‹ Paris chantantChapitre 47 sur 130 · ROI CHICARD · texte numérisé non relu

ROI CHICARD

Il ne faut pas croire que le bal Chicard, dont on a tant parlé dans les vaudevilles écrits pour mademoiselle listher, soit à la hauteur de sa réputation. Les choses s'y passent assez médiocrement, et sont bien loin de ressembler le moins du monde aux écrits plus qu'extravagants dont les commis-bonnetiers se sont monté la tête à cet égard. D'abord, le bal ayant lieu aux Vendanges de Bourgogne, c'est-à-dire dans un lieu public, la moralité du sergent de ville a dû nécessairement déteindre sur ces essais de saturnales, et miliger ce qui aurait pu s'y rencontrer d'un peu trop fantastique. Ensuite, c'est un fait à constater pour l'édification de nos petits-neveux, que l'époque actuelle, par cela môme qu'elle est aux prises avec la classe moyenne, est incontestablement plus bête que libertine. I.'un des éléments de l'orgie, c'est l'esprit. Mademoi-

selle Guimard fut un des beaux esprits du dix-huitième siècle, et brillait dans un inonde où le partage assaisonnait les soupers. Les filles d'aujourd'hui ne lui ressemblent en rien ; ce sont des marchandes patentées, et voilà tout. Elles ne vont pas au bal Chicard pour prodiguer des mots lestes ou pour agréer l'hommage d'un madrigal; elles y vont pour servir de réclame aux maisons dont elles dépendent, pour faire des affaires, pour obtenir des commandes, et se gardent bien de compromettre leur positi'in en chagrinant la police. On est donc généralement plus grossier que débauché au bal Chicard. Il y a là un tas de malappris qui hurlent, qui braillent, qui se gourmcnl, et qui se figurent être de charmants polissons parce qu'ils jurent comme des charretiers. Enfin, qu'on nous passe deux expressions de leur vocabulaire, il y a plus de pochards que de marquis de Sade, et plus de gouapeurs que de Faublas.

L'engouement pour ce bal a néanmoins été porté si loin, que l'an dernier les billets d'entrée furent négociés à la Bourse. Peut-être Chicard, en sa double qualité d'entrepreneur du bal et de marchand de cuirs, fut-il lui-même pour quelque chose dans celte intrigue à la hausse.

Ce qu'on va voir surtout au bal Chicard, c'est Chicard ; nouvelle déception. Chicard se montre peu, rie danse presque pas, et ne s'occupe guère qu'à faire ses comptes avec le marchand de vin.

Mais ce bal n'a pas laissé d'avoir une influence énorme. Le costume Chicard, la danse Chicard, le langage Chicard, l'air Chicard, le geste Chicard, le vaudeville Chicard, tout cela s'est multiplié de telle sorte que la première voix courageuse qui oserait déclarer aujourd'hui que Chicard est monotone, rencontrerait l'écho d'un million de voix... On ne sait plus où se mettre pour éviter Chicard. Les frères Cogniard ont érigé sa statue à la Porte-Saint-Martin; les Variétés ont forcé Levassor à danser le cancan ; au Palais-Roj al, la troupe balmie tous les soirs, et l'on pense que madame Ancelot fera répéter un de ces jours quelque pas chicocaiidard à madame Doche.

L'ennui naquit un jour d'une plaisanterie infiniment trop prolongée. Chicard a beau être le roi Chicard, un roi assomme toujours à la longue. Par suite de cette fatalité qu'on s'explique, Chicard, condamné à un carnaval perpétuel, s'est fatigué du carnaval, comme le carnaval, condamné à un Chicard sempiternel, s'est fatigué de Chicard. Voilà le plaisir indigéré de son roi, voilà le roi saturé de plaisir. Ce sont deux esclaves rivés à la môme chaîne et qui s'envoient mutuellement au diable.

Le jour que Chicard s'est ennuyé d'être roi, le martyre a commencé pour lui. Le pauvre homme, comme tous les rois de ce monde, a eu dès lors ses angoisses et ses accablements profonds. La peinture de cette lente consomption royale ferait pleurer le bœuf gras lui-même comme un jeune veau de deux mois. Chicard n'est plus que l'ombre lamentable de ce qu'il était jadis. Ce n'est plus qu'une âme en peine que vous voyez errer, triste et sombre, dans les lieux même où il apparut triomphant!

Hélas! pourquoi voudriez-vous que Chicard eût l'âme plusénergiquement trempée que celle de Danton, par exemple, qui finit un jour, lui aussi, par être las de sa tyrannie! Chicard est repu de gloire, rassasié de despotisme. 11 est le chef suprême de tout Paris, depuis le lendemain des Rois jusqu'au mercredi des Cendres, cela est vrai. Il est le législateur du pas de deux risqué, je le veux encore; il manie le pataquès avec

'AltlS CHANTANT

un succès Bans égal, il brille comme an météore dans une pastourelle équivoque, j'en

conviens ; Chicard est toujours Chicard, mais c'est la son supplier !

Avoir été Chicard, être Chicard el demeurer Chicard Jusqu'à extinction de toute chaleur naturelle !

Être condamné au calembour à perpétuité!

No plus être un homme parmi les hommes, ne plus être de la foule, ne pouvoir être ni bon père, ni bon époux, ni même rien du tout, si cela lui plaît, niais être Chicard, toujours et rien que Chicard !

Être une chose sacrée, traditionnelle, immuable !

Avoir sur la tête un casque de pompier qui ne changera point!

Être unique en son espèce, éternel et solitaire comme le sphinx uu désert !

Chicard est taciturne, on sourit; Chicard est désespéré, on rit ; Chicard est fou de rage, on se tord. Où se cacher, où fuir? nulle part. Ici, là-bas, partout il est reconnu, suivi, lapidé de rires, assassiné de gaieté. Chicard, amuse-nous! Chicard, danse le fandango romantique! Chicard, fais-nous un calembour! Chicard, sois chicard! Torture intolérable qui devrait finir avec le mercredi des Cendres, mais qui de ces cendres même ressucite encore !

Le carnaval passe, et Chicard demeure. Les lilas bourgeonnent, les primevères fleurissent, on va courir les champs, oublier l'Opéra, oublier Musard, oublier tous les dominos du monde, on n'oublie pas Chicard. Qu'il ôte son casque, ses gantelets, sa culotte de peau, son épaulette, qu'il se mette dans un paletot vulgaire, qu'il se sauve, lui aussi, vêtu comme tout le monde, évitant jusqu'à l'ombre d'un calembour, jusqu'au plus petit geste, jusqu'au soupçon du plus léger buliuiage; c'est égal, il passe, et l'on dit : Tenez, voilà cet insupportable Chicard, on le rencontre partout.

Chicard, autant pour son repos que pour le nôtre, devrait prendre un parti violent qui serait de se faire trappiste. 11 devrait considérer que Charles-Quint, qui, après tout, le valait bien, abdiqua pour entrer au couvent, et que Christine de Suède, autre renommée royale, déposa la couronne pour étudier la grammaire. Que Chicard étudie aussi la syntaxe, s'il le croit utile à son salut, mais qu'il délivre le inonde de son habit à queue de morue. H y a toujours pour les grands hommes une heure solennelle où ils doivent quitter la scène, sous peine de s'exposer à recevoir des trognons de choux et des pommes cuites.

Chicard I", je veux bien le croire, a senti cela comme un sage roi qu'il est; mais la passion de régner est une implacable passion !

Vous allez en juger.

Plus d'une fois, il est arrivé à Chicard de prendre dans le jour une sainte résolution, d'enfermer son casque sous clef, avec sa culotte de peau, et de jeter la clef par la fenêtre. Cette précaution soulage l'esprit de Chicard. 11 va se coiffer de nuit, boire quelque chose de moelleux, s'enfoncer douillettement sous la plume, et s'endormir débarrassé de ses grandeurs. Ces petits préparatifs rendent Chicard tout guilleret. Le voilà redevenu comme tout le monde, il n'est plus du tout Chicard, il est marchand de cuirs, et se couche à ses heures.

Déjà les premiers caprices du sommeil pèsent sur ses yeux engourdis; sa respiration devient douce, uniforme, tranquille... tout à coup il tressaille. In lointain

murmure s'élève, il grandit, il approche, il éclate. Des cris remplissent la rue, c'est un tourbillon de rires, de mots joyeux et d'appels, puis plus rien ; les masques viennent de passer !

Mais Chicard ne dort plus; il est là, hagard, haletant, les jeux ouverts, voyant dans l'ombre défiler des saturnales moqueuses qui le provoquent et l'appellent. Sa prunelle se dilate, ses oreilles bourdonnent, sa tête s'allume, la fièvre revient, l'enlace, Je

soulève, l'entraîne ; il bondit, pousse un cri de terreur mais il n'est plus temps, le

malheureux vient de retomber au pouvoir do son casque et de sa culotte de peau!

Une heure après, il est au bal, et on se le montre en disant : Tiens, c'est encore cet inévitable Chicard. Que diable a donc cet homme d'être toujours Chicard?

Vous l'entendez, Sire. Allons, un bon mouvement, et puisque vous êtes roi, soyez réellement le bienfaiteur de la patrie. Abdiquez, et qu'on n'en parle plus.

iîlarr ifouvnifr.

Il paraît que M. Chicard a prolité du conseil qui lui esl donné à la fin de l'article ci-dessus, et que le sceptre est enfin glissé de sa main fatiguée. Chicard s'est retiré d'un monde qui se retirait de lui. du moins est-ce là ce que nous apprend le petit poème suivant, écrit, nous assure l'auteur, d'après un récit authentique et des témoins oculaires. Il n'en faut plus douter, Chicard est mort désormais aux pompes carnavalesques, et l'on est reçu à se demander quel est celui des débardeurs modernes qui osera relever cette couronne gisante aujourd'hui dans un ruisseau de la Courlille... Le monarque est passé, mais la monarchie subsiste. Il y aura longtemps encore des commis droguistes et des fabricants bonnetiers. La petite bourgeoisie est plus que jamais florissante, et ce sont là des sujets débonnaires qui seraient plus désolés que les grenouilles de la Fontaine de ne pas posséder un roi. Nous devons donc désirer pour eux que le vieux cri français soit remis en vigueur, et qu'à la mi-carême prochaine on puisse se dire encore ; Le Roi esl mort, vive le Roi !

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suivi de son abdication ei de son allocution

AU PEUPLE FRRÎUNCE !

EPOPEE CABNAVAX.E3 QUE Dr M. E. Bourget, musique i)r M. A Marquerie

Larouflet, dit Biblol, jeune marcassin ' voulant faire assister son pays Polin au carnaval, qu'on annonce comme le dernier du Roi-Chicard, appelle son camarade a l'aide du cri en usage chez messieurs les peintres en bâtiments. « Prrrou.'... Prrrou!... ahais! Potin, ahais. Prrrou!... Arrive donc, p'tit feignant loi qu'a >i m. il du • Ixtuf gras et d'Chicard: c'est des bêtises d' bétilier comme ça... ciné Potin, va !... •

Le Marcassin csi le rapin iln peintre d'enseigne.

Allegretto giocoso.

1" Couplet

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Ar - riv' , Po - - (in, et pas d'bé - - vu - e. Al - Ion».

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dé - ta - Ions sans re - - tard. Vois

donc que loule et que ro

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tt'OU-ve dé -jà sus l'boul' - va\d ? Le ihoul'vard, vois - lu, c'esl l'a - si - - le Du

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car - na - val chi - co-can - - dard!

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fi - le , L'é - tat - ma - jor d'mo-sieu Mu - - sard ! Les Cki-cards ! Ha- lu

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J JL

g y > PAIILK

chards ! Flam-bards ! et 5n - douïl

lards!!.'..

OhéJ les masques, "lie!!..

Un cocntii. — Gare là !...

Un AiiiRE. — Olié!... hop.'...

Uv'mtre. — Garrrrrrc .'...

Biiilot. — Minute!., que j' passe!... liens, c'est Loriquet, un cocher que j' connais... fais— l-y son lier sur son édredon numéroté... il a l'air d'un paclia sur un divan à quatr' roues... comment qu' ça va, Loriquet? l'unie ta pipe et suis l'boul'vard, mon bonhomme.... l'as encore un fameux ruban d' queue. ..

U's municipal, a Loriquet. — Hé! cocher... prenez la file, on ne va pas sur la chaussée...

Biblot, prenant fait et cause pour le cocher. — Oh! mon cipal ! laissez-le passer... je I' connais.... c'esl un ami...

Le mi ricipal — Allons, tais-toi, polisson ..

B1M.0T — Oh ! guerrier! faut pas faire 1' méchant., d'abord j' vous connais aussi, vous, vu que c'est moi pendant que vous étiez de faction avanl-z'hier à la Royale de Musique, qui vous a été chercher pour deux sous de tabac à... croquer... à preuve qu' y a une belle dame qui sortait d' l'Opéra, qu'a dit en vous r'gardant : Cré nom ! v' là un cipal un peu chouette !... (au cocher) Passe vile, Loriquet, le cipal a ri, il est désarme... file, mon vieux... tu paieras deux sous de galette...

Li m \1c1pu. — Allons, gare de d' là les galopins. .

Biiii.ot — Voilà, voilà, mon officier, on va s' donner d' l'air (Chantant): «Ah! le bel oiseau, maman !» Arriv". Potin!., garela r'bilfade, dans la défila de! v'Ià les belles voilures qui passent... Ohél... les badouillards!... Tiens, v' là les gobichonneurs et les gobichonneueueuses!.. Oh! fameux! p'tit Potin, range-toi!... gare de d' là... v' là le Bœuf gras, et la sociliété des Chicards!... oh ! que chouette char!... et le bœuf!... (chantant) :■ Oh ! qu'il est beau!... qu'il est gras!... qu'il est gros! » Y n' peut pas seulement marcher!... Enlevez l" bœuf, puisque son char l'attend!... Que bonne charge qu'il a... tous les zéros de la boucherie et delà mitrologie... Complet!... l'Olymple!... en v' là des drôles de balles masquées ! Ohé ! Jupiter !... où est donc ton tonnerre?... C'est Saturne qui te pompe ton vin de Tonnerre'.... Tu n' vois donc pas que le Temps est gris comme un vieux templier?... Bonjour, Mars el Vénus! .. oh ! que bonne Venus!, elle a sur ses genoux son Amour à trois livres dix sous par jour!... Ah ! mais, dis donc, Potin, c'est monsieur Dutilleul qui fait Mars... Eh! oui!... Dulilleul, un brasseur du faubourg Antoine!.. As-tu vu, c' brasseur de mon co'ur? ça fait son Dieu d' la guerre, parce que ça vend de la bière de mars... en carême! Ah ! dis donc, Potin, je I' vois ! — Qui ? — M'sieu Chicard en bourgeois.

Potin. - Çà !... c'esl-y I' vrai Chicard ?...

Biblot, — Eh! voui!... attends, j' vas y pousser mou cri d' Parti la nuit !... Ohais ! ohais ! ohais! ohais '.

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