SCÈNE XI
11 est quilic heures du matin. — Le galop linal vient d’être exécuté. — L’ne double ligne de municipaux et de sergents de ville se forme près de l’on hestre et s’avance lentement vers le fond de la salle, refoulant les derniers danseurs qui battant peu à peu en retraite.
(Cris dans la loiile.)
Ohé! Clara!... par ici!... Adolphe! Gustave!... présent! Voilà !... Tilino !... lié ! les autres 1...
(Sifllet.s, huées.)
IN J. L’.MC HO.'I.ME, d'une mise irréprochable, regardant lAi petit débardeur étendu sur une banquette. — PüUVl'e petite !
elle dort toujours.
UN SEBGENT DE VtLLE, .secouant le débardeur. — AlIoUS,
ma petite fille, levons-nous. C’est le matin. On va éteindre.
LE DÉBARDEUR, à demi endormi. — Jc nC VOUS parle
pas... Laissez-moil
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os
LE SEBGENT DE VILLE. — Ofi l’aura griscc, cT enfant... Allons donc, debout I pristil
(Le débardeur se soulève avec peine, aidé du bon jeune homme qui l’a prise sous le bras.)
LE BON JEUNE HOMME. — Êtcs-vous malade, made moiselle?... Voulez-vous que je vous reconduise?
LE SERGENT DE VILLE. — C’est ça. Emmenez-b.
Autrement elle coucherait au poste.
LE DÉBARDEUR, montant l’escalier au bras du jeune homme, qui la porte presque. — OÙ est Gustave?... Je veux voir Gustave...
LE BON JELTSE HOMME. — Je ne connais pas M. Gustave. Il est probable qu’il est parti.
LE DÉBARDEUR, portant sa main à sa tête, avec un gémissement. — Oh ! que je souffre! Oh ! maman !
LE BON JEUNE HOMME. — Pauvue enfant ! Elle demande sa mère !
(On est arrivé sous le péristyle de l’Opéra.)
UN COCHER. — Une voiture, bourgeois?
LE BON JEUNE HOMME. — Oui, avancez.
(Il fait monter ou plutôt il porte le débardeur dans la voiture.)
LE BÀL DE L’OPÉUA.
LE COCHER. — Où qu’il faut aller?
LE BON JEUNE HOMME. — C’est Vrai. Je ne lui ai pas demandé son adresse. (Se penchant vers le débardeur.) Mademoiselle ! (Le débardeur s’est remis à dormir.) Mademoiselle?
LE DÉBARDEUR. — Laissez-moi tranquille I
LE BON JEUNE HOMME. — Je VOUS prie de m’excuser. C’est pour votre adresse. Où demeurez-vous, mademoiselle!
LE DÉB.ARDEUR, d’un ton plaintif. — Oh ! la tête!...
Oh 1 maman !...
LE BON JEUNE HOMME. — Elle n’cst pas en état de me comprendre. Allons, il faudra que je la ramène chez moi. Que va dire sa mère! (.\u cocher.) Cocher, rue Cullurq-Sainte-Calhcrine, au Marais!
(Chez le bon jeune homme, rue Culture-Sainte-Catherinc. — Appartement de garçon rangé. Quelques malles dans un coin portant des étiquettes récentes du chemin de fer. — Le petit débardeur est étendu sur un divan, les yeux ouverts, mais le regard vague, comme s’il n’était pas encore bien réveillé. — Lejeune homme est en train de préparer du thé.)
i,K RON JEUNE HOMME. — Pülirvu (|uc iTics conciprgrs n’aienl rien cnlcnclu! Je ne pouvais cepciulanl pas faire aulremenl . (P.e/anlanl le débardeur.) Qu'elle est jolie ! Que ce fl ont est pur! Elle ne peut être corrompue, puisqu’elle parle tant de sa mère. Mais ce M. Gustave? Sans doute un misérable qui aura abusé de sa candeur pour l’entraîner dansune orgie! Voilà de ces choses qu’on ne voit qu’à Paris, (li remplit une tasse de thé et la présente au débardeur.) — Prenez, mademoiselle, cela vous fera du bien.
LE DÉBARDEUR. — Oll ! qUC c’cst fade! (Re-tardanl lentement autour d’elle.) Tiens ! c’cst joli ici... Comment suis-je venue ?
LE BON JEUNE H05IME. — C’cst moi qui VOUS ai ramenée... Vous étiez malade.
LE DÉBARDEUR. — Ah! oui, je mc souviens... ce sont des messieurs qui m’ont grisée... Oh ! que j’ai mal à la tête ! Oh ! maman !
LE BON JEUNE HOMME. — Vous cn parlez souvent de votre maman, ma pauvre enfant. Où est-elle?
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LE BAL DE L’OPÉRA
LEDÉBAnoEUR. — Elle n’est pas ici, elle demeure à Douai.
LE BON JEüiXE HOMME. — Et VOUS à Paris? Je devine. Pai donnez-moi mon indiscrétion... Vous aimiez quelqu’un? On vous a enlevée?
LE DÉBARDEUR. — Non, je suis venuc seule. Une idée qui m’a prise.
(Un silence.]
LE Bo.N JEUNE HOMME. — C’est bi/.arrel . . . Et comment vous appelle-t-on, mon enfant?
LE DÉBARDEUR. — On m’appelle Denise.
LE BON JEUNE HOMME. — Quc fonl-ils, VOS parents?
DENISE, la tête dans sus mains. — Ils ne font l ien. J’ai des parents très-bien.
LE BON JEUNE HOMME. — Et VOUS les avez qui liés depuis longtemps?
DENISE. — Depuis trois mois. (Recommençant à gémir.) Oh! mamanl...
LE BQN JEUNE HOMME. — Pauvrc petite ! elle pleure
au souvenir de sa mère. Cela lait mal. (A Denise.) Et... vous n’en avez plus de nouvelles, de votre mère?
DE>’isE. — Si... nia sœur m’a écrit... qu’elle ne faisait que pleurer.
(Elle fond en larmes.)
(Nouveau silence.)
LE BON JEDXE HOMME, irès-^niu. — VovoMs, mon enfant, ne vous désolez pas ainsi. Tout n’est peut-être pas perdu. Vous pouvez encore la revoir, votre mère.
DENISE, sanglotant et se cachant la tête dans les coussins du divan. — Non, c’est fini !... Jamais! jamais!
LE BON JEUNE HOMME, à scs genoux, lui prenant la main.
— Si, mon enfant. Je m’en charge, moi. J’écrirai à votre mère, si vous voulez. Je vous raccommoderai avec elle. Je vous ramènerai à Douai même, et vous verrez qu’elle vous recevra ; ne pleurez plus, ma pauvre Denise.
DENISE, relevant la tête, encore toute en larmes. — Mais Ce n’est pas ça! .. Certainement qu’on me recevra
LE BAL DE L’OPÉRA
quand je voudrai bien revenir 1... (Sèdieinent.) Je pleure seulement d’être si malade.
LE BON JEUNE HOMME, consterné cl lesyeuxau ciel. —
Ohm...
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lE BAL MABILIE
Cebal-ci mérite plus qu’un portrait. Il est devenu assez célèbre pour qu’il y ait lieu d’écrire son histoire.
Mabille a enrichi la langue française d’un nouvel adjectif, — Muhiïlien, Mabillienne. Voir le diction-
naire deBescherelle.
Mabille est à la tête de tous les. bals publics, nonseulement de Paris, mais du monde.
Mabille est plus qu’un bal : c’est un concert, un
spectacle, un jardin, un marché, un palais, toute une ville, — une féerie des Mille et une Nuits.
Mabille est, de toutes les merveilles de Paris, celle qui éblouit le plus l’œil des étrangers, — celle qui tient le plus de place dans leurs souvenirs de voyage: — que les palais, les cathédrales, les musées, les arcs de triomphe en prennent leur parti !
Qu’on demande aux Arabes ce qu’ils pensent de Mabille. Ils diront si je le surfais.
Quand Abd-el-Kader vint à Paris, on mena quelques Arabes de son escorte promener au jardin de Mabille. Le lendemain, ces messieurs revinrent tout seuls, sans demander leur chemin à personne. Ils ne manquèrent pas un bal, tant que dura le séjour de l’émir. Ils arrivaient dès l’ouverture des bureaux, ils ne se décidaient à s’en aller que lorsqu’on éleienait. Ils restaient toute la soirée immobiles, vissés sur leurs bancs, dans des attitudes pétrifiées et extatiques. Ces bosquets sombres, ces mystérieuses allées, ces corbeilles de Heurs, ces guirlandes de flammes courant d’un arbre à l’autre, ces étoiles factices scintillant dans le gazon, cette cohue de
LE BAL MABILLE
toileltes éclalanles et d’épaules nues, ces jeux, celle musique, ces danses, elc., elc., — tous cesenclianlements de Mabille tournaient la tète aux lils du prophète. Ils voyaient le paradis — celui de Mahomet, bien entendu.
Age du bal 9Iabillc<
Mabille a été fondé en 1831. Mabille compledonc déjà trente ans d’e.xistencc.
Gouvernement de Sfablllc.
On ne trouve pas à la tête de Mabille une oligarchie composée d’actionnaires, Mabille n’a jamais appartenu qu’à une seule dynastie, — celle des Mabille.
Jusqu’à présent, les Mabille ont élé trois :
l” Mabille I", le père, — qui créa le bal et lui donna son nom ;
2“ et 5® MM.Mabille aîné et cadet, — fils du précédent.
Le règne de Mabillc II aîné, — le célèbre chorégraphe de l’Opéra, a été très-court. C’est à M. Victor Mabille, troisième du nom, que le bal Mabille doit ses splendeurs et sa prospérité tous les jours croissante.
Victor Mabille 111.
J’eus un jour l’occasion de rendre visite à M. Victor Mabille. Je fus introduit dans un salon meublé avec un goût sevère — mais juste. Le premier livre que j’aperçus sur sa table portait ce litre : — Philosophie du droit...
Le maître du logis parut. Je vis un jeune homme de trente-deux à trente-cinq ans. Cheveux noirs et bouclés, — visage pâle et souffrant, — regard un peu triste, — sourire doux et spirituel; — au total, une physionomie aussi distinguée et aussi sympathique que possible. Je compléterai le portrait en
LE BAL MABILLE
disant que le roi de Mabille boite légèrement d’une jambe, comme Walter Scott et lord Byron.
Tout le monde a lu un petit volume de poésies intitulé: Cigarettes; personne n’ignofe donc que M. Mabille est un charmant poète. Mais ce qu’on sait moins, c’est que M. Mabille est aussi un peu docteur en droit, et que scs goûts l’eussent porté aux études sérieuses si la succession paternelle n’en eût décidé autrement.
On peut reconnaître dans l’organisation du bal Mabille la main de l'avocat et celle du poète. L’un y a dépensé des trésors d’imagination et de fantaisie; l’autre y a fait preuve, dans les moindres détails, d’une justesse de jugement et d’une finesse d’observation rares. Pas une des somptueuses folies du poète qui n’ait été calculée et raisonnée par l’avocat.
Voyons plutôt les réformes que l’avocat et le poète, à eux deux, ont introduites dans le bal Mabille.
ILe bal IHabille en f§3fl
C'est-à-dire le bal Mabille tel que le créa Mabillel" père, n’avait rien qui le distinguât du premier bal de barrière venu, — sinon' ses mœurs qui étaient plus décentes, et sa tenue qui était plus correcte. — La coureuse en bonnet et le voyou en blouse étaient rigoureusement refusés au contrôle. Pour tout le reste, Mabille ressemblait à la Reine Blanche, à l’Ermitage, au bal Constant et tutti quanti.
Même éclairage avare, — voire quelque chose de pis: le Mabille de 1831 ne connaissait pas le gaz et ne s’illuminait que de quelques pauvres quinquets à l’huile. '
Même prix d’entrée : — cinquante centimes pour les simples spectateurs.
Même donneur de cachets se jetant au travers des quadrilles et arrêtant chaque couple pour faire payer les danses à part.
ILo bal .Habille en fl 849
G’cst-à-dire tel que le lit M. Victor Mabille, fut tout autre chose !
Cinq cent mille francs, — qui y furent royalement dépensés en quelques mois, — métamorphosèrent le bal de fond en comble.
Le jardin s'agrandit démesurément.
Le hangar, sous lequel on dansait les jours de
pluie, devint une salle immense et magnifique, tapissée de glaces aux arabesques d’or, tendue en damas de soie rouge.
La décoration s’augmenta d’un café-divan en style moresque avec terrasse à jour, d’une fontaine monumentale, de billards chinois, de tirs au pistolet, de dynamomètres, de jeux de bagues, etc. , etc. , — sans compter une splendide guirlande de vignes dorées, dont chaque cep formait un candélabre gigantesque.
L’éclairage fut porté à cinq mille becs de gaz.
Enfin, le programme du bal fut revu lui-même ni corrigé. Plus d’impôts sur la danse. Le prix d’entrée, pour les danseurs et les spectateurs, fut le même, — deux francs au lieu de dix sous, — changement de tarif qui amena un changement de public et qui remplaça les commis et les grisette de l’ancien Mahille par la population dorée des impures et des fils de famille.
Quand toutes ces réformes furent accomplies, M. Victor Mahille procéda à une dernière innovation qui eut un énorme succès de bruit, — presque de scandale :
11 donna au bal Mabille ce qu’aucun bal n’avait jamais eu jusqu’alors : — des afjiches!
C'est-à-dire que le bal Mabille se posait hardiment comme l’égal des théâtres, auxquels il allait faire une rude concurrence, — car il allait dorénavant avoir comme eux ses premiers sujets, ses célébrités, ses représentations extraordinaires, et jusqu’à ses fenilletonnistes.
LE BAL MABILLE
lies célébrités de niabille.
On compte à Mabille, — suivant les époques différentes où elles ont rayonne, — jusqu’à trois générations de célébrités de l’un et l’autre sexe :
Première génération. — Mesdames : Pomaré, Rose Pompon, Panache, Clara Fontaine, Bacchanal, Marie la Polkeuse, Céleste Mogador.
Messieurs : Pritchard, Tortillard et Chicard.
Deuxième génération. — Mesdapnes : Frisette, Rigolette, Marionnette.
MM. le vrai Brididi, le faux Brididi, et encore Chicard.
Troisième génération. — Mesdames ; l’Écureuil, Jenny l'IIirondelle et Souris.
MM et toujours Chicard!
Chicard est éternel. Voilà plus de vingt ans que Chicard danse à Mabille. Chicard n’esl pas encore las; il danse toujours. Le jour où Chicard s’arrêtera
on pourra l’enterrer de confiance, — Cliicard sera mort.
Inutile de faire remarquer la parenté qu’ont entre eux les noms illustres de chaque génération.
Les noms de la première rappellent les événements politiques ou littéraires du temps de Louis-Philippe: — Mogador, une victoire, — Pritchard et Pomnré, la fameuse question de Vindemnité , — Bacchanaht Tortillard^ le roman d’Eugène Sue.
Dans la seconde génération, les noms tirent un peu moins à conséquence : Frisette, Rigolelte, — de simples et familiers diminutifs.
Dans la troisième on baptise ces dames d’une façon encore plus cavalière : — des noms d’animaux, l'Écureuil, Souris.
Mais c’est en ce moment surtout que le monde interlope deMabillc montre un sans-façon tout à fait révoltant dans les surnoms qu’il décerne aux principaux acteurs de ce grand théâtre. 11 n’y a plus aujourd’hui de danseuses illustres à Mabille, par suite d’un changement survenu progressivement dans lesmœursdu lieuelquej’expliauerai plus bas.
LE BAL MABILLE
Un seul danseur y soulient encore, — avec l’élcr-
nel Chicard, — la gloire des Prilchard et des Brididi;
et comment s’appelle ce dernier Romain?^ — On rougit de le dire :
Il répond, — c’est de la complaisance pure, — au petit nom de Y Asticot.
Les homme» illuslres de IHablllc.
Quelques lignes de portrait et de biographie sur ces célébrités dansantes.
PBiTciiARD. — Avait la tournure [turitainc d’un quaker. Long et sec, — des lunettes, — invariablement vêtu de noir et cravaté de blanc, — mélancolique et ne parlant à personne. — Pritchard était, de son état, répétiteur de philosophie dans je no sais plus quel collège.
Pourquoi l'a-l-on appelé Prilchard? Deux versions courent à ce sujet.
D’après les uns, on avait donné ce sobriquet au
PARIS DAÎ^SA^T.
rcpclileur de philosophie par ce motif qu’il était le danseur habituel de la reine Pomaré.
Selon d’autres, Pritchard aurait été baptisé à la | suite d’une catastrophe trop commune, hélas 1 dans | les bals publics. Un pas risqué du répétiteur avait scandalisé un sergent de ville. On arrêta le répétiteur, qui ouvrit la bouche pour la première fois.
— Je demande une indemnité ! hurla le délinquant, comme le Pritchard de Taiti.
Le nom lui resta.
TORTILLARD. — ^’’était pas, comme vous pouvez le croire, un gamin de Paris. C’était un jeune homme élégant, appartenant à la plus haute aristocratie. Un beau jour, sa famille l’a enlevé à Mabillc. Il n’y a plus reparu. On l’avait marié.
LE FAUX BRiDiDi. — Ne Ic méntionnons que pour le flétrir. Le faux Brididi était un ambitieux et un intrigant qui, profitant de sa ressemblance avec le vrai Brididi, s’appliquait en même temps à s’habiller comme lui, à se coiffer comme lui, à parler
LE BAL MADILLE.
comme lui, pour arriver à lui escamoter le sceptre de la royauté de la danse. Nous livrons le faux Brididi à M. Prosper Mérimée, pour être placé au pilori de l’histoire à coté du faux Démétrius.
LE vnAi BRiDim. — L’inventeur du pas du Meunier. Vit toujours. Le vrai Brididi exerce, sous son vrai nom, l’état de fleuriste; il est à la tôle d’une forte maison dans le faubourg Saint-Denis et faifénormémerit d’affaires. Seulement, depuis qu’il est rentré dq^ns la vie privée, Brididi a expié ses succès de Mahille par une grande infortune. Il est condamné, selon toute apparence, à garder le célibat jusqu’à la fin de ses jours.
En sa qualité de négociant, on comprend que Brididi as|)irait à se marier dans la bourgeoisie. Inutile aussi de dire qu’il gardait le plus strict incognito dans les familles bourgeoises où il se présentait, et qu’il y taisait soigneusement le beau nom qu’il s’était fait dans la chorégraphie mabillienne. Malheureusement il se trouvait toujours des ennemis, — ou des amis, — pour avertir la future au
moment de la publication des bans. Comment!
vous épousez M. Brididi? — Explications, scandale, rupture. Ce tour abominable a été joué tant de fois à Brididi, qu’il a renoncé aux joies de l’hyménée et aux douceurs de la paternité.
cincARD. — Aussi célibataire et aussi négociant que Brididi; mais dans une autre partie. Chieard tient les cuirs. Ne le regardez j)as trop de votre haut pourtant. Le magasin de Chieard , situé dans le quartier des Halles, est immense. M. Chieard,— chapeau bas! — fait pour deux millions d'alTaires par an. Étonnez-vous maintenant que Cbicard ait toujours le cœur à la danse !
.Au pby.sique, Chieard a des cheveux gris, de gros yeux ronds, le nez fort, l’air effaré. Ceci soit dit pour M.M. les provinciaux, qui voudraient reconnaître Chieard dans la foule de Mabille, et rendre à ce grand danseur les honneurs qui lui sont dns.
LE DAL MALILLE.,
Les dames fllostres de Mabille.
ROSE POMPON. — Son nom vient de la manie qu’avait celte charmante personne de s’enterrer sous les roses, les jours de bal : roses tout autour de la robe, roses autour du chapeau, roses dans les cheveux, roses à la main. Il est juste d’ajouter qu’elle en avait sur les lèvres aussi etsur les joues. — Rose Pompon vit maintenant de ses rentes.
MARIE LA POLKEOSE. — A fait Un piche mariage.
CLARA FONTAINE. — Etait Une étudiante du quartier Latin. — Petite, boulotte; les mémoires du temps l’accusaient de se peindre à triple couche. — La gloire do Clara Fontaine fut d’avoir importé à Mabille la polka alors presque complètement inconnue. Cellarius l’enseignait, mais ses leçons étaient chères. En quittant Mabille, Clara Fontaine ouvrit un cours de polka, rue de Provence.
uu
l’écureuil. — Sortit du bal Mabille pour entrer aux Folies-Dramatiques.
céleste MOGADOR. — Jamais, dit-oo, une danse plus aisée, plus gracieuse, et plus élégante avec plus de simplicité n’a été vue à Mabille. Ce que je peux dire aujourd’hui, c'est que madameCéleste deChabrillan est un écrivain d’un certain talent. Je ne parle pas seulement des Mémoires de Mogador^ le livre le plus curieux qu’on ait écrit sur les mœurs du demi-monde. Mais je vous recommande aussi les Voleurs d'or et Sapho, deux jolis romans.
LA REINE POMARÉ. — Morte poitrinaire.
Pauvre reine Pomaré ! Elle qui a eu sa biographie, et une biographie de 64 pages, sous ce titre : — Voyage autour de Pomaré, reine de Mabille, princesse du Ranelagh, grande duchessede la Chaumière, par la grâce de la polka, du cancan et autres cachuchas.
Elle qui a été mise en article^ et en feuilletons dans le Courrier des théâtres, la Silhouette, le Chari-
LE BAL MABILLE
vari, voire dans lu Presse cl le Constitutionnel! — Elle a mênaepayécetle gloire d’un mot cruel de M.Fiorentino. — M. Fiorentino parlait du teint bistré de la reine Pomaré. — Elle ressemble, disait-il, au citron qui a été pressé sur un monceau d’huîtres.
Elle pour qui feu M. Romieu a fait des vers .
O Pomaré, ma jeune et folle reine I etc.
Elle pour qui Nadaud a fait sa première et sa plus célèbre chanson :
Pomaré, Maria,
Mogador et Clara,
A mes yeux enchantés, etc.
Elle pour qui Théodore de Banville lui-même a fait des odes!
Elsslerl Taglioni ! Carlotla ! sœurs divine»
Aux corselets de guêpe, aux regards de houii, Qui fouliez, en quittant le carton des collines, Le splendide outremer d’un ciel de Ciceri I
O reines du ballet, toutes les trois si belles,
Qu’un Homère ébloui fera nymphes un jour,
Ce n’est plus vous, la danse : allons, coupez vos ailes. Éteignez vos regards; ce n’est plus vous, l’amour I
C’est notre Pomaré dont la danse fantasque Avec scs tordions frissonnants et penchés,
Aiguillonne à présent, comme un tambour do basque. Les rapides lutteurs à sa robe attachés...
Après tant de triomphes en vers et en prose, quelle triste mort que celle de la pauvre Pomaré!
Abandonnée de tous, — hormis d'une seule et généreuse amie, celle qui a écrit Sapho elles Voleurs d’or. Séparée par une porte seulement des huissiers qui viennent saisir chez elle. Délaissée même par son amant, et cela, avec un révoltant détail. L’amant connaît l’état de ta pauvre fdle ; il sait le temps qui lui reste à vivre. Avec ce qu’elle a de lui, en
vendant les cadeau.x, en mettant les souvenirs au
mont-de-piété, il a calculé qu’elle pourra durer jusqu'à la fin, qu’elle n’a plus besoin qu’on lui envoie
LE BAL HABILLE
(le l’argevit. — Dès lors, dit-il froidement, à quoi bon y aller?...
Deux noms illustres sont encore inscrits au livre
d’or de Mabille. D’abord
Le sorcier fldmond.
C’est à Mabille qu’a débuté ce sorcier distingué, qui promet, paraît-il, de faire oublier mademoiselle Lenormand. Le sorcier Edmond occupait un kiosque dressé au sommet d’une espèce d’éminence. 11 vous disait votre bonne aventure au prix modeste de quarante sous, à l’aide d’une sorte de long tuyau acoustique en gutta-pereba, dont un boutétait placé dans l’oreille du client, et l'autre dans la bouche du sorcier, — un moyen ingénieux de ne pas être entendu de l’attroupement qui entourait toujours l’homme delà destinée.
Le sorcier Edmond jouit d’un embonpoint invraisemblable.— Visage lunaire. Cheveux longs ctsoyeux
ni
Et pas l'ombre de barbe. Oii dirait une femme de quarante ans énorme.
Je ne vous dirai pas si ses prédictions sont infaillibles; mais les plus incrédules lui rendent celle
justice qu'il est remarquablement observateur et qu’il possède à un rare degré l’art d’analyser une physionomie.
Aujourd’hui, le sorcier Edmond a pour clientèle l’aristocratie. Ses prix ne sont plus accessibles aux curiosités de toutes les classes.
Pllodo
Est la dernière illustration que nous trouvions à Mabille, d’où il n’est sorti qu’en 1860, Celui-là n’a pas besoin de portrait. Qui ne connaît les lunettes vertes et la face couturée de Pilodo?
Pilodo était à Mabille depuis la fondation. Pilodo y conduisait avec un talent supérieur un des meilleurs orchestres qui soient à Paris. Il y a des dilettantes qui vont à Mabille rien que pour la musique, et
LE BAL MABILLE
cela se conçoit de reste, quand on sait que l’orchestre de Mübille est composé d’exécutants de toute première force, recrutés à rOj)cra, à l’Opéra-Comique, aux Italiens et au Conservatoire.
Un des grands mérites de Pilodo, c’était de n’êlre pas compositeur en même temps que chef d’orchestre. L’amour paternel n’était pas là pour l’aveugler dans le choix de ses morceaux. Pilodo avait le tact de les accepter de toutes mains, et même du les deman ■ der de préférence aux compositeurs inconnus, et qui ont leurs preuves à faire ; — de là l’entrain, la fraîcheur, l’imprévu, qui distinguaient alors la musique de Mabille. C’est à Pilodo que Bûrgmuller, Clapisson, Quidanl, ont donné leurs premières et non pas leurs moins jolies pages. La plupart du temps, les airs exécutés à Mabille sont l’ouvrage de simples amateurs, que M. Victor Mabille excelle à déterrer. On y a donné un jour un quadrille des Lanciers dont la musique, remarquablement gracieuse, avait été composée par un employé au ministère des finances.
Encore un mot et une question à Pilodo. Par
quelle faiblesse, — incompréhensible chez un aussi grand artiste, — n’ose-l-il donc pas signer de son vrai nom : — Pilaudo?
liCS habitudes de Mabillo.
Voici le moment de vous expliquer pourquoi il n’y a plus de danseuses illustres à Mabille.
Cela tient à ce que l’esprit, — sinon le cœur — du public féminin s’esl considérablement perfectionné depuis quelques années.
Dans les premiers temps, il n’y avait à Mabille que des danseuses. C’est que ces dames venaient alors à Mabille dans le but unique de s’amuser. Les liaisons se nouaient, c’est-à-dire s’entreprenaient ailleurs.
Un peu plus tard, on s’avisa sagement que la danse était du temps perdu pour les affaires. Les danseuses furent alors remplacées par des promeneuses et des poseuses.
Les biches de 18G0 ont fait un autre raison-
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LE BAL MABILLE
nemcnt non moins sagace, et qui prouve combien la civilisation progresse C’est que, quand on sepromene, on passe, — qu’il y a des jeunes gens timides bien capables de vous laisser passer; — pourquoi ne pas avoir pitié d’eux et ne pas les attendre? Les biches se sont décidées, par humanité, à ne plus bouger de leur place. Si bien qu’au lieu des danseuses d’autrefois, et des promeneuses de l’an passé, nous avons maintenant les causeuses.
M. Victor Mabille est un imprésario habile, s’il en fût, à dépister les goûts de son public : il a donc modifié son établissement au fur et à mesure de ces changements dans les mœurs de ses habituées. Il avait créé un vaste rond-point bitumé et sablé pour ses danseuses. Il avait ouvert à ses promeneuses des allées profondes, sombres, discrètes. Maintenant, il s’occupe de ses causeuses avec la même sollicitude. Il leur prépare pour l’été prochain une innombrable série de confortables reposoirs.
Il nous reste, en terminant, à vider une grosse question.
La vertu se perd-t-elle A IMabille?
On l’assure et l’on tonne vertueusement contre l’immoralité des bals publics. Cependant il serait bon de s’entendre. De quelle vertu parle-t-on? la vertu de qui ?
La vertu des jeunes habitués deTorloni et du café Anglais?
La vertu des artistes et des gens de lettres?
La vertu des quarts et des huitièmes d’agents de change?
La vertu des commis, des clercs d’avoué qui sont, les danseurs patentés de ces dames, et qui acliètent de leur talent de danseurs leur entrée dans l’établissement?
La vertu de certains avocats de province, qui ne manquent jamais de prendre Mabille pour le rendezvous de leurs conférences?
La vertu de ces dames, alors? — Malheureuses jeunes filles, en butte aux séductions de Mabille !
LE BAL MABILLE
Pour que la vertu de ers dames courût des dangers, il serait bon d’abord que cette vertu existât, et une femme ne vient guère danser à Mabille que lorsqu’elle n’a plus rien à perdre.
Voyez ces fleurs de feu qui jaillissent brusquement du sol de Mabille, à hauteur de la main. On les a inventées pour que ces dames, dont la vertu vous inquiète, puissent, avec plus de facilité, y allumer leurs cigarettes.
Arrêtez-vous le soir à l’entrée flamboyante de Mabille. Regardez passer lestement et le front haut ces femmes qui s’en reviendront peut-être en grande compagnie, mais que personnne n’amène les trois quarts du temps. Puis apitoyez-vous encore sur leur ' innocence en péril.
D’ailleurs, les danses de Mabille sont sous la surveillance de l’autorité. Mieux que cela, Mabille est sous la surveillance de Mabille. Les sergents de ville sont doublés d’inspecteurs payés par l’établissement même et qui veillent au maintien des mœurs non moins rigoureusement que leurs confrères en uniforme. Car le bal Mabille com-
prend ses intcrels et il ne tient à effaroucher personne.
( ù les pauvres jeunes lilles se perdent, c’est dans les bals bourgeois; c’est, comme dit Alphonse Karr,
Dans ces jeux innocents, sources de tant de fièvres!
Ajoutons que Mabille a sur les salons l’avantage de ne pas connaître la maussade tapisserie des vieilles femmes et des douairières; et, si nous voulons jamais faire quelque chose pour la morale, n’abolissons que les bals du Marais et de la rue Saint- Denis!
LA PROMENADE