SCÈNE III
Devant la maison de la mère Sarrazin.
ONE FEMME. — C ost donc Vrai qu’on a trouvé un
UN BOURGEOIS, dans l’allroupement — Un noj'é? Qu'cstce qui sait que c’est un noyé, d’abord ? On voit quelque chose de blanc flotter au milieu des joncs, voilà tout. Moi, mon idée est que c’est un paquet de linge qui sera tombé d’un bateau de blanchisseuse.
UN OUVRIER. — De quoi?... Moi je vous dis que c’est un noyé... on voit une tête. Qu’il paraît que c’est un galopin, qui était venu hier pour se baigner.
UN rÊCHEUR. — Vous n’y êtes pas non plus, vous, camarade. C’est une femme qui s’a flanqué à l’eau, hier, sur les neuf ou dix heures du soir. Je l’ai peutêtre bien vue, moi qui ai piqué une tête après elle pour la repêcher. .. et le voisin Robiquet l’a bien vue aussi, lui qui m’a prêté sa barque pour chercher après. Mais va te promener ! le courant l’avait déjà emportée ; si bien qu’elle a venu s’échouer ici il y a une heure.
UN GAMIN. — Ohé! Dophe!... viens donc par ici ! •
LE SUICIDE
Dor>iiE, accourant. — Quoi faire?
LE GAMIN. — Une femme qui se noie... qu’on va la repécher. Arrive; ça sera rigolo !
DOPHE. — Ous qu’elle est, celle qui se noie?... Où, dis!
LE GAMIN. — Dans sa peau, donc?
UN OUVRIER. — Tu vas te taire, crapaud?
LE GAMIN. — Va donc; grand gniaffe, grand filou, avec ta vareuse rouge! Par ici, Dophe !
AU NE, arrivant, à l’ouvrier. — Comme Ça , ce Serait une femme?
l’ouvrier, Passez devant moi, ma petite mère, si c’est votre goût; vous verrez mieux.
ALINE. — Merci... (A Léon.) Tieiis, vois-tu, mort bibi? elle est là, au milieu des herbes.
LE G.AMiN. — Ah bon ! voici le garde cham| être qui arrive. Dis donc, Dophe, vois-tu ce grand pa-
nier qu’ils sont allés chercher? on va la mettre dedans. Hé houp !
(La foule SC range pour laisser passer le garde champêtre. — Deux Latoliers montent dans un canot, et, i l’aide de leurs avirons, poussent le cadavre flottant vers la berge. — Le garde champêtre, qui a retroussé ses bras jusqu’aux coudes, lire la noyée à lui. — Dn petit bras d’enfant apparait. — Mouvement dans la foule.)
üNE VOIX. — Ils sont deux !
AUTRE VOIX. — La mère cl l’cnlanl 1
LA VOIX DU GAMIN, — Coup doublc! hé ! Dophe!... en v’ià un carambolage !
AUNE. — Oh ! mais regarde donc, Léon ! Elle a attaché son enfant sur sa poitrine avec son fichu!
l’ouvrier. — Cette idée de détruire son petit avec elle ! La gueuse !...
. LÉON, à Aline. — Sais-tu qu’cllc n’est pas mal? Regarde ces grands cheveux noirs!.., El celte petite main d’un blanc un peu bleuâtre, qui pend...
Comme c’est potelé, délicat, mignon... Elle m’aurait convenu, à moi, celte pelite-làl
LE SUICIDE
ALINE, le pinçant. — Tu VOS le laii’o, rresl-CG pas?... polisson I
UNE GROSSE FEMME. — Mais voycz donc! C’te drôlesse-là avait mis une robe de soie à sept francs le mètre, pour s’aller jeter à l’eau... Si ça ne fait pas suer I
(On dépose les deux cadavres, sans les détacher, dans un long panier en osier, lequel est placé et attaché sur une brouette.)
LE GAMIN.— En route pour la Morgue! Viens-tu, Dophe ?
LE GARDE CHAMPÊTRE, s’emparant de la brouette. — Allons ! laissez passer, vous autres !
CN BATELIER. — Ça pèse-t-il lourd, celte petite femme-là ?
LE GARDE CHAMPÊTRE , mettant la brouette en mouvement. — La mère et le petit? Deux plumes!... Elle aurait pu éncorc faire la partie de se noyer avec papa, maman, toute la famille. Ça me serait bien
PARIS DAMSANT.
égal. Je n’en aurais pas plus que ma charge; les bras sont bons.
(Il s’éloigne. La foule le suit.)
DN HOMME EN VESTE RONDE, à Aline. — Je ne me
trompe pas. C’est vous, mamzelle Aline?
ALINE. — Tiens, je vous reconnais aussi, vous! Vous êtes le père Pochet, le fruitier. Vous demeurez en face de la boutique de mon oncle?
l’homme. — Juste... Et comme cela ça va bien, mamzelle Aline ? Vous êtes joliment changée depuis quatre ans qu’on ne vous a vue ! Vous êtes bien grandie... bien embellie...
ALINE. — Et mon oncle, comment va-t-il ?
l’homme. — A la douce... à la douce... Ah I écoutez, il a bien crié après vous, mamzelle Aline.
ALINE. — Merci ; je le lui conseille. Avec ça que je me la passais douce, dans sa baraque! Toujours àme reprocher le pain que je mangeais... et me battant... et me prenant tout l’argent que je gagnais chez ma patronne... Si bien que je n’avais jamais
LE SUICIDE
une robe propre à me mettre sur le dos ! C’est donc un sort, ça?... C’est moi qui ne me repens pas de l’avoir envoyé à la balançoire !
l’homme. — C’est vrai, qu’il vous rendait la vie bien malheureuse... que vous auriez peut-être fini par piquer une tête dans la Seine, comme c’te pauvre fille de tout à l’heure.
AUNE. — Pour ça, non. On a du cœur, père Po-
chet. Je ne me laisse pas démonter si facilement, moi. (A Léon.) Viens-tu, Bibi? La matelote doit refroidir, en nous attendant. Au plaisir, père Pochcl.
LÈoiN. — Nous allons avoir une soirée magnifique. Si nous prenions l’omnibus, après le dîner, pour revenir à Paris? Je te paye une américaine. Nous ferons le tour des boulevards, et nous diions au cocher de nous débarquer à la porte des Délassements.
ALINE. — Tu es un amour. Allons béquiller.
(Us reprennent le cliemin du restaurant.)
UN BATELIER, à un autre. — C’cst drôle tout de même que je ne me sois douté de rien. Vers les neuf heures, j’ai vu c'te petite femmc-là assise sur le ^alus, qui regardait la rivière. A neuf heures et demie, j’ai repassé; elle était dans la même position ; son enfant dormait sur ses genoux... Pauvre innocent!.. Elle aura fait son coup sur les dix heures.
AUTRE BATELIER. — Qu’cst-ce que tu vcux?... Si l’amoureux lui faisait la vie'trop dure... si les parents la laissaient crever de faim? La voilà à l’abri, à celte heure... Je voudrais fout de même bien connaître l’amoureux... Je te lui donnerais une danse., ça .serait ça.