SCENE II
Sur les bord^ de la Seine. — Un restaurant de Saint-Ouen.
UN JEUNE HOMME. — Alors! c’est convenu ? c’est ici que nous dinons, Aline?
AUNE. — Certainement. Ce n’est qu’ici qu’on réussit la matelote aux anguilles. Et puis encore chez la mère Descuins, tout là-bas... de l’autre côté de l’eau... Nous dînons dans le jardin, hein, mon chéri?... Si nous faisions apporter une canette, en attendant?
LE JEUNE HOMME. — Je veux bien. Je vais la commander.
.\LiNE. — Attends... noni Demande-leur plutôt s’ils ont encore leur vin d’Argentcuil de l’année passée; un petit vin frais, naturel, qui vous gratte
LE SUICIDE
le gosier... J’en boirais jusqu’à demain, moi. Va
vile !... (Lejeune homme se dirige vers le resUurant.) Dis donc, LconI avec un siphon !... (criant) et du sucre!... •
LÉON, revenant, — C’est fait; on va nous servir.
AUNE. — Fait-il beau ! fait-il beau ! Le soleil et le grand air, ça me rend folle, moi ; je redeviens petite fille. Je danserais bien à la corde ! et toi ?
LÉON. — • Tu es bêle !
ALINE. — Tiens ! voilà une escarpolette là-bas ! Quelle chance ! Viens me balancer.
LÉON. — Malheureusement la corde est attachée à l’arbre avec une chaîne et un cadenas. Comment faire ?•
ALINE. — Comment faire? appeler la fille du restaurant et lui donner de l’argent. Tu es de la bonne année , toi !
LÉON. — Je n’y avais pas songé.
(Il appelle la fille qui arrive.)
ALINE. — Attends... j’ai une autre idée... si nous faisions une promenade en canot, en attendant le dincr? c’est-il cher, ça, Louise, ici?
LA FULE. C’est selon, madame. Nous demandons quinze sous l’heure quand on conduit soi-même, quarante sous quand on se fait conduire.
ALINE. — Quinze sous, alors ; nous n'avons besoin de personne. Tu sais ramer, hein, Leon? (signe n(?gatir de Léon.) Non?... Ces hommes! ça ne sait rien de rien! Eh bien, alors c’est moi qui conduirai ! ... J’ai fait mes preuves, sois tranquille ; on m’appelait l'an dernier. Aline la canotière. Tiens ! qu’ostcc que c’est donc que cét attroupement, de l'autre côté de l’eau, devant la maison de la mère Sarrazin?
LA FILLE. — Je crois que je le sais. On disait comme ça, ce matin, qu’un homme s’était jeté à Tcau hier, sur les minuit.
ALINE, sautant. — Un nojé ! ct moi qui n’en ai jamais vu ! Je veux me payer ça. Viens-tu, Léon?
LE SUICIDE
la fille. — Eh bien ! et votre vin?
ALINE. — Servez toujours, nous allons revenir. L.\ FILLE. — Et le canot ?
ALINE. — Après le dîner.
LA FILLE. — Et le dîner?
ALINE. — Pour sept heures. Soignez la matelote ! Une soupe au fromage pour commencer... une cntre-côte de rien... une petite salade et beaucoup de raisin... C’est tout. Allons, mon bibi !
(Elle prend le bras de Léon et l’entraîne vers le pont de Saint-Ouen qu’elle traverse en courant.)