SM U MONNAIE
Lorsqu'on regarde avec attention une pièce de monnaie quelconque, on 8*aperçoit qu'indépendamment de Teffigie, du liom du souverain, de l'écusson, du millésime, de la légende et de la tranche, elle porte certains indices particuliers qui semblent arbitraires, et n'offrent au premier abord aucune signification satisfaisante. Ces marques, qui sont invariablement au nombre de trois, sont des signatures. Tout hôtel des monnaies a une lettre spéciale^ qu'on appelait jadis le point secret, destiné à indiquer la provenance des espèces. Paris a toujours l'A, et un proverbe resté vivant dans le peuple parisien dit d'une bonne chose : elle est marquée à l'A. Le directeur de la fabrication met aussi son poinçon sur la pièce, c'est la marque ; celle du directeur actuel figure une abeille. Enfin le troisième signe appartient au graveur général, et se nomme le différent*. Celui de M. Albert Barre représente une ancre. La place que ces signatures occupent sur la pièce a été ûxée par des arrêtés de la commission des monnaies en date du 23 avril et du ib mai 1 865, et cette place varie selon le métal et la valeur de chaque espèce. C'est une précaulion de plus prise contre les faux-monnayeurs et une preuve de la responsabilité acceptée par le graveur, le directeur et la commission.
Ce qui constitue le caractère spécial des monnaies, ce n'est ni le titre, ni le métal, car alors un simple flan pourrait entrer en cirôulation régulière, c'est Tempreinte. Seule l'empreinte dont elles sont frappées les rend légales; l'empreinte en garantit le titre, le poids, et leur donne cours forcé pour la valeur qu'elles représentent. Aussi le fonctionnaire qui a sur les monnaies une
* Strasbourg marque BB, Bordeaux K. — Rouen marquait B, Lyon D, Marseille H, Lille W.
■ Différent ou déférent, les deux termes ont toujours été usités indistinctement ; je pencherais pour le second, du latin déferre, mettre de haut en bas.
action délerminante est-il le graveur général, puisque c'est lui qui fournit les coins, sans lesquels nulle monnaie ne pourrait être frappée. Depuis que Henri II a créé la charge de a tailleur général des monnaies de France» pour Marc Béchot, dix-huit graveurs se sont succédé dans ces importantes fonctions. C'est le graveur général qui fait les poinçons à Taide desquels on obtient les coins. Plus le poinçon est parfait, moins la contrefaçon est possible. Cette œuvre exige donc un soin particulier, des connaissances techniques approfondies et une main rompue aux ressources d'un art hérissé de diffîcultés.
L*acier dont on se sert pour les poinçons et pour les coins est un acier spécial, à la fois très-doux et trèsdense; il est fourni par la maison Petin-Gaudet, et paraît être supérieur à celui qu'on employait jadis. Il arrive à l'hôtel du quai Conti en barres parfaitement rondes et qu'on appelle acier de monnaie. Le poinçon est gravé en relief, comme un camée, et au burin ; il en faut naturellement deux, l'un pour la face, l'autre pour le revers ; le premier donne le profil du souverain, le second l'écusson, le millésime et l'énoncé de la valeur de la monnaie ; tous deux portent en outre les lettres des légendes, ainsi que les grenetis et les listels qui forment l'encadrement de la pièce. Faire une empreinte irréprochable, c'est là un problème qu'il n'est pas aisé de résoudre. Si, pour être reconnue au premier coup d'oeil, l'empreinte doit être très-simple, très-lisible, elle doit cependant être assez* compliquée pour offrir aux tentatives ' de contrefaçon des difficultés nombreuses. Cette double et indispensable condition d'une monnaie qui se lait reconnaître et se défend d'elle-même semble avoir été obtenue aujourd'hui.
Après la campagne d'Italie de 1859, où l'empereur a commandé en personne, les poinçons ont dû être changés, et on en a lait alors qui donnent l'effigie de la tête
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laurée ; le graveur général a profité de cette circonstance pour modifier le revers de notre monnaie : ao lieu de la maigre couronne de laurier se refermant sur le nom de la pièce et sur le millésime, il a disposé le sceptre, la main de justice, la couronne, le manteau, les armes de Tempire, de façon à obtenir un ornement très-gracieux, mais difficile à imiter, et qui remplit harmonieusement les vides. Ce revers très-beau rappelle celui des admirables pièces de quarante francs que l'Italie frappa de 1810 à 1814 et qui sont restées comme un modèle monétaire.
Dans le poinçon, les parties saillantes et intaiilées sont mates; le champ, au contraire, reste lisse. Lorsque la gravure est terminée, que Tartiste lui a lentement donné le degré de perfection qu*elle peut comporter, le poinçon est mis au feu, chauffé à la température scientifiquement indiquée, puis jeté dans l'eau et trempé. Dès lors il devient de l'acier dur et peut, violemment frappé contre de l'acier doux, communiquer une empreinte à ce dernier. C'est sur ce principe que repose la fabrication des coins. L'acier qui doit former ceux-ci est divisé en cylindres d'une dimension réglementaire; la surface en est polie de façon qu'on n'y puisse plus reconnaître une aspérité perceptible. Le coin ainsi préparé est placé au balancier, dans la boîte duquel le poinçon a été fixé. L'alerte et vigoureuse machine est mise en branle ; les coups sont plus ou moins répétés, selon le creux que l'on veut obtenir, et lorsque l'opération est terminée, le poinçon est absolument imprimé dans le coin avec tous les détails, toutes les finesses, toutes les minuties de la gravure.
Le coin est alors repris par les ouvriers mécaniciens; il est mis sur le tour et décolleté, c'est-à-dire qu'on en dégage la partie supérieure de manière ù lui donner les dimensions exactement exigées pour le monnayage. 11
est ensuite porté dans un atelier spécial où il est paraphé, car, selon qu'il est face ou pile, il reçoit à l*aide de petits poinçons manœuvres à la main et enfoncés au marteau la triple empreinte du point secret, de la marque et du difTérent. On le soumet alors à la chauffe et à la trempe. A son tour, le voilà devenu un corps dur et prêt à donner des empreintes avec autant de facilité que tout à l'heure il en a reçu lui-même.
De ce moment et jusqu'au jour où l'usage l'aura mis hors de service, il devient l'objet d'une surveillance attentive. 11 reçoit un numéro d'ordre qui équivaut à un acte de baptême, puis il est remis au commissaire général des monnaies. Quant ce dernier le confie au contrôleur du monnayage, le récépissé est inscrit et daté sur un registre que signent les deux fonctionnaires; lorsque le coin, à force de frapper des espèces, est émoussé, que les parties mates sont devenues brillantes par le frottement continuel, que le perlé en est indécis et les chiffres déformés, il est rendu par le contrôleur au commissaire général, et cette restitution est de nouveau officiellement constatée. Ces précautions peuvent sembler excessives, mais, si l'on réfléchit que le coin c'est la monnaie même, on les trouvera toutes naturelles.
Le graveur général fournit aussi les viroles qui sont nécessaires pour imprimer la tranche des pièces. Quoique d'invention fort ancienne, puisqu'on en retrouve des exemples qui datent de Charles IX, la virole n'a été admise définitivement dans la fabrication que depuis le conunencement du siècle. Dans le principe, elle était faite comme un anneau portant sur le contour interne une inscription en relief (Dieu protège la France — Domine salvum fac Regem) qu'on imprimait en creux dans la tranche des espèces à l'aide d'un outil brutal, nommé raquette^ assez rapide pour permettre à un ouvrier de
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frapper environ trente mille pièces par jour. En 1839, un niunnayeur, nonunô Moreau, inventa la virole biv sée^ C'est un cercle divisé en trois segments égaux dont chacun porte, gravée en creux, une partie de Tiih scription totale, qui est dès lors reproduite en relief. Le système de la virole brisée a le défaut de ne pas ar j réter nettement le contour de la pièce, de lui laisser je ne sais quoi d'indécis; mais elle a cet avantage inappréciable de dérouter les efforts des faux-monnayeurs, à qui elle offre des obstacles dont ils ne parviennent guère à triompher.
Le graveur général a sous ses ordres un atelier nombreux, des balanciers spéciaux où il fait ses reproductions et ses essais ; il est responsable des aciers qu'il emploie, des coins qu'il fournit, et il est payé en raison de la ((uantité de matières soumises au monnayage. Il a une sorte d'importance morale qui n'est point à dédaigner; c'est lui qui détermine le type populaire du souverain. Les monnaies périssent peu; moyen d'échange accepté par l'univers entier, elles passent de main en main, de peuple à peuple, et vont par le monde entier porter le nom d'un pays et le portrait d'un homme; lorsqu'elles deviennent rares, elles sont précieusement gardées dans des collections; elles sont les documents multiples et mobiles de l'histoire. Plus elles sont belles, plus elles ont chance de se perpétuer à travers les âges. La numismatique a rectifié plus d'erreurs chronologiques que les meilleurs calculs, et Tarliste à qui incombe la tâche de graver les monnaies d'une époque échappe à l'ouhli s'il a rempli son devoir avec talent, conscience et sévérité.
* Ou mieux réinventa, car la virole brisée exista autrefois, ainsi qa'on peut le constater sur les pieds-forlê du seizième et du dix-septiéme siècle. Le pied-tort était une pièce pesant quatre fois plus que le poids normal, et qu'on frappait, à toute émission nouvelle, pour le roi et les officiers de la monnaie.
1 reproche parfois aux graveurs de médailles de eplus aussi habiles que leurs devanciers; on ne :;hit pas qu'en pareille occurrence le modèle est beaucoup, et que, s*il est facile, par exemple, de une belle effigie avec un visage auquel Tagence- ; même des lignes constitutives donne un caractère isant, il n'est point aisé de créer un type avec une e vulgaire ou sans expression. Les médailles de 5 XIV, de Napoléon I", de Louis XVllI, sont fort belque dire de celles de Charles X? La première conn, pour avoir une monnaie d'aspect salisTaisant, ue le modèle offre des traits qui conviennent à la ure sur métaux. Les Grecs, nos maîtres en cet art ^ile, le savaient bien, et ils choisissaient arbitraimt les plus admirables profils de femmes pour les oduire sur leurs monnaies, semble toutefois qu'on ne tire pas an point de vue )rique tout le parti possible de ces objets à la fois Is et précieux qui, tout en servant aux é< han^^es iuensables, pourraient rappeler certains faits célèbres, orte que la série des pièces de monnaie d'un règne aeontcrait les principaux événements. Toujours la 16 effigie, toujours le même symbole, cela est bien otone Pourquoi ne pas prendre une pièce spéciale, ièce de cent francs par exemple, qu'on a une cere tendance à conserver, et ne pas chaque année en lifîer le revers de façon à y inscrire la représentacommémoralive d'un fait glorieux ou seulement ortant?Un aurait ainsi une médaille ayant droit de uler comme une pièce de monnaie ordinaire, mais du moins, débarrassée d'un emblème inutile, râperait et fixerait pour toujours une date de nos anna- Fratiklin voulait qu'au lieu du nom du souverain l^ravât sur les espèces un précepte moral facile à retcet d'une application pratique. 11 serait, à notre avis, II. 16
digne d'une nation sérieuse d'émettre ainsi son histoire et de la répandre à travers le monde, quelquefois comme un exemple et toujours comme un souvenir.