplaires au moins étaient répandus dans le public. Il était furieux du tour que nous lui avions joué, et, sans la révolution du 4 septembre, assurément M. Baragnon eiàt été poursuivi, mais les extrêmes se touchent : au lieu de la paille humide des cachots, il fut nommé préfet des Alpes- Maritimes. Ce département peut se vanter de n'avoir jamais eu un semblable préfet. Ses administrés gardent encore son souvenir.
M. Pierre Baragnon est un caractère et un écrivain détalent. Ayant longtemps habité POrient, il a conservé de son séjour dans ces pays Thabitude du silence. C'est un taciturne et il est regrettable qu'il ait émietté ses qualités maîtresses dans la publication d'une foule de journaux et de brochures qui n'ont laissé aucune trace.
Après la disparition du journal, la rédaction se dispersa à tous les vents.
Le Journal de Paris parut le 27 août 1867 avec cette devise : Fluctuât nec viergitur ; MM. JJ. Weiss et Hervé en étaient les deux rédacteurs en chef. Cette feuille avait été créée pour soutenir la cause de la monarchie constitutionnelle; mais dirigée dans un esprit très libéral, elle avait plusieurs rédacteurs appartenant au parti républicain, comme MM. SpuUer et Ranc.
Le ministère Rouher-Lavalette était plus inquiet de la publication de ce journal que de toutes les feuilles appartenant au parti républicain. Il voyait avec terreur ce groupement d'hommes de talent : MM. Edouard Hervé, J.J. Weiss, Spuller, Ranc, Fouquier et Sarcey, qui se disposaient à faire une guerre acharnée à l'Empire ; guerre d'autant plus dangereuse, qu'elle serait faite en un beau langage, appuyé sur des doctrines sérieuses, et que le Journal de Paris^ le seul de sa nuance, allait rallier une grande partie de l'opposition libérale.
Le premier article du premier numéro dû à la plume de M. J.J. Weiss, le second écrit par M. Edouard Hervé, donnèrent immédiatement la mesure de ce que serait ce journal. Après les avoir lus, le ministère ne pouvait plus avoir aucun doute. Le Journal de Paris prenait rang. Il fallait désormais compter avec lui.
AL J. J. Weiss quitta le Journal de Paris, en janvier 1870, appelé par le ministère Ollivier, au poste de secrétaire général des Beaux -Arts. M. Edouard Hervé devint alors le seul directeur politique et rédacteur en chef du journal. Tout en étant fidèle à ses traditions, il lui donna une impulsion nouvelle et lui imprima ce caractère particulier, froid, profond, réfléchi, qui fait sa force et le fond de son talent.
M. Edouard Hervé combattit énergiquement la déclaration de guerre à la Prusse, ce qui prouve qu'il mettait les intérêts de la France au-dessus de ses sentiments personnels, car, homme politique, il devait prévoir, d'après Tétat des esprits, que l'insuccès des armes impériales amènerait fatalement la chute de TEmpire.
Le Journal de Paris^ après le départ de M. J.J. Weiss, s'adjoignit MAL Louis Joly, Louis Teste et Jules Delafosse. Tous restèrent fidèles à leur poste de combat pendant le siège et pendant la Commune.
Sous la Commune, malgré ce qu'en disent ses apologistes, le danger éta't grand pour les rédac-
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teurs d'une feuille qui affichait hautement ses principes monarchiques, d'autant plus que M. Hervé avait signé la protestation des journalistes contre les actes arbitraires de la Commune vis-à-vis delà Presse. Néanmoins le Journal de Paris continua courageusement son œuvre, jusqu^à sa suppression, le i5 mai 1871, par ordre du délégué à la Sûreté générale,
M. Edouard Hervé ne quitta Paris que dans les premiers jours de mai. N'ayant pas quarante ans, il eût été infailliblement incorporé dans les bataillons de la Commune.
Il rentra dans Paris, les derniers jours de mai, et aussitôt fit reparaître le Journal de Paris. Le premier acte de M. Hervé, alors que les ruines de THôtel-de-Ville, des Tuileries, du ministère des finances, fumaient encore, fut de demander l'amnistie pleine et entière, sans restrictions, sans conditions, pour les malheureux, simples gardes, victimes de grands coupables qui avaient fui au trav^ers les lignes prussiennes, les abandonnant au châtiment. M. Hervé ne fut pas écouté. L'exemple d'un royaliste prêchant le pardon au nom de l'humanité et de la France encore en larmes par suite de nos récentes défaites ne fut pas suivi par les républicains au pouvoir.
Le Journal de Paris continua sa campagne ; il soutint constamment les droites à l'Assemblée Nationale, il appuya et il était logique en cela le 24 Mai. Après le vote de la Constitution, en
1875, et l'échec des droites en 1876, le Journal de Paris fut supprimé volontairement par M, Edouard Hervé. Le service des abonnés fut continué par V Estafette, journal de même nuance, publié sous la direction de MM. de Villemessant et Ernest Daudet comme rédacteur en chef.
M. Edouard Hervé ne pouvait rester inactif, 11 voulut assurer l'existence du Soleil, le continuateur de l'œuvre entreprise par le Journal de Paris. Il y réussit grâce à son talent, à celui de ses rédacteurs et par son administration vigilante.
Il me faudrait un volume pour faire la biographie de M. Hervé. Il me suffira de dire que TAcadémie française, en l'admettant dans son sein, a honoré rhomme que le journalisme français est heureux de saluer comme un maître.
Aux beaux jours du Journal de Paris, MM.Ranc et Spuller ne songeaient pas qu'ils tiendraient quelques années plus tard une grande place dans le parti républicain.
M. Spuller, caractère froid, méthodique, n'a pas eu grand etfort à faire pour arriver : il était Tami de Gambeita, il n'a eu qu'à se laisser porter par le flot.
Quant à M. Ranc, sa vie fut plus orageuse. Il débuta, chacun sait ça, par conspirer contre l'Empire. Un détail curieux à ce sujet:
Au lendemain d'un complot dirigé contre la vie de l'Empereur, M. Ranc fut appelé dans le cabinet du juge d'instruction. Il arriva à l'heure fixée
par le mandat de comparution, il était très inquiet. Le juge le regarda à peine, fouilla dans son dossier et en retira une pièce contenant l'interrogatoire du principal accusé M. R...
— Vous connaissez R... dit le juge à M. Ranc?
— Beaucoup.
Le magistrat parcourut de nouveau l'interrogatoire de R..., puis il reprit :
— R... vous a confié qu'il avait l'intention de tuer l'Empereur?
M. Ranc allait répliquer, le magistrat ne lui en laissa pas le temps et continua :
• — ■ ... Vous Ten avez dissuadé...
M. Ranc respira, mais avant qu'il eut le temps de reprendre haleine
— ... Oui, vous l'en avez dissuadé, vous lui avez dit : (( Tu es myope, tu le manquerais! »
Quelques mois plus tard, M. Ranc était à Lambessa, d'où il s'évadait peu de temps après. Il ne rentra à Paris qu'après l'amnistie de 1800.
Victor Noir était reporte?' au Journal de Paris, cela peut paraître invraisemblable, mais cela est exact.
Pourquoi le malheureux garçon n y est-il pas resté !
Le Père Duchêne. — L'Impératrice et Maroteau. — On nous a saisis. — Lebiezet Barré journalistes. — Le Faubourg. — Delesveau et M. Bazin. — Puissant er M. Francis Enne. — < La. Misère. — Désiré et Gustave Fiourens. — Le Jocko. - Le Rrrrranl Le Salut.—- Les rastaquouères de lettres. — Les louanges de mademoiselle X... —Le lampiste allume ^ M. de R... éclaire. — • Le Sifflet et Michel Anézo. — M. de Broglie et le cochon du Sifflet. — Saint Joseph. — Une victime de la réaction. — Le Carillon. — Encore saint Joseph et le maréchal. — Pensées et maximes sur la femme. — Un dizain réaliste.
Le Père Duchêne parut le 3 décembre 1869, sous la direction de G. Maroteau, avec MM. Passedouët, Alexis Bouvier, G. Puissant, La Palférine, E. Vermersch, E. Pouvillon et Prosper Duchemin-, le gérant était M. Mourot.
Plus loin, au chapitre : La Presse en i87i, les lecteurs apprécieront Maroteau comme homme politique. Le numéro cinq du Père Duchêne nous donne la mesure du littérateur :