AU CAFÉ
— Tiens! voihà Adèle. Tu viens donc ici, toi?
— Monsieur, je vous salue. C'est Gustave qui m’a amenée.
— Où est-il, Gustave?
UNE JOURNÉE AVEC JENNY. 33
— Là-haul. Il fait une poule avec je ne sais qui.
Adèle s’assied à notre table,
— Si nous faisions une pelilo partie aussi, à nous trois? demande Adèle.
— Je veux bien, dit Jenny ; pour tuer le temps.
— Savez-vous lebézigue, monsieur?
— Non.
— Et le piquet?
— Non plus.
— Et jouer aux dominos?
— Pas davantage. Je ne sais aucun jeu.
Adèle me regarde fixement,
— Ab !... Je vous gêne donc, vous doux? Vous aimez mieux jouer en tête à tête? Fallait le dire. Bien le bonsoir, monsieur, madame.
Adèle fait un petit salut et s’en va.
— Bon débarras !
— Elle va joliment m’en vouloir. Si tu savais, mon petit, comme elle e.st méchante! C’est une peste ! Quand celle-là a une rancune contre quelqu’un, on peut être sûr d’avance qu’elle ne la por-
l'AlUS DANSANT.
tcra pas ononfiT... 11 faut que j’aille lui offrir des cigarelles. Ça la calmera.
Jenny court apres Adèle, et cause quelques minutes avec elle. Puis elle revient.
— Qu’allons-nous prendre, mon chat? Si nous reprenions une demi-tasse?
— Du café? Mais tu viens d’en boire.
— Ah ! bah! je ne m’en .souviens plus !
— Tu es sûre de ne pas dormir de toute la nuit.
. — Ça m’est égal. Elle est belle, la nuit. Prenons du café.
Quand Jenny a pris du café, elle demande une tasse de thé. Elle a une soif, unesoifl... elle boirait la Seine et ses affluents. Après avoir bu le thé, Jenny se sent un peu mal à l’aise. Elle fait venir une eboppe de bière sous prétexte qu’elle amal au cœur , Elle appuie scs pieds sur les bâtons de ma chaise, de façon à me frôler de temps en temps les genoux. Puis elle bâille à se démonter la mâchoire.
— C’est dommage queGautherot ne soit pas ici. H nous raconterait des histoires. Il sait celle de toutes les elles du quartier.
UNE JOURNEE AVEC JENNY. 35
— Il me semble que lu en liens un peu pour Gau- Iherol !
— Moi ! jamais, mon bibi. Si cela clait, je le le dirais, je ne pose pas pour la femme lionnèlc. Puis, commeiil veux-tu? Il est si laid! Seulement Gautlierol est un bon garçon. Quand on est sans le sou, il vous invite à dîner à sa table d’hôte. C’est un camarade. On le trouve toujours.
— Tu as été ouvrière, ma petite Jenny ?
— Oui, et bonne ouvrière encore I On n'a qu’à aller le demander à mon magasin de la rue Rambuteau.
— Quel est l’imbécile qui t’a débauchée?
— Un chanteur qui demeurait sur mon carré. Il avait une si jolie voix !
— Il y a longtemps de ça ?
— Il y a un an et demi. On ne le croirait pas, mais je n’ai que dix-huit ans... Puis j’étais si malheureuse ! Ma patronne me traitait si mal ! On se tuait à travailler, et l’on n’était pas habillée, pas chaussée, pas nourrie. Sais-tu ce qu’elle nous donnait à dîner tous les jours de la semaine? Des œufs à la coque avec des pruneaux ! C'était tout; je cre-
PAinS DANSANT.
vais de faim, moi ! Puis il fallait se lever à six heures du malin, quand le magasin n’ouvrait qu’à huit. Puis, du moment que le mois do mars arrivait, elle disait que c’était le prinlomps ; elle ne voulait plus qu’on fit du feu dans l’atelier; nous étions toutes gelées! La niéchanle femme!
— Et tes parents ?
— Je n’ai pas connu mon père. Sla mère me battait. Je n’ai jamais eu de chance, moi.
Jenny soupire longuement, puis elle se met à fredonner : Allons, Glycère ! un souvenir d’atelier.
— A quoi passes-tu les journées, maintenant?
— A rien. Voilà trois mois que je suis toute seule. Mon amant s’absentait continuellement, pour son commerce de vins. Je ne sais «lue devenir chez moi, dans ma chambre. Quelquefois je chante de toutes mes forces pour m’étourdir, cela fait enrager mes voisins. Ou bien je fais des réussites avec un jeu de cartes, pour ‘voir ce qui m’arrivera dans ma journée. Ou bien je me parle à moi- même, tout haut; jemeraconle mon histoire depuis quand j’étais toute petite, et je reste des demi-heures à
Digilized : y
UNE JOURNÉE AVEC JENNY
pleurer, sans savoir pourquoi. Puis, quand je ne sais plus comment tuer le temps, je vais au petit restaurant où nous déjeunons avec Adèle. Nous fumons des cigarettes et nous jouons aux cartes jusqu’à ce que l’heure du diner arrive. Heureusement que j’ai les bals publics le soir. C’est le seul bon moment de la journée.
— Tu ne lis jamais?
— Si, j’ai lu tout Paul de Kock. Mais les autres, on ne les comprend pas: ce n’est pas gai... Dis donc, mon chéri, sais-tu ce que nous allons faire?
— Quoi?
— Nous allons acheter un melon, en sortant.
Nous le mangerons chez toi.
CDEZ MOI
Jenny a mangé tout le melon. Quelle belle naturel
Minuit vient de sonner. Jenny s’est souvenue qu’elle n'avait pas pris de grog de toute la journée,
elle qui adore les grogs! Elle est descendue en jupon pour acheter du ihum et du sucre. Elle connaît un épicier qui ne ferme pas avant minuit et demi.
Garderai-je Jenny?
Elle a bon cœur. Elle a bon estomac.
Elle a — pauvre fille sans parents et sans amis I — des moments de profonde et vraie mélancolie qui la rendent assez intéressante. Elle a un petit côté extravagant qui m’amuse.
Elle est dépensière, mais pas intéressée. L’argent lui coule entre les doigts sans qu’elle songe à fermer la main.
Mais elle n’est que folle et n’est pas gaie. Mais elle ne cause pas. Mais elle est débraillée.
Pauvre Jenny 1
UUIT JOURS APRÈS
Jenny m’a attendu hier toute la journée chez moi. Ce matin, mon portier m’a apporté une petite note. Jenny s’était fait monter à dîner du restaurant voi-
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sin. Toujours le môme dîner : du potage au pain, de la gibelotte de lapin, de la salade et du vin au litre.
La dernière ligne de l’addition de Jenny était celle-ci ; '
Un paquet d’épingles à cheveux, — 2 sous.
Jenny s'en est allée le cœur bien gros, a dit le concierge.