‹ Paris dansantChapitre 50 sur 78 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

A la sortie du bal. — Deux jeunes gens et deux jeunes teinnies.

UNE DES JEUNES FEMMES. — Dites donc, monsieur

René, nous allons, avec mon mari, reconduire Ewlalie cliezclle. Voulez-vous venir avec nous? (Bas à René.) Suis-je bonne?

RENÉ, bas. — Merci. (Haut.) Voulez-vous accepter mon bras, mademoiselle Eulalie?

EüLAUE. — Pourquoi pas ?

(On se met en route. Eulalie et René marchent un peu en avant. )

RENÉ. — Alors, vous ne voulez pas croire que je vous aime?

EULALIE. — Qu’il est menteur!... Prenez garde, monsieur; si ce n’est pas vrai, je le verrai dans les cartes. Ce soir, je ferai une réussite.

RENÉ. — Faites une réussite. Vous verrez si vous ne retournez pas le valet de cœur.

(On arrive aU domicile d'Eulalic, rue des Amandiers.)

EÜLAUE. — Nous voici arrivés. Voulez-voiis monter voir mon petit chez moi ?

RENÉ. — Etes-vous gentille! Je n’osais le demander.

UN PETIT BAL HONNÊTE

EüLALiE. — Voici justement Thérèse et sou mari. Venez vous rafraîchir, messieurs et madame. Donnez-moi la main, monsieur René, car il fait noir comme dans un four, et l’escalier est un casse-cou !

(L’apparteipent d’EuIalie. Deux petites pièces et une cuisine au premier étage. La fenêtre est ouverte ; on entend chanter un coq dans la cour; le vent apporte une odeur d’étables. — On est entré dans la ch.ambre à coucher de l’ouvrière. — Étagère encombrée de petites porcelaines. — A la muraille, les litliogriphies de Garibaldi et de feu monseigneur Âffre, aichcvcque de Paris. — Commode en noyer. — Petit lit sans rideaux, bien blanc.)

EULALiE. — Ah ! que je suis lasse !...Cps messieurs seraient bien aimables s’ils me permettaient de passer mes pantouffles et mon caraco. Tiens-toi devant moi, Thérèse, pendant que j’ôte ma robe. Monsieur René, tournez-vous tout de suite du coté de la fenêtre. Si je vous vois bouger, vous payerez un gage. (Au bout d’un instant.) C’est fait. On vous permet de,vous retourner, monsieur René.

RENÉ. — Dites donc, c’est genRl ici!

EL’ULiE. — N’est-ce pas que c’est bien propre? Pourlai.l je n’ai pas le temps de nettoyer ; mon ma-

gasin me prend toute ma journée. Mais vous n’avez rièn vm (Elle ouvre un placard ) Voyez si je suis bien montée en vaisselle ! Six assiettes à potage ! six assiettes à dessert! six assiettes plates!... Et ma batterie de cuisine? Venez, que je vous montre. (Elle emmène René dans la cuisine.) YoUS voyez, ce n’est qu’cn fer battu ; mais pas une pièce ne manque. Jusqu’à la cuisinière avec sa coquille ! C’est cela qui m’a coûté les yeux de la tête!... Quand vous verez le temps, vous viendrez demander à déjeuner à votre petite amie Eulalie ; mais ce jour-là, monsieur, il faudra yous lever matin.

RENÉ. — Si matin que vous voudrez, car la nuit d’avant je ne dormirai pas bien sûr.

EDLAUE. — Ah! le vilain enjôleur !... Avez-vous faim ? Voici mon déjeuner de demain ; je le prépare toujours d’avance.

(Elle découvre un plat rempli d’une sorte de purée de pommes de terre, mélangée de saucisses et exhalant un goût d’ail très-prononcé.)

UN PETIT BAL HONNÊTE

THÉHÈSE ET SON M.VRI, arrivant. — Et noUS, OIÎ OC

nous invite pas? ,

EULALIE, servant un peu de purée à René sur une assicllc à

fleurs. — C’est VOUS qui m’étrennez ma belle assiette,

monsieur René... Mais mangez donc! Voulez-vous

bien finir de me regarder comme ça I . . .

(Un quart d’heure se passe. On entend sonner une heure dn matin.)

THÉRÈSE. — Une heure du matin ! Et cette pauvre Eulalie qui doit être à son magasin à sept heures ! Mes enfants, il faut nous sauver... Embrasse-moi, ma biche.

(Elle embrasse Eulalie.)

LE MARI DE THÉRÈSE à Eulalie. — Au revoir, mon enfant.

(Il l’embrasse sur les deux joues.)

RENÉ.* — Et moi, je n’embrasse pas?

EULALIE, se mettant le doigt sur le front. — Voilà votre place, à vous.

(Tout le monde descend, Eulalie reste sur le palier, un bougeoir à la main.)

PARIS DANSAKT.

MO

EÜLALIE, criant. — Monsieur René! (René revienl.) Soyez aux Barreaux- Krris dimanche! Je m’invite pour le premier quadrille.

LE SUICIDE

Ce n’es* nVn,

C'e^t une femme ()ui se noie»

Le théâtre représente une petite dianibrc d’hôtel garni, au prix de quinze à vingt francs par mois — Dix pieds de large sur treize de long. — l’orle étroite, par laquelle on ne peut entrer que de prolil.— Pap'cr à grondes Heurs bleues à six sous le rouleau. A la fenêtre, un rideau do calicot rouge fané et déteint.

Petit porte-manteau recouvert d'un lambeau de calicot de

même couleur. — Un lit en acajou ; trois chaises dépaillécs ; une petite table boiteuse recouverte de toile cirée; une commode en bois peint, dont les tiroirs n’ont pas de serrure; un berceau d’enfant : voilà pour les meubles. — La chambre est déserte. Le berceau est vide. — Une pauvre robe d'indienne est accrochée au porte-manteau, à côté d’un délicieux petit chapeau de

soie lilas, couvert de poussière et qui semble n’avoir pas été mis depuis plusieurs mois. — Due bavette d’enfant en piqué et un petit bonnet bordé de dentelle traînent dans le berceau, sur l’oreiller. — Dans un coin, une mal e qui ne contient que des ^ants de femme, des souliers de bal déformés, un peigne d’ecallle et des lettres. — Sur la table, une lettre ouverte :

a Orléans, la ta septembre 18...

« Madame I

« Vous ne pouvez pas vous attendre à ce que votre mère et moi nous fassions rien pour vous. Vous nous avez fait verser, depuis votre départ, assez de larmes amères, Dieu merci. Vous avez payé par la plus noire ingratitude le soin que nous avons pris de votre enfance ; vous avez reçu la meilleure éducation et vous vous êtes conduite comme une fille de rien; conlcntcz-vons d’avoir empoisonné notre vieillesse. Quant à vous pardonner et à vous rouvrir les portes de la maison paternelle, vous auriez dû sentir vous-même que vous vous l’ctes

LE SUICIDE

fermée à tout jamais. Qu’y viendriez-vous faire, sinon donner le mauvais exemple à votre sœur cadette ?Il ne nous reste plus qu’elle ; notre devoir est de la préserver de la contagion. Vous dites que votre lâche séducteur vous a abandonnée ; vous auriez dû vous y attendre, et c’est ce qui pouvait vous arriver de mieux ; votre scandaleuse liaison n’a que trop duré. Mais ce n’est plus à vos parents désormais à venir à votre secours ; nous ne savons pas la vie qûe vous menez à Paris, et nous ne pouvons nous exposer à encourager vos désordres. Grâce à l'éducation que nous vous avons donnée, vous avez quelques talents, employez-les ; si quelque chose peut racheter la faute que vous avez commise, c’est le travail.

a J’ai, madame, l’honneur de vous saluer.

« Jean-Bartuélemt Boroier aîné . »

rAlllS DANSANT.

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