A QUI L'HONNEUR
Uialogue entre CUANSOIX et ROMANCE.
rouvez-mo! dans ce monde celui qui dira à un autre : « Vous avez plus de mérite que moi , je ne viens qu'après vous.... passez. » Trouvez-lemoi, vous dis-je, et j'anéantis d'un trait de plume ce dialogue, qui cependant m'a coûté... plus qu'il ne vaut.... une veille!
Chanson l'éveillée et demoiselle Romance, qu'on prétend sa sœur, se rencontrèrent un jour à l'angle d'un trottoir. L'une s'en allait vive et légère, œil malin, nez au vent, jupe écourtée, décidée dans son allure, et jetant ses refrains à tous les échos ; l'autre, jeux baissés, bras nonchalants, teint mélancolique, et voilée d'une gaze traînante, mesurait ses pas, et ne faisait remarquer sa présence que par de profonds et tendres soupirs. Mais fiez-vous donc, d'un coté à l'air plein de franchise de la Chanson, de l'autre à l'air doux el modeste de la Romance? — Chacune d'elles, en apercevant sa
sœur, eut bien envie de la saluer; mais une autre difficulté surgit ; le haut du pavé, pour laquelle séra-t-il? laquelle convaincra l'autre de sa supériorité, et aura les honneurs de la rue?....
Là je suis obligé de manquera mon rôle d'historien fidèle, et de laisser une lacune.... de plusieurs pages peut-être : ces deux dames dérogèrent tellement aux règles de l'urbanité et du bon ton, qu'il ne pourrait guère m'ètre permis de rapporter les premières paroles de leur rencontre. Elles y dépensèrent assurément beaucoup de vivacité, de finesse et d'esprit; mais c'est pour cela seulement que ma lacune est regrettable.... la politesse n'y aurait rien gagné.
Je les laisse donc épuiser leur fiel à discrétion, tant qu'elles ne diront rien qu'à propos de leur dignité blessée; mais une fois que cela deviendra intéressant, qu'elles définiront réciproquement leur nature, ma foi ! fût -ce en style de la halle, force nous sera bien de les écouter.
Voyons, la discussion s'échauffe; Romance dit vous, et Chanson tutoie. Romance parle avec aigreur... c'est le moment... écoutons :
Romance. — C'est dommage que nous n'ayons pas d'armes, nous nous en servirions pour vider notre querelle.
Chanson. — J'ai raison, cette arme me suffit.
R. — Raison? vous, enfant déguenillée de la folie?
C. — Dans ce siècle, grande dame, les fous sont les sages ; et, dans tous les cas, ce n'est pas avec tes airs pleureurs que lu mèneras à la sagesse.
R. — Je ne mènerai pas non plus à la guinguette, où vous faites si bon marché de la retenue, et souvent même de la pudeur.
C. — Oh ! ma bonne amie, tu en sais trop pour ne pas savoir que rien n'est plus mauvais que les prudes. l\ n'est pire eau que l'eau qui dort, dit le proverbe. Mieux vaut montrer son mollet et s'en tenir là, que de cacher sa cheville et....
R. (sentant son flacon). — Fi ! chère sœur, je ne vous entends plus!
C. — Tiens ! est-ce que j'aurais touché juste? Allons, ne t'effraie pas ; je suis bonne fille..., à tout péché miséricorde. Mais tu m'avoueras que pour faire un faux pas, autant vaut le faire en riant qu'en pleurant. Je ne déteste rien plus que ce vernis de sentiment dont on s'entoure aujourd'hui, et pourquoi? je te le demande; pour cacher absolument les mêmes faiblesses que je me fais pardonner, moi, par ma gaieté et mon franc rire! Dis-moi, sœur, là, en conscience, parce que je saute et gambade un peu vivement, que je grivoise par-ci par-là, et que je m'assieds parfois sur les genoux de l'ouvrier, je vaudrais moins que toi, qui te laisses faire la cour sur un divan, qui t'enivres de la douce atmosphère des salons, et t'y montres souvent le sein aussi nu que les épaules?.... Mais vraiment, ce serait établir la supériorité du boudoir sur la mansarde, du piano sur l'orgue de barbarie, des dorures sur les bois vermoulus, et les dorures, chère sœur, ne font rien à la morale.
R. {impatientée). — Non, mais au moins y a-t-il des dorures.
C. (toute surprise) — Quel pas tu as fait depuis tout à l'heure, sœur chérie! Allons! allons ! nous finirons par nous entendre... et tu céderas l'honneur du pavé à ton ainée. Je ne suis pas coquette, j'espère.
R. — Non, mais terriblement ambitieuse.
C. — Parce que je me fais gloire de ma priorité d'âge ? l'eu de femmes en feraient
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autant, et toi-même, tu n'as |>as l'air bien courroucé de ma protestation. Les hommes ont chanté avant de savoir écrire....
H. Oh ! quant à l'érudition, faites-m'en grâce. Vous pense/, donc, ma sieur, qu'une idée de douce tristesse n'a pu venir dans l'esprit de l'homme avant nue idée grivoise?
(; — je n'en sais rien, mais j'ai toujours cru que l'on a su rire avant de savoir gratter de la mélancolique guitare.
H. — Et vous pouvez remarquer avec quel soin les descendants de votre premier rieur mit conservé le feu sacré qui a pu l'animer d'abord !
C. — Qu'est-ce à dire, Romance ma belle? la chanson ne serait pas'1'....
R. — Pas toujours très poétique, chère fauvette.
C. — C'est donc parce que tu es toujours très nuageuse, que tu n'y vois rien?
R. — Les nuages ne sont pas toujours mon domaine. Je sais les douces choses du cœur et de l'esprit, et vous ne connaissez guère, ma toute belle, que l'éloquence de la bouteille, le gros sel de la rime commune et bourgeoise.
C. — La bouteille a de bonnes inspirations, chère amie, et les preuves en seraient nombreuses depuis Horace jusqu'à Béranger. Pourrais-tu me citer, même parmi tes plus chers, des noms qui valussent ceux-là?
R. — Je vous ai déjà priée de passer sur l'érudition; mais si vous y tenez, j'ai pour moi les femmes les plus distinguées, les àraes les plus tendres, et si à la rigueur il vous faut des noms, Byron, Moore et Chateaubriand n'ont-ils pas inscrit les leurs dans mes annales?
C. — D'accord, mais tu mets en regard une ou deux romances de ces grands noms, et des recueils entiers de chansons du plus éminent mérite.
r. — je sais que la chanson foisonne. Je ne nie pas la quantité, belle chanteuse, mais....
C. — La qualité, peut-être? toi qui tes condamnée aux soupirs les plus plats, et qui prends tout, pourvu que tes langoureux roucouleurs accouplent des montagnes et des campagnes, des amours et des beaux jours, des cœurs et des bonheurs, et deux ou trois autres rimes de ce genre, qui constituent le bagage éternel de tes refrains? toi qui as mis l'amour à toutes les sauces, et qui fais de la poésie à l'eau sucrée à propos d'une feuille de rose, ou d'un sein idem? où diable veux-tu trouver quelque chose de plus banal?
R. — Dans tes couplets, buveuse anacréontique, lesquels sont tout hérissés de Me et de folie, de treille et de liqueur vermeille, de grelots et de goulots, de verres et de trouvères, et de bien d'autres lieux communs encore, tout aussi neufs, tout aussi piquants...
C- — Que les vieilles complaintes dont tu descends, sœur caustique et inconséquen le... Oh! laisse-moi rire, car pour une grande dame, c'est une singulière origine.
R. — Chanson, Chanson, prenez garde, vous qui devez naissance à la première démangeaison de gosier d'un buveur ivre. J'aime mieux pour berceau la douce larme d'un cœur souffrant, que la goutte fumeuse qui brille au fond du verre.
C. — Tu fais de l'étymologie à ta façon, ma chère Romance, comme si l'origine était tout. Et ce que l'on se fait soi-même, donc? Je suis autrement répandue que toi, ma belle prude. D'ailleurs tu ne me contestes pas ma popularité, au contraire tu m'en fais un reproche. Je ne dis pas que ce soit par envie. Cependant considère : je fais rire un peu plus de gens que tu n'en fais pleurer, et le goût des masses est d'un certain poids ; je suis libre, et tu es maniérée: je plais à tout le monde el tu ne fais plaisir qu'à quelques-
uns; je suis une généralité et tu es une excsption. Rousseau, dans son dictionnaire de musique, te consacre une demi-page, et à moi il m'en donne complaisamment cinq ou six entières.
R. —Rousseau n'a fait là que de l'érudition très légère; il ne vous a pas considérée sous le même point de vue que moi. Et que dirait-il aujourd'hui s'il voyait votre dégénérescence, vous qui vous êtes modifiée jusqu'à devenir la grossière et informe chansonnette}
C. — Tu en prends à ton aise, ma belle! c'est dommage qu'on n'ait pas inventé un diminutif pour qualifier les progrès d'écrevisse.
R. — Romanrelle. peut-être? ce serait joli !
C. — Ni romancelle, ni romançonnelle ... attendu que tu ne l'es guère souvent, toi (romance honnête). Tiens, va-t'en te faire chanter par tes commis-voyageurs et tes marchands de nouveautés, et laisse-moi tranquille avec mes bonnes gens aux bras nus; les grands airs me font peur.
R. — Est-ce encore un calembour?