ELLE
C'est toujours elle, mais comme elle est vieille.
Toujours l'œil grand, curieux, velouté, qui respire et quê'e le plaisir, mais l'amande andalouse s'éraille en patte d'oie. La voilà toujours cette lèvre orientale, toute prête à suçoter Tambre d'un narghilé, mais la bouche s'est usée à tant d'œuvres profanes, qu'elle boude, elle boude le présent. Le menton replet indique la femme exigeante en amour, mais il s'enfonce dépité dans l'avenir.
Ces joues ovales, épanouies, voluptueuses, insatiables de caresses, on les reconnaît à première vue, mais voyez-les, bouffies, retomber en fanon des deux côtés, ratatinées de baisers, brûlées de comestiques, elles ne s'occupent plus qu'à mâcher, mâcher encore et toujours.
Que c'est hideux une femme qui mange le pain des autres gagné comme on sait! que c'est hideux!
Mange et bois, gonfle-toi, vieille fille, puisque ton amant en titre, ramolli d'épines, bourrelé de rem.ords de vessie, est impuissant lui-même à satisfaire les convoitises jamais assouvies de ta chair.
Tu le dégoûtes! qui voudrait de toi? Mange, bois et va à la messe : rebut des soudards eux-mêmes, te voilà mûre à présent pour les prêtres.
C'est toujours elle, la vieille fille, mais comme elle est vieille !
Cette citation suffit pour apprécier l'ignominie de cette feuille.
Dans le numéro sept et dernier du Père Duchêne se trouvait cette note :
0)1 nous a saisis.
Nous avons voulu la liberté, nous l'avons prise.
Nous la défendrons jusqu'au bout, même contre les sol-
dats qu'ils feront marcher sur nous, drapeau dans le vent, bavant dans les clairons, dandinant les pompons comme des balles de sang caillé.
Ils ont cassé nos plumes.
Aux jours de l'émeute nous leur casserons la gueule.
La rédaction du Père Duchêne.
Plus tard, en 1878, parut un Père Duchêne qui n'avait rien de commun avec ses devanciers pour le style, il était rédigé par M. Amandru, lequel fut condamné par la cour d'assises de la Seine à six mois de prison, pour avoir commis le délit d'excitation à la haine et au mépris.
Un incident curieux se rattache à la création de cette feuille;
Le 6 avril 1878, la déclaration suivante fut adressée à la Préfecture de police :
« En exécution des articles i^''et 2® de la loi du Il mai 1868, je soussigné, Buffenoir (Hippolyte), né à Vougeot (Gôte-d'Or), le 16 octobre 1847, professeur de littérature à Paris, rue Jacob, 25, jouissant de tous mes droits civils et politiques, déclare avoir l'intention de publier un journal, traitant de matières politiques et d'économie sociale, qui sera intitulé : le Père Duchêne.
Le gérant du Père Duchêne sera M. LEBIEZ (Paul-Louis), né à Angers le 3i juillet i853, professeur de sciences, à Paris, rue des Fossés-Saint-
Jacques, 3; réanissant toutes les conditions prescrites par la loi. »
Hipp*. Buffenoir-Lebiez.
Paris, 6 avril 1878.
On se rappelle que Lebiez, en compagnie de Barré, qui devaient rédiger au Père Duchêne Iqs tribunaux et les crvmes, assassinèrent la veuve Gillet, la laitière de la rue Hauteville, et que tous deux furent exécutés place de la Roquette.
Lebiez avait donc raison de déclarer qu'il réu-* nissait toutes les conditions prescrites pa,r la, loi, pour être le gérant d'un journal qui voulait reprendre la tradition de la grande époque de 1792 au 9 Tnermidor.
Le Père Duchêne illustré qui pdivui, du 17 Frimaire 87 au 10 Ventôse 87 (1878-1879), était rédigé par Raoul Fauvel, L. de Gramon. et H. Brégeot, sous les pseudonj^mes : la Marianne et Mastroque, Pasquin le dessinateur, signait : Le fils Duchêne.
C'était une feuille d'un réaliste achevé. J'y trouve cette historiette :
— Un beau soir, étant sorti pour aller gambiller au Vieux-Chêne, où alors les gens chouettes pinçaient leurs rigodons plutôt sur le cul et la tronche que sur les guibolles, j'éprouvai après deux canons et autant de saladiers, le besoin d'aller me délester i'estanfale aux goguenos.
Comme j'arrivais devant la porte de l'antichambre à
Richer, je vois radiner derrière moi une goazesse.... Oh mais là! une gouzesse tapée !
Ça vous avait des yeux à faire sa raie dedans, et des cheveux..,. Oh! des cheveux à la défaire!
Et la pauvre bougresse arrivait là, en serrant les dents et les fesses d'une façon qui ne permettait pas d'avoir le moindre doute sur ce qui se passait à l'intérieur de son âme et de mais, suffit!
Ma foi, parole d'honneur, je me sentis tout ému.
— Voyons, me dis je, père Duchène, tu es un homme.
Tu es fort.
Tu peux dissimuler tes émotions plus longtemps que cette gosse-là !
Laisse-lui donc ton tour.
Aussitôt fait que pensé, je la laisse pénétrer dans le centième ciel.
Et dix secondes après, la garnison de mon for intérieur effectuait une sortie, avant le signal, chargeant h fond celui de mon culbutant!
Mais aussi, ce qu'elle m'a remercié !
Ah! oui! entre nous la glace était rompue...
Si bien rompue que la gonzesse en question esc devenue la mère Duchene.
La misérable a répondu à mon acte héroïque en m'épousant !
Et il y a des gens qui soutiennent encore que la vertu est récompensée!
Et ce dizain :