SOCIÉTÉS CHANTANTES
oyez-vods cette danie coiffée à reniant, avec une couronne blanche posée à la vierge?...
A propos, il sérail convenable que nous dissions deux mots du lieu de la scène. C'est une salle de trente a quarante pieds de long, sur vingt de large, dont les quatre murailles sont pavoisées de drapeaux, d'écussons et de devises. Autant de devises, autant de chaleureux appels à la décence. Au fond de la salle s'élè\c le bureau. Ce bureau est occupé par quatre dames, un bol de vin chaud, quatre litres à douze, et un nombre de coupes à l'avenant, car, ce que j'ai peut-être oublié de vous dire, c'est que cette séance, consacrée a l'honneur des dames, est présidée par la plus belle moitié du genre humain. En considération de la solennité, nombre de goguettes ont envoyé leur députation, et chacune de ces députations se distingue par un petit drapeau dont le manche est planté dans le goulot d'une bouteille, ce qui présente à la vue l'agréable aspect d'un parterre émaillé de chiffons bicolores et de pipes culottées. La salle est déjà tellement remplie, que l'on se tient debout entre les tables, vers la porte et contre les murailles. Le chef des cérémonies l'ait des prodiges de valeur pour se procu-
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rer des tabourets, et le pniirroijeiir, dont l'importance est poussée ce jour-là aux dernières limites du possible, va, vient, rampe, se glisse comme un lézard dans l'herbe, profite du moindre passage pour insinuer un litre à douze, et de la plus légère issue pour en retirer le prix.
Mais revenons à la dame coiffée à l'enfant. Cette dame, qui n'est rien moins que la première présidente, porte une robe blanche agréablement décolletée, un cordon bleu pour écharpe, et se distingue par l'air on ne peut plus solennel de toute sa personne. Elle boit un coup, s'en verse un second, puis elle se lève.
Ici, le silence qui commence à s'établir est brusquement interrompu. Les deux battants de la porte du fond se sont ouverts, et l'on voit s'avancer en bon ordre un drapeau de quinze pieds de long sur douze pieds d'envergure, suivi de vingt messieurs ornés de moustaches, de chemises de couleur et de chapeaux cirés. Le drapeau est placé diagonalement du parquet à la muraille, ce qui coupe la salle en deux triangles égaux, et les messieurs à moustaches, résolus à mourir de chaleur et d'asphyxie, se pressent bravement autour de leur pavillon. Ces héros sont les canotiers du Cormoran, joli brick non ponté de deux tonneaux et demi; ces marins intrépides, généralement connus par leurs voyages de circumnavigation dans le bassin de Bercy, se sont particulièrement illustrés par la découverte de l'île Sa'ml-PiqneloH, qu'ils abordèrent par quarante-deux degrés de latitude nord-est, entre Charenton et Choisy-le- Itoi. Cette île, qui a Irois mètres de tour, est excessivement fertile en sable fin de rivière. On y trouve en abondance des coquilles d'huîtres, de vieux tessons de bouteilles, des chats crevés, et pas mal de trognons de choux. Les canotiers du Cormoran, non moins familiers avec Vm de poitrine qu'avec les hasards de la Seine, forment une société chantante pour l'exhibition des barcarolles, nocturnes, chœurs, balancelles, et tout ce qui concerne leur état. On comprend dès lors que c'est en qualité de chanteurs qu'ils honorent la goguette de leur présence.
La dame est donc coiffée à l'enfant, disions-nous plus haut, avec une couronne blanche posée à la vierge. Klle est debout, la coupe en main, l'ne fois pour toutes, on saura que dans le vocabulaire Ijrique des goguetiers, une coupe signifie un verre à boire de la forme la plus primitive, et vulgairement nommé casse- noisette. La bouteille prend également le nom de flacon, à moins que les exigences du couplet n'obligent le poëte à donner une rime à treille ou à liqueur vermeille, auquel cas la bouteille rentre dans la plénitude de ses droits.
La dame élève la coupe à hauteur de l'œil, et dit :
« Mes bonnes amies, mes joyeuses camarades,
« Nous commencerons cette agréable séance par porter une santé à nos aimables « vainqueurs. J'invite donc tout le sexe présent à vouloir bien se lever pour répondre « à cette honorable santé. »
Le sexe obéit à ce galant appel. Les aimables vainqueurs demeurent assis à culotter leur pipe.
« Mes bonnes amies, continue la présidente, tâchons d'exécuter le commandement « en dames expérimentées, et prouvons qu'il n'y a pas de conscrites parmi nous. At- « tention!... Enlevons la coupe à deux doigts de la bouche, approchons-en les lèvres, « tarissons-la jusqu'à la lie... et, en la reportant à un pouce de la table, prouvons par
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un feu bien nourri le tendre unisson de no» sœurs par l'accord de nos verres. « I il !.. deux !... I rois ' ' ! >
Roulement général.
i Saoredieu ! « dit un aimable vainqueur.
Le maint des cérémonies. — Qu'est-re qui s'est permis de dire sarredieu?
L'aimable vainqueur. — C'est moi. •
Le maître dis cérémonies. — Mors je vous rappellerai... à la pudeur.
L'aimable vainqueur. — Plus souvent ! j'ai dit sacrediêu, parce que le mouvement de nos daines a été un peu ficelé dans le premier genre, et que ça (latte un homme, vu le motif de la chose.
Lo madrigal étant généralement saisi, les aimables vainqueurs applaudissent à tout rompre, et la présidente croit devoir accorder un sourire à l'interrupteur. Le maître des cérémonies, battu pour cette fois, retourne à ses tabourets, dépendant la présidente, avant de reprendre le NI de son discours, pense qu'il est de sa dignité de relever cet incident par une courte exhortation :
'i J'aurai l'honneur de vous dire, mes bons camarades, continue-t-elle, que non» ne sommes pas du tout ici pour nous amuser. »
Un oimable vainqueur. — Oh! oh!
Lé maître des cérémonies (qui veut prendre sa revanche). Silence, \es chevaux d'Apollon !
In (lierai d'Apollon (indigné). — ("est pas un cheval d'Apollon qui a cause, c'est un miimul .
L'animal coupable. — C'est vrai que j'ai dit oh.' mais je maintiens mon idi '
Un ami de lagn'ieic française. — Alors motus, et bois sans oh!
Le maître des cérémonies, les cheviiu r, les animaux, les dames et les demoiselles, tout le monde part d'un éclat de rire qui fait trembler le plafond, après quoi la présidente continue en ces termes :
« Quand je dis que nous ne sommes pas ici pour nous amuser, je m'entends. On ne a doit pas s'amuser à empêcher les autres de s'amuser, parce qu'alors il n'y aurait plus « d'amusement, voilà. Pour lors, il s'agit de chanter. Mais à propos, vous n'êtes pas tan* « ignorer, mes bons camarades, que les statuts obligeant les dames du bureau à ré- « péter les refrains, si ces refrains... étaient, sauf votre respect, indélicats et... trop S légers, vous comprenez, mes bons camarades, (pie... suffit, nous sommes des dames.
et vous êtes tous Français. (Vifs applaudissements.) Enfin, mes bons camarades, vous « savez que les chansons qui attaqueraient la pré-ro-ga-ti-ve roy... (Ici, les conversa- ■ tions particulières couvrent la voix de l'oratrice.) La parole est à notre maîtresse des n chants, pour la donner à qui de droit. ■
La maîtresse des chants, petite brune au regard batailleur, s'éclaircit la voix d'un verre de vin chaud, et fait claquer ses lèvres d'un air formidablement exercé.
« Mes amis, dit-elle, la parole est en premier à madame Paméla, et en second à nos o braves compagnons du Cormoran. »
Au nom de madame Paméla, on dirait que les deux cents poitrines de cette assemblée ont cessé de respirer. Tous les regards sont fixés vers le fond de la salle, et, d'une table à l'autre, on se montre un groupe privilégié où paraît se dérober encore l'objet
l'AKIS CHANUM
de cet empressement. Qu est-ce donc que madame Paméla? Nous allons le savoir.
La voilà! Elle est debout, la tète légèrement inclinée, l'œil pétillant d'une gaieté sympathique. Madame Paméla peut avoir vingt ans. Elle est petite, faite au tour, fine, souple et déliée. C'est une blonde aux yeux noirs. Elle a sur ses épaules une mantille noire, mise de façon à ne rien voiler des lignes serpentines d'un cou charmant, sorte de coquetterie que la lorette affectionne et qui lui sied à ravir. Est-ce que madame Paméla est une lorette?
Madame Paméla est une Muse, monsieur, une Muse fort jolie, fort spirituelle, fort gracieuse et fort tendre, quatre particularités fort rares chez une Muse, excepté la dernière. Madame Paméla fait des chansons, les met en musique et les chante. Elle a une voix nette, cambrée, sonore, une de ces voix qui ont plus d'esprit que d'âme, mais qui ont de la verve, de l'allure et du montant. Madame Paméla, monsieur, telle que vous la voyez ainsi campée sur ses hanches, bien en point, l'air moqueur et satisfait, est la goguette incarnée. Madame Paméla a un nom de guerre parmi les gais buveurs ; ils l'appellent la Faridondaine. Quand elle se prend, la divine folle, à débiter ses couplets, c'est un délire, c'est une lièvre parmi les auditeurs. On l'accompagne de la voix, du geste, du choc des verres et des battements de mains. On s'agite, on trépigne, on boit, on se grise, on devient fou. Je ne sais quel souflle passe sur les fronts et fait tournoyer les têtes. Je ne sais quel dieu tous ces buveurs subissent, mais c'est un branle entraînant qui étourdit, qui enlève, et qui arracherait un rire à Tisiphone elle-même, et. qui plus est, un rire de belle humeur !
Et qu'ose-t-nn dire aujourd'hui ? que nous devenons tristes, que nous pensons, que nous spéculons, que nous bâillons? Qui dit cela? Des journaux sérieusement lourds et gravement ennuyeux, des buveurs d'eau. Laissons-les divaguer, ce sont des pleutres atrabilaires qui ne savent pas que sous le soleil de France, tant qu'il y aura des vignes et de jolies femmes, le roi d'Yvetotsera un grand roi, et la mère la Joie une grande reine.
Cela convenu, lecteur, je vais écouter la Faridondaine, et rire à la barbe de... Mazarin...
illuvf iFoiumri.
Madame Paméla, ou autrement dit lu Faridondaine, étant une créature aussi désordonnée que fantasque, ce serait peut-être nous exposer plus tard a des embarras que de promettre sa collaboration régulière a nos lecteurs. Cependant, M Marc Fournier a bien voulu s'engagera nous servir d'intermédiaire pour obtenir de cette Muse capricieuse quelques feuillets épars qui forment, à ce qu'on croit, une partie assez intéressante des mémoires de Faridondaine. Si cette bonne fortune nous échoit, et que nous puissions en outre nous procurer, par tradition orale (Faridondaine n'écrit jamais ses vers), quelques-unes de ses chansons devenues si populaires dans les goguettes, et qui ont fait la célébrité de madame Paméla, nous nous tiendrons pour infiniment heureux de mettre le lecteur de moitié dans ces trésors. Quoi qu'il en soit, néanmoins, nous pouvons annoncer, dès aujourd'hui, que nous publierons le portrait de la Faridondaine dans une de nos prochaines livraisons. — IfOTI nf i.'eniTRUR.
l'AHI.s I HtMANI.