LA NICOTINE
Tapepsié, de l'apepsie dans la lienterie, de la lienterie dans la dyssenterie, de la dyssenterie dans Thydropisie et de rhydropisie dans la privation de la vie, où nous aura conduit notre folie! » Le diable nest peut-être pas aussi noir qu'il en a Tair.
L*habitude du tabac est inutile, souvent désagréable, il vaut mieux ne pas l'avoir; mais entre cela et les conséquences qu'on veut en tirer il y a loin. L'abus, de sa nature, est pernicieux en cette matière, comme en toute autre ; il y a longtemps qu'une vieille chanson a dit : « L'excès en tout est un défaut. » Il est certain que, si l*on fume incessamment dans des pipes de terre sales et trop courtes, on peut être attaqué par de petits cancers à la langue, mais c'est à peu prés à ce seul effet que se bornent les constatations de la science dénuées d'hypothèses. Sans paitager l'opinion de Pauli, le docteur italien, qui disait sérieusement que le crâne des fumeurs devient noir, il est facile encore aujourd'hui de soutenir que le tabac est mortel. C'est un thème comme un autre, et on peut acquérir quelque importance en s*en faisant l'auteur; mais il ne faut pas pousser les choses à l'extrême, sous peine de n'être pas écouté. Un procès criminel, qui eut un grand retentissement en 1851, attira tout à coup l'attention du public sur la nicotine, alcali organique composé de carbone, d'hydrogène et d'azote, découvert en 1829 par Reimann et Posselt, et qui est un poison des plus violents. Or, nul ne l'ignore, la nicotine est fournie par les feuilles de tabac. Rien ne serait plus aisé que d'établir une proportion qui, sous une apparence de réalité, cacherait une conclusion fausse.
11 est positif qu'un cigare, un londres par exemple, contient une quantité de nicotine qui, extraite et traitée chimiquement, peut produire la mort d'un homme. On pourrait donc dire : tout homme qui fume un cigare
118 LB TABàC
risque d*^re empeiaonné et de passer de vie à tr^[>a8; mais on peut affirmer aussi qu'une livre d'amandes rea* ferme asseï d'acide prussique poiur foudroyer un c^ losse. C'est là une dèoteastratioa, par l'absurde, de l' innocuité du tabac que nous consommons. Tout autre diose est d'avaler un corps pur, chimiquement isolé, ou de l'absorber mêlé k des matières éti^angères qui lui lèvent toute propriété malfaisante. Le tabac fabriqué n'est plus ce qu'il est à l'état de nature. 300 kilogram* mes de tabac destinés au scaferlati, au râpé, aux cigares communs arrivant des magasins à la manufacture du Gros-Caillou, contiennent là kilogr. 25 grammes de nicotine; lorsqu'ils en sortent, ils n'en ont plus que 5 kilogr. 25 grammes. La manufacture du ^ quai d'Orsay, par les lavages, la fermentation, l'évaporation des tabacs, par les réactions de toute sorte qu'elle leur impose, détruit chaque année 94,290 kilogrammes de nicotine, c'est-lndire de quoi tuer instantanément la population entière de la France. La niebtine, dont on n*a pu débarrasser le tabac et qui reste forcément dans les produits Irnrés au commerce, entre-t*elle dans l'économie animale? Pour une si petite quantité qu'il est superflu d'en parler. Les fumeurs la brûlent, les priseurs la mouchent, les autres la crachent et personne n'en meurt.
À en croire un membre de l'Académie de médecine qui a écrit sur ce sujet un fort curieux opuscule, l'aliénation mentale a fait en France des progrès directement en rapport avec ceux de la consommation du tabac. Dans une table dressée avec soin, on peut voir la progression : en 1858, la régie gagne 50 millions, 10,000 aliénés ; — en 1842, 80 millions, 15,000 aliénés ; — en 1852, 120 millions, 22,000 aliénés; — en 1863, 180 millions, 44,000 aliénés. Un tel calcul, présenté avec habileté, n'est que spécieux. De ces chiffres, dont
U niCOTINË. ^9
l'importance est doulour^ise, il faut retrancher les femmes qaï ne filment pas et dont les cas de folie donnent 47 p. 100 ; de plus, il faut admettre, car le fait est trop éclatant pour pouvoir être nié, que, depuis une iFingtaine d'années, la France est envahie par une maladie dont la Suéde, la Norvège et l'Angleterre semblaient avoir le triste privilège : je veux parler de l'alcoolisme, que notre armée d'Afrique nous a apporté avec l'absinthe.
Là, et non ailleurs, il faut chercher la vraie cause de l'accroissement des maladies mentales ; là est le réel poison, dans cette liqueur verte, violente, qui contient 73 degrés d'alcool, qui brûle, détruit, désagrège si bien l'organisme, que M. Renard, médecin militaire à Batna, a reconnu sur le crâne des buveurs d'absinthe des traces d'exfoliations et de dépressicms transparentes ; c'est ce vertrde-gris fluide qui pousse aux méningites, à rabrutissement, à la fureur maniaque, à toutes les altérations du cerveau, et non point le tabac, qui, après tout, et tel qu'on le prépare, n'est qu'un narcotique adouci, auquel on s'habitue facilement, dont l'usage modéré est sans péril et où l'on trouve l'adoucissement à bien des ennuis. U appartient à la grande famille des solanées, des consolatrices. Pour se convaincre qu'il ne mérite point tant d'anathémes et qu'il ne détruit ni la raison ni la santé, il suffit de voir ce qui se passe dans la marine et dans les manufactures de la régie.
Il est certain que le rôle est la forme de tabac qui introduit le plus de nicotine dans l'organisme, puisqu'il est mâché et qu'il pénétre ainsi dans les voies digeetives. Les marins ont toujours du tabac à la bouche, car il leur est défendu de fumer dans les entre-ponts et pendant la durée du service. Le personnel de notre flotte est aujourd'hui environ de 30,000 hommes, qui offrent exact^oofflit, malgré les voyages et le séjour dans
les pays tropicaux, la proportion normale pour les cas de folie. 11 y a plus : notre littoral est divisé en cinq arrondissements ayant pour chefs-lieux Brest, Cherbourg, Rochefort, Lorient et Toulon. Or le premier donne un nombre d'aliénés égal à celui des quatre autres. Est-ce au tabac qu*il faut attribuer un résultat pareil? Non pas, mais aux boissons alcooliques dont les matelots bretons font une consommation que nulle société de tempérance ne parviendrait à modérer. Quant aux ouvriers des manufactures, à ceux qui vivent du matin au soir dans les émanations du tabac, qui plongent pour ainsi dire dans des vapeurs de nicotine, nulle maladie spéciale ne les atteint. Dans les cas d'épidémie, ils courent simplement les chances du quartier qu'ils habitent ; on a fait, à cet égard, pendant les dernières périodes du choléra, des expériences multipliées dont la conclusion est évidente. Les ouvriers et les ouvrières qui sont chargés de la fabrication des rôles filent le tabac humide, trempent leurs mains dans des baquets pleins de jus concentré et ne s'en portent pas plus mal. Parfois ils ont la peau des doigts légèrement excoriée par les sels de potasse, mais c'est là tout.
Il y a au Gros-Caillou un vieux bonhomme, entré en 1811 à la manufacture, et qui pose encore assez gaillardement sur le coin de l'oreille un bonnet de police, en souvenir des grenadiers de la garde impériale parmi lesquels il a servi. Il est employé à façonner des rôles en paquets ; il a les mains noires et pénétrées par l'humidité qui en découle. 11 est sourd comme un dieu, mais le tabac n'y est pour rien, et ses quatre-vingts ans y sont pour beaucoup. Je lui ai crié quelques questions; il y a répondu fort nettement et m'a affirmé qu'il n'avait jamais été malade. Les rapports des médecins attachés aux manufactures semblent cependant prouver qu'il y a une affection particulière dont les ouvriers en tabac
LA KICOTIME. 221
souvent ; mais cette affection est accidentelle : onjonctivite. Une personne qui a les doigts imle tabac et qui se frotte lœil enflamme la sciél naturellement est atteinte d*une légère ophthaldure un jour ou deux, et cède invariablement à es collyres les moins compliqués, te,' il est un moyen bien simple de neutraliser tabac, l'espèce d'engourdissement qu'il proqu'on en abuse, le malaise qu il cause aux dénaladroits : il suffît de boire une tasse de café tannin, que le café renferme en quantité fort ble, est le contre-poison de la nicotine. Les dide l'expertise, forcés de fumer outre mesure, > ont le sens du goût émoussé par le nombre de [u'ils ont dégustés, prennent du café et retroulédiatement une sûreté d'appréciation qui leur le continuer efficacement leur travail. En cela, \ sont nos maîtres ; ils ont trouvé du premier à leur insu, le moyen de fumer toujours avec t sans fatigue. Après chaque pipe, ils boivent ; de café, dont le marc sert plus tard à nettoyer uyau de leurs chibouks.
le la nicotiane a été importée en France, on l'a èe comme une sorte de panacée universelle, idecins voyaient en elle le remède à toutes nos ; aujourd'hui la boîti^ aux cigares est devenue ie Pandore : tous les^ maux s'en échappent. La opinion est presque aussi exagérée que la prenais comme nu)le loi ne nous force à user du ue si ThabitudQ est mauvaise, nous ne la devons is-mémes, à qui seuls elle fait tort ; que l'Etat ans cette industrie un bénéfice légitime et cone ; que les produits qu'on nous vend tendent à chaque jour meilleurs; que la science n'a pas èrieusement constaté les prétendus dangers dont
m II TABAC.
elle cherche à nous effrayer, il fint hmser parler m paix les docteurs moroses et attendre «fec oonAanee' qu'ils aient changé d'opinion.
AppemàÈw. — Vne M da ff dAcsnbio Ifll m praf«|é to moo^ôte dts ttbacf jmqa'aa i* jintier 1883. Lei tarrilflira cédés à l'Allemagne par le traité de FrtDdori {trodoisaient anm^ lement 8,0f0,000 de kilogrammes de tabac en feuilles ; en ootre, Dsut atens perdu 8,060,i8i kilogramiDes de tabac €■ ftaillail 8,150,000 kiktgrammes de tabac tn eeurs de MbricalîM à Mets a à Strasbourg. Si l'on ijoote à cela qpie rinterroption des oonuannîcations a empêché l'arriTage de tabac de Hoagrie» on oomprendn qae l'administration a en bien des diffleallés kTaincrepaarasmnr la marche de la lUbricatioD, iortaat celle des tabacs à isBcr. k QiDSomroatioii des départemats perdusa été, an 1860, de l,tt5,0QI kilogrammes, représentant une recette de 7,011,000 firancs qui (ait actuellement défaut à notre budget.
De nonvelksaméliaraliaasoot étéamortéas à l'onrtMiQt da an manufactures et à U Éibricatien des tabacs, la mamïUt à U main a été remplacée par un lafage mécanicfue fort simple q[ai permet d'agir sur la feuille d'une manière plus rapide et pins complète ; au paquetage dn acafertiti que l'on Diisait à l'aide d'oa» machine à levier trôs-pénible à manœufrer, on a substitué on paqueUur hydraulique d'une action sûre et facile. Une loi da 4 septembre 1871 a autorisé la fabrication d'un scaferlati supérieur à 16 francs le kilogramme que nous denuidinns dév 1868 ; de non- Teaux modules de cigares et de cigarettes aat été également admis, par des décrets du 11 juin 1872.
Le nombre des magasins de feuilles indigènes est de 25, celui des feuilles étrangères est de 4. Depuis ht perte de Strasb o ur g et de neU, nous n'ayons plus qne 16 mannfadtiues; le chiffre des entrep6U est de 355, celui des débits de 43,620. Les recettes totales de 1873 ont été de 291,977,000 francs et les dépenses de 53.860,000 francs. Cest donc un bénéfice net de 253,117,000 francs. Les 1,160 débits de Paris ont, pour leur part, opéré une wnte éqai- Talente k 45,478,000 firancs. Le scaferlati supérieur ne parait p» encore être entré dans les habitudes de la population, car en 1875 il n'en a été Utré que 99,551 kilogrammes. U consommation des rMes dm^e, 535,712 kUogrammes ont suffi. Les cigares boD marché, c«Sr-à-dire k 5 centimes, à 7 centimes et demi et 10 centimes, semblent toujours fort appréciés, car on en a fumé 771,753,600 en 1873. Les cigarettes prennent un accroissement considérable : jusqu'en 1871 U vnme annuelle oscillait entre 5 et 8,000,080.
le décret du 11 juin 1^72, 'les fumeurs ont faTorablement
les nouveaux modules, car en 1873 la Tente s'est élevée
•5,000 cigarettes; elle dépasse 400,000,000 en 1874.
inufacture du Gros-Caillou est toigours en haleine et ses
avriers ont eu fort à faire pour subvenir aux besoins du
en 1873, ils ont fabriqué 2,576,700 kil. de scaferlati;
K) kil. de râpé; 230,000 kU. de rôles; 31,563,000 cigares
18,000 cigarettes. L'importation des cigares tirés directe-
i la Havane tend à devenir de plus en plus onéreuse. Cuba
te ses prix chaque année et Tadministration est forcée de
pporter au public le renchérissement qu'elle subit elle-
cet état de choses n'est pas prés de prendre fin, car le
entier veut fumer des cigares provenant de la Havane et,
la consommation est supérieure à la production, d4|fr-ci
incessamment ses prix : les deux débits spéciaux où l'on
Paris, se procurer des cigares de choix exceptionnel, ont
vendu pour 2,362,309 francs de produits. Du 1*' janvier
1 1*' janvier 1871, l'administration des Tabacs a encaissé
»3,271 francs et en a dépensé 2,145,403,013 ; eUe a donc
u Trésor une somme de 4,902,451,238 firancs; ainsi, en
Hiix ans, le tabac a payé l'indemnité de cinq milliards que
gne a exigée de nous. De telles richesses obtenues par Tim-
ilus facultatif qui existe, ne désarment pas les adversaires
opole qu'ils continuent à attaquer, sous toutes les formes,
:ant d'impuissance que d'acrimonie. La direction générale
lufactures de l'État n'en tient compte et redouble de persé-
pour satisfaire les goûts du public, ce qui est une tâche
difficile.
CUAPITRE X
t'rérogaUve souveraine. — Rois faux-monnayenrs. — La monnaye, — L'hôtel du quai Conli. — L'âge du marteau. -^ Anciens procédés. — Aobin Olivier. — Marc Béchot. — Monnaie au moulin. — Résistance. 7* Gingembre. — Presse Ulhorn.— Ornements. —Premiers testons. — Ëdit du 8 août 1548, acte de naissance de la monnaie moderne. — Système décimal. — Monnaies actuelles. — Frai. — Alliage. — Titre.
— Cour des monnaies. — Commission des monnaies et médailles. — Direction. — Hôtels des monnaies en France. — Signes particuliers.
— Le point secret. — La marque. — l.e différent, — Le g.^aveur général. — Acier de monnaie. — Les poinçons. ~ La trempe. — Le coin. — Le paraphe. — Précautions. — Viroles. — Virole bridée.
— Importance du graveur général. — Le type. — Monnaie historique.
Le monnayage est de prérogative souveraine. C'est en ertu de ce vieil axiome du droit coutumier, vrai encore ujourd'hui, que les communes, les villes, les seigneurs, lisaient battre monnaie autrefois, et c'est contre ce priilégc dont chacun se montrait particulièrement jaloux ue vint se briser Texcellente volonté de Philippe le ong, lorsque, vers io'ii, il tenta d'établir dans son oyaume Tunité des monnaies, des poids et des mesures^ lëe simple et pratique qui devait attendre la Kévolution
pour triompher théoriquement et s'imposer peu à peu à la nation tout entière. Bien des rois de France, pressés par des besoins urgents, ont altéré les monnaies, fixant d'une façon arbitraire le taux du marc d'or et du marc d'argent, et réalisant ainsi des bénéfices considérables au détriment de leurs sujets. Les premiers Valois ont emporté dans l'histoire le triste surnom de faux-mon* nayeurs, et les peuples leur ont souvent redemandé en vain (( la forte monnoye du bon roy sainct Louys ». Soit qu'ils voulussent gagner sur la monnaie, soit qu'ils voolussent au contraire lui assurer un titre et un poids réguliers, les rois ont toujours eu intérêt à faire surveiller de prés la fabrication des espèces métalliques; aussi tous les gouvernements Tont-ils soumise à un contrôle très-étroit *.
Dans les premiers temps de la monarchie, la monnoye se fabrique au palais même, et, pendant leurs voyages» les rois emmènent les monnayeurs avec eux. Plus tard, les ateliers furent situés au îfarais, sur l'emplacement qu'occupe probablement aujourd'hui la rue Sainte- Croix-de-la-Bretonnerie ; Henri II les fit installer au logis des Étuves, sorte de palais qu'il possédait dans la Cité sur les anciens jardins de Philippe le Bel, à l'endroit où s'étend de nos jours la place Dauphine ; mais cet établissement fut dès 1585 presque exclusivement consacré aux médailles, et la monnaie du roi resta, jusqu'au siècle dernier, entre la rue de la Monnaie et la rue Thibautodé, non loin des greniers à sel.
* La monnaie n*a pas toujours été exclusivement en métal ; dans iei possessions portugaises d'Angola, on se servait, avant 1694, d'une monnaie de paille tressée à laquelle les habitants étaient si fort accoutumés, qu'ils se révoltèrent lorsqu'on leur imposa des pièces de bronze ; en 4835, au Chili, dans la ville de Valdivia, on usait d'une monnaie composée de rondelles de cuir frappées d'une empreinte ; aujourd'hui encore, la monnaie métallique est inconnue aux nègres du continent afticain, qui la remplacent par les rassades et surtout par les caurii (Cffprea moneta).
LES POINÇONS. m
Lorsque Tinsuffisance de ces vieux bâtiments fut démontrée, on voulut construire un hôtel monumental des monnaies place Louis XV ; les travaux furent entrepris, et déjà 150,000 livres avaient été dépensées, lorsqu'on changea brusquement de projet et qu'on se résolut à élever le nouvel édifice au lieu et place de Thôtel Conti, que la ville de Paris, autorisée par arrêt du conseil en date du 22 août 1750, avait acquis au prix de 160,000 livres pour y faire bâtir un hôtel de ville. L'abbé Terray posa, le 30 avril 1771, la première pierre du monument, qui, sous la direction d'Antoine, fut terminé en 1778. Il était alors à la fois harmonieux et grandiose, tel que nous le voyons aujourd'hui. Malgré toutes les constructions modernes, malgré les nouveaux palais, les nouvelles églises, les nouveaux théâtres, l'Hôtel des Monnaies reste encore, grâce à la pureté du profil, un des édifices les plus élégants de Paris ^
Gomme toutes les choses humaines où l'art n'est pas seul en jeu et dans lesquelles la science et l'industrie ont une part prépondérante, la fabrication des monnaies a éprouvé des modifications considérables. Elle a eu trois époques distinctes qu'on pourrait nommer l'âge du marteau, l'âge du balancier, l'âge de la presse. Le premier système, qui nous a été légué par l'antiquité, a été pratiqué seul jusqu'à Henri II, et n'a réellement pris fin que pendant les premières années du règne de Louis XIV ; le second a persisté jusque vers 1846; le dernier est seul employé depuis cette époque.
* Avant que Louis XV eût fait acheter l'hôtel du duc de Conti, nommé grand prieur du Temple, on avait pensé à construire un hôtel des monnaies en rapport avec Paris. Dès 1719 Law avait acquis des terrains à la porte Montmarlreet au Roule; plus lard, en 1720, il fut question d*élablir quatre Monnaies : l'ancienne, améliorée, eût été consacrée aux espèces d'or; celle du Roule eût été réservée aux espèces d'argent ; celle de la porte Montmartre aux pièces de deux sous six deniers; enfin, la quatrième, qu'on devait bâtir à Chaillot, au bout du cours la Reine, n'aurait fabriqué que des douzains et des liards ea enivre rouge.
S28 LA HONIÇAIE.
La fabrication au marteau était lente, défectueuse, et n'assurait à la pièce ni forme, ni dimension convenables. Lorsque l'ouvrier, ayant fait les alliages indiqués et liquéfié les métaux, avait obtenu sa fonte, il la jetait a rayaux, c'est-à-dire qu'il la coulait sur des tablettes de fer creusées de rainures où le métal refroidi prenait la forme d une barre, qui était ensuite amincie et forgée sur renclumc. Ces barres, après avoir subi Vescopelage^ devenaient (ios carreaux h peu prés régulièrement divisés. On les faisait recuire pour assouplir le métal, et les tailleresses leur donnaient à laide de cisailles une forme aussi arrondie que possible. Le carreau était devenu un flan. Soumis alors à diverses opérations qui avaient pour but de le niveler, de le régulariser, de le blanchir, et parvenu ainsi à l'état de perfection très-relative dont on se contentait alors, il était placé entre deux coins de fer portant chacun une intaille. Le coin inférieur était nommé trousseau et le coin supérieur pUe; ces dénominations subsistent encore. Le monnaye ur frappait à l'aide d'un marteau pesant trois livres un ou plusieurs coups jusqu'à ce que la pièce eût reçu l'empreinte; puis celle-ci était remise au juge-gardedes-monnaies, qui, vérifiant le poids, la faisait, selon qu'il la trouvait droite ou non, entrer en circulation ou jeter à la fonte.
Tout ce système fut renversé par l'invention simultanée du laminoir, du découpoir et du balancier. L'emploi de cet outillage devait donner à la fabrication une rapidité que la découverte de rAmérique et l'importation de métaux précieux qui en résulta rendaient indispensable. En 1550, Aubin Olivier, qui avait créé le balancier, fut nommé par Henri 11 maître-ouvrier, garde et conducteur des engins de la Monnoye des Étuves, et l'on peut voir encore, soit au musée monétaire du quai Conti, soit au cabinet des médailles de la Bibliothèque
impériale, quels types supérieurs on obtint immédiate* ment par le nouveau procédé et grâce aux admirables poinçons gravés par Marc Béchot.
Ce genre de fabrication était appelé la monnaie au moulin S parce que le laminoir, établi sur un bateau, était mis en mouvement par une roue hydraulique. Le coupoir, sorte d'emporte-pièce conduit par une vis, donnait aux flans une régularité parfaite, et les empreintes obtenues au balancier étaient irréprochables. Ces améliorations, qui. par la sûreté des moyens mis en œuvre, simplifiaient singulièrement le travail des ouvriers, ne faisaient point Taffaire des confréries de monnayeurs. Leur opposition devint si acharnée que dès i 585 la monnaie au moulin fut interdite ; les Êtuves furent exclusivement réservées pour le frappage des médailles. Cet état de choses regrettable se maintint pendant longtemps, car sous Louis XIII les pièces courantes étaient encore battues au marteau. Lentement et comme à regret, on revînt à la fabrication inaugurée par Henri H : une déclaration royale en date du 30 mars 1640 ordonna de frapper la monnaie d'or au moulin; en 1644 cette mesure fut étendue aux espèces d'argent, et enfin en 1645 on interdit formellement la fabrication au marteau comme préjudiciable à la pureté des monnaies du roi. Dès lors le balancier devint le seul engin frappeur dont on se servit. Sous le règne de Napoléon I«% il fut perfectionné par Gingembre, qui obtint même un prix de 25,000 francs en récompense des améliorations notables qu'il avait introduites 'dans la fabrication. Conservé aujourd'hui encore pour la frappe des médailles, le ba-
* Sur le plan dit de Ducerceaux et qui parait remonter au règne de Charles IX, on voit le moulin de la Monnaie; il est situé sur le hrus droit de la Seine, à la pointe de la Cité, en amont des deux iiots qui, réunis aujourd'hui, forment le terre-plein du Pont-Neuf. Le pont passe exactement sur l'emplacement autrefois occupé par le moulin de la Monnaie.
l^w«>^Mtii>^»wwa
230 LA MONAIE.
lancier a fait place depuis 1846 aux presses monétaires, omployées pour la première fois, vers 1829, en Bavière par Ulhorn, à qui en est due l'invention, apportées en France par Thonnelier, qui leur a donné son nom, un peu comme Americo Yespucci a baptisé le monde découvert par Christophe Colomb. Ces presses, modifiées et rendues pratiques par Tingénieur Houel, sont rapides et sûres ; nous les verrons fonctionner plus tard.
Pendant Tâge du marteau, après la chute de l'empire romain, on ne fabriqua guère que des pièces couvertes d'ornements plus ou moins bien agencés, pièces de tout module, de tout titre, presque de toutes formes, et qui circulaient sous toute espèce de noms, dérivés le plu» souvent de l'empreinte spéciale dont elles étaient frappées : — agnelets , lorsqu'elles représentaient un agneau ; angelots, quand elles portaient la figure d'un ange ; écus, à cause du blason qui les revêtait ; liards, que Guigne-Liard, de Crémieu en Viennois, mit le premier en circulation vers 1430*. Les premiers testonSy c'est-à-dire les premières monnaies à effigie, furent frappées sous Anne de Bretagne, Louis XII et François 1*' ; mais l'usage de ces pièces n'entra définitivement dans les mœurs des souverains qu'avec Henri II, qui, par édii royal du 8 août 1548, ordonna que doré-
* Le nom des monnaies a varié à chaque régne, et presque à chaque émission. Les sols, du latin solidus; les bezants, abréviation de monnaies byzantines ; les sols parisis faits à Paris, tournois faits à Tours, bourgeois faits à Bourges, poitevins faits à Poitiers; les couronnes, les masses.'les chaises représentant un trône ; les pavillons, les florinS'(Louis Yl et Louis VU), à cause de la fleur de lis ; les francs à cheval, à cause de refflgie équestre de Jean II ; les saints, qui en légende portaient le mot Ave; les nobles à la rose, souvenir laissé à la France par les rois d'Angleterre; les écus au soleil, les moutons à la laine, les heaumes, écus i trois fleurs de lis. timbrés d'un casque; les gros de Nesles, les agnels de Louis IX, ayant pour légende : Agn : Di : qui : toll : pec : a mundi : miserere : no : {Agnus Dei qui tollis peccata mundit miserere nobOl» L'énumération des monnaies de cuivre ne finirait pas. Qui ne se souvient des sous tapés, des six-hlancs et des monnerons que les frères de ce nom avaient émis en 1791 et 1792?
LES POINÇONS. m
mmi la monnaie reproduirait le buste du roi. Ce fut aussi sous son règne que l*on inscrivit régulièrement le ^1 mliésime au revers des pièces ; avant lui, il est Irèsrare de le rencontrer, et on ne le trouve guère que sur on écu d'or d*Anne de Bretagne (1493). C'est donc ïenri II qui a créé la monnaie française : il lui donne le tf^y Teffîgie, la date ; mais en cela il ne fait que suivre l'exemple que les princes italiens lui offraient depuis loogtemps.
Ces améliorations excellentes rendaient notre monnaie plus belle, mais non plus régulière. Le titre, le poids, le diamètre, variaient perpétuellement. Quand on parlait de refondre les monnaies S tout le monde était pris d'inquiétude ; comme la valeur était plus nominale que réelle, on craignait d'avoir des pertes à supporter. Les parlements s'en mêlaient, et Louis XYI lui-même fut obligé de subir leurs remontrances, dont il ne tint du reste aucun compte. Pour cela, comme pour tant d'autres choses, les hommes de la Révolution tombèrent juste k premier coup en adoptant le système décimal, qui déjà depuis quelques années était admis dans les sciences exactes, et dont l'emploi, décrété le 1*' août 1793, etréglè par les lois du 18 germinal an lil et du !«' vendémiaire an IV, ne fut rendu obligatoire que quarante ans après par la loi du 4 juillet 1837, qui édictait des peines contre quiconque emploierait les termes usités autrefois. Ce qui n'empêche pas les marchandes d'œufs de crier encore dans nos rues : « Trois de six blancs, les rouges et les blancs I » et les marchands de pommes
' « On démonétisait les espèces courantes ; on les refondait, ou, plus simplement, on les marquait d'un poinçon, on en accroissait la valeur et on les remettait en circulation. La différence entre leur ancien et leur nouveau cours devenait le gain de la couronne. On eut recours à cette ressource malhonnête et déplorable : 24 fois dans le quatorziôine siècle, 9 fois dans le quinzième, 6 fois dans le seizième, 6 fois dans le dix-septiéme, 18 fois dans le dix-huitième. » (A. Moreau de Jonnés. État économique de la France, p. 394.)
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de terre de chanter : « Au boisseau! au boisseau! i Ce n*est donc pas immédiatement qu*on fit subir aux monnaies la réforme nécessaire ; les premières espèces dites constitutionnelles furent des écus, des demi écus, des pièces de «îO et de 15 sous ; du reste, on ne fabriquait guère: les métaux précieux avaient disparu, les hôtels des monnaies étaient clos, le louis d*or de 24 livres valait 48,000 francs en assignats. Les décrets du 28 thermidor an III, du 28 vendémiaire an IV, déterminèrent la fabrication des pièces de 5 francs ; la loi du 7 i^erminal an XI, la fabrication des monnaies décimales d*or ou d*argent. Lentement, avec toute sorte de précautions que prescrivaient Tintérét du commerce et le respect des habitudes prises, on démonétisa les écus de 6 livres, les pièces de 2i, de 12, de 50, de 45 sous, qui circulaient encore librement il y a une trentaine d'années ', et Ton arriva enfin à fixer normalement la monnaie ainsi qu'il suit : or, 100 francs, 50 francs, 20 francs, 10 francs, 5 francs ; argent, 5 francs, 2 francs, 1 franc, 50 centimes, 20 centimes ; bronze, 10 centimes, 5 centimes, 2 centimes, 1 centime. Ce système comprend toutes les monnaies décimales que peut fournir l'inlervalle de 1 centime à 10.) francs; les coupures et les multiples du franc, unité de monnaie, sont respectivement au nombre de 6. De plus, chaque pièce a l'avantage de porter un nom qui indique la valeur exacte qu'elle représente. On est donc arrivé à une nomenclature précise, simple, commode k retenir, s'imposant d'elle-même et qui facilite singulièrement les transactions de la vie usuelle.
* En France, au commencement de ce siècle, on trouvait encore en circulation 60 espèces d'or et 90 espèces d'argent, de valeur dilférenle, parmi lesquelles il faut indiquer l'écu de Navjirre, dit écu à la vache parce que les armes étaient écarlelées de Bëarn, et l'écu de Flandre, qu'on appelait carambole. (Voy., pour plus de détails, Bonneville, Traité det monnaisB d'or et d'argent.)
II ne suffisait pas de fixer d*après le système décimal le poids et le diamètre des monnaies; il fallait déterminer le titre, c'est-à-dire la quantité de métal précieux que chaque pièce doit contenir. En 1792, Glavière avait proposé de fabriquer les espèces en métal pur. On ne put s'arrêter à ce projet, qui dénotait plus de probité que de connaissances pratiques. Le métal, or, argent, cuivre, à l'état de pureté est d*abord assez difficile à obtenir en quantités importantes, et ne se prépare guère que dans les laboratoires ; mais il a en outre Tinconvénient de subir un frai considérable, c'est-à-dire de s'user très-vite. Pour garder fidèlement l'empreinte, pour ne pas être trop sensiblement altéré par une manipulation perpétuelle, le métal destiné aux monnaies a besoin d'être, pour ainsi dire, solidifié par un alliage : Tor et l'argent sont môles à du cuivre rouge; le cuivre est additionné d'étain, de zinc et devient alors du bronze. Apres de nombreuses expériences, on s'e^t arrêté à 900 millièmes de métal pur et à 100 millièmes d'alliage pour les monnaies d'or et les pièces de 5 francs en argent. Quant aux fractions Aer ces dernières, 2 francs, 1 franc, etc., elles sont à 835 millièmes. Celle dernière proportion est relativement récente, car le titre était égal dans le principe pour toute la monnaie jy/aie. Elle a été commandée par notre intérêt même et pour ne pas voir toutes nos pièces divisionnaires d'argent accaparées par l étranger, qui les refondait avec bénéfice ; elle pourrait avoir pour résultat prochain la démonétisation forcée de nos grosses pièces d'argent, il est à désirer cependant qu'on y regarde de près avant de prendre à cet égard une détermination définitive. Nos pièces de cinq francs argent trouvent dans l'extrême Orient, vers la Perse, la Chine et le Japon, une confiance que l'or européen n'a pas encore rencontrée.
La monnaie étant la base même des transactions, le
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signe extérieur de la richesse, la représentation unaaimement consentie de tout objet vénal, doit être entourée de garanties sérieuses. Aussi la fabrication en a-t-elle toujours été soumise à un contrôle extrêmement sévère. Sous lancienne monarchie, ce contrôle était exercé par la cour des monnaies, que Henri U érigea en cour sou* veraine par édit de janvier 1551. En 1554, le même roi fit pendre, brûler ou envoyer aux galères le président et les conseillers qui en faisaient partie, parce qu*ils avaient été convaincus de faux et de prévarications graves. Supprimée pendant la Révolution, comme les autres corps privilégiés, elle fut remplacée par une administration des monnaies dont la constitution, fixée par a^ rêté du 10 prairial an XI, fut modifiée lorsque Tordonnance royale du 26 décembre 1827, encore en vigueur aujourd'hui, institua la commission des monnaies et médailles. Celle-ci est composée d*un président, directement nommé par le souverain et généralement choisi parmi les plus illustres savants de la France, et de deux commissaires généraux désignés par le ministre des finances ; de cette commission relèvent le laboratoire des essais, le contrôle des monnaies, des médailles, le bureau de change, et en général toute la partie administrative chargée de surveiller l'application des lois, décrets, ordonnances, qui règlent cette matière délicate.
La commission ne s'occupe en rien de la fabrication; elle constate qu'elle est régulière ou défectueuse; mais, sous aucun prétexte, elle ne peut ni ne doit en diriger le mécanisme. Cette mission appartient tout entière à un directeur qui a accepté l'entreprise à ses risques et périls, dont la gestion est garantie par un cautionnement de 300,000 francs, qui est rémunéré selon un tarif approuvé par l'autorité compétente : 1 franc 50 centimes par kilogramme d'argent, 6 francs 70 centimes par kilogramme d'or convertis en monnaie. C'est à lui qu'in-
tùBûîbe la charge d'entretenir, de remplacer les machines et de faire les frais du salaire deis ouvriers. Il y a donc là deux organisations essentiellement distinctes, la fabrication et la commission; la première est soumise ^ la seconde, qui prononce sans appel comme cour souireraine.
Les hôtels des monnaies ont été extrêmement nombreux en France, surtout pendant le premier empire, lorsque Utrecht et Turin nous appartenaient ; sous le* gouvernement de Louis-Philippe, les monnaies furent réduites à quatre (Paris, Rouen, Lille, Strasbourg) ; de 1853 à 1857, sept ateliers ont concouru à la fabrication des pièces de bronze ^ Il n'en existe plus que trois, celai de Paris, celui de Strasbourg et celui de Bordeaux, qui chôme en ce moment. On peut être fondé à croire que l'intention du gouvernement est d'arriver tôt ou tard à supprimer ces deux derniers et à centraliser la fabrication de toutes les monnaies françaises à l'établissement du quai Gonti; cette mesure, que l'usage des machines à vapeur et la rapidité qui en résulte suffiraient seuls à justifier, ne peut donner que de bons résultats. Permettant au contrôle de s'exercer sur une seule fabrication, elle assurera aux espèces monétaires une régularité et une homogénéité à l'abri de toute critique. L'outillage de l'hôtel de Paris peut facilement être augmenté. Quelques nouveaux aménagements peu dispendieux, et qui s'imposeront d'eux-mêmes, lorsque la rue de Rennes viendra déboucher sur le quai Gonti, donneront à notre Hôtel des Monnaies l'ampleur dont il a besoin.
* Quelques gouvernements, entre autres celui de Suisse et celui de Belgique, remplacent la monnaie de bronze par des espèces en nickel, métal qui semble onctueux au toucher et dont le frai doit être considérable. En ce moment (décembre 1869), l'Hôtel des Monnaies de Paris frappe une quantité considérable de pièces d'un demi-réal, en nickel, pour la république de Honduras.