‹ Paris dansantChapitre 53 sur 78 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

On bureou de grand journal.

UN RÉDACTEUR, armé d’une grande paire de ciseaux... —

Avec une demi-colonne en aurez-vous assez?

LE SUICIDE

üN GAMIN d’imprimerie. — Oui, monsieup. li ne manque que quarante lignes.

LE RÉDACTEUR, donnant un coup de ciseaux dans un journal. — Tenez, ceci fera votre affaire. (Le gamin s’approche.) Un moment. (Il efface une,ligne ainsi conçue : On lit dans le journal ae...) Plus souvent que je vais faire une réclame à cette feuille de chou !

(Le gamin s’en va.)

üN GARço.N DE BUREAU, entrant. — Monsieur, il y a là une dame qui demande à vous parler.

LE RÉDACTEUR. — Ah çà I je lie pourrai donc jamais déjeuner I Quel âge a-t-elle?

LE GARÇON DE BUBEAU, avec un sourire fin. — Oh! elle a bien dans les quarante ans. Une grosse dame.

LE RÉDACTEUR. — Que le diable l’emporte!... Faites entrer.

(Entre une grosse femme très-couperosée. Grand châle à couleurs criardes. Chapeau couvert de coquelicots. Toilette de province.)

• LE RÉDACTEUR. — Que désirez-vous, madame?

I-A GROSSE DAME, d'une voix entrecoupée. — Monsieur, je vous demande bien pardon... Je viens pour ma Tille... dont vous avez parlé... dans votre feuille.

LE RÉDACTEUR . — Nous a vons parlé de votre fille ?. . . Dans quel numéro, madame? à quel propos?

LA GROSSE DAME. — C’était... cxcusez-moi, monsieur... mais je suis si émuel... C’était, je crois... dans le numéro de samedi... Une jeune femme qui s’est noyée... à Saint-Ouen...

LE RÉDACTEUR. — Ah I oui, je me souviens... et c’était votre fille?...

LA GROSSE DAME, se couvrant le visage de son mouchoir, —

Oui... monsieur...

(Elle sanglote.)

LE RÉDACTEUR, â p.irt. — Allons, l)on ! une stène! (Haut.) Je votis en prie, madame. Remettez-vous.

I.A GROSSE DAME, à travers ses sanglots. — Ail ! monsieur ! celte enfant... nous a fait... bien du chagrin !

LE SUICIDE

LE RÉOACTEUB. — Calmcz-vous, ma chère dame !...

mais je ne vois pas... à quoi puis je vous être bon,

dans celle Irisle circonslance?

LA GROSSE DAME, se «aimant peu à peu. — Je vais VOUS dire, monsieur..., c’esl l'inconduile qui a perdu ma malheureuse Cécile... Elle s’esl nojee avec un enfanl... un enfanl...

LE RÉDACTEUR. — Je me rappelle, madame... je me rappelle.

LA CROSSE DAME. — Eh bien, monsieur, je venais vous demander... Son père el moi nous habilons Orléans... mon mari y a une place dans l’adminis- Iralion... une belle place... Nous sommes Irès-considérés, monsieur...

LE RÉDACTEUR. — Je n’en doute pas, madame. •

LA GROSSE DAME. — Je Venais donc vous dire... mon Dieu, j’oublie toujours... On ne sait encore rien de notre malheur à Orléans... Nous avons dit que ma hile avait trouvé, une place de gouvernante en Ecosse... Elle parlait si bien l'anglais, monsieur.

Ah ! (Elle s’essuie les yeux.) Nous n’avons rien négligé pour son éducation. .. des maîtres de musique, et de danse, et tout !...

LE RÉDACTEUR, impatienié. — Eli bien ! madame?

LA CROSSE DAME. — C’est vrai , monsieur ; j’oubliais encore... Eh bien ! monsieur, vous n’avez nommé ma fille que par ses initiales... Elle s’appelle Bordier, monsieur ; Cécile Bordier... Je viens vous demander, monsieur, de ne pas dire son nom... n’estce pas , monsieur? Pour que nous puissions encore cacher ce malheur, son père et moi... je vous en supplie, monsieur.

LE RÉDACTEUR. — Tranquillisez- VOUS , madame. Votre fille ne sera pas nommée. .

• LA GROSSE DAME. — C’est pour mon mari, monsieur... Vous comprenez... avec la place qu’il a... ça lui ferait du tort... Ah ! monsieur 1 (Elle se remet à pleurer.) Tout Cela est bien cruel pour une mère !

LE RÉDACTEUR. — Elle ne sera pas nommée, madame;’ je vous le promets formellement.

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LA GHOssE DAïiE. — Mülc remercimciils, monsieur.

(RIIo va pour sortir. Le rédacteur la reconduit.) VOUsdcrail-

gi’z pas, monsieur.

LE BÉDACTEun.-— Commciit donc, madame! (Rentrant.) Ces pauvres petites filles!...

VIENDRA-T-ELLE

Jjs scàce rqur^senle nn petit logement de garçon, dans la rue de l'École-do-llédecine. Il fait à peine jour.

FÉLIi.lEN, accoudé sur son oreiller. — C6rlainemcnl

qu’elle viendra. N’a-t-elle pas fixé ce rendez vous elle-même?

a Je ne la connaissais que pour l’avoir vue au bras de Maurice.' A peine si je l’avais saluée deux ou trois fois. Comme cette liaison s’est nouée lestement, entre une polka et un quadrille! Avec (juelle folle et adorable bravoure de passion elle s’est jetée à ma tctel

« Je ne m’étais même pas aperçu qu’elle se fût approchée de moi. Je ne J’ai pas même reconnue ' d’abord quand elle m’a parlé, d’une voix basse et brève. « J’ai à vous parler. .. restez chez vous de- « main! » Je me suis retourné- brusquement ; c’était elle I Comme tout le sang de mes veines a reflué au cœur! Mais aussi ces yeux qu’elle avait en me parlant 1 Scs paroles étaient des ordres ; mais son regard était plein d’ardentes caresses ses yeux étaient ivres! — Elle m’a serré la main pendant que son amant avait le dos tourné. Un sourire a glissé, comme un éclair, sur ses lèvres : j’ai vu le ciel ouvert ! Une minute après, elle avait quitté le bal.

« Et voici enfln demain arrivé. C’est pour aujourd’hui! »

(U pendule sonne.

^pt henrea du matlD.

« Déjà sept heures! Vite. Levons-nous. »

VIENDRA-T-ELLE

Félicien n’a fait qu’un bond hors de son lit. Il s’habille précipilamment. Si elle allait le surprendre dans cet état, avec ces paupières gondées, ces cheveux en broussailles, ces ongles en deuil !... Au premier coup d’œil qu’il jette sur son miroir, il pâlit : et sa barbe qui n’est pas faite!... — Le coiffeur n’est pas loin, c’est vrai ; mais qui sait? Milia s’est peut-être, comme lui, éveillée ‘avec le jour; elle n’a pas indique d’heure; elle sera à sa porte dans les dnq minutes. Impossible ! Félicien ne peut pas sortir ! — Il s’assied avec abattement. — C’est une fatalité.. Pourquoi ne s’est-il pas fait raser la veille?

Heureux, trois fois heureux, le jeune homme économe et rangé qui a pris l’habitude de se raser lui-même I

Doit heures.

« Elle n’est pas venue encore. Au fait, le pouvait-elle? Elle a quitté hier la Closerie à onie lieu-

res; Maurice l’nura emmënée de là rue Dauphine, chez la Rôtisseuse. Le soleil ne se lèvera ce matin pour elle qu’entre dix et onze.

« Elle dort très-probablement.' Que c’est charmant, une femme endormie ! Cela me rappelle le temps de ma première, quand je me relevais furtivement, la nuit, et'que je rallumais la lampe pour regarder Georgina dormir. Leurs paupières abaissées semblent plus longues... leur teint prend, au milieu des dentelles, une fraîcheur éblouissante... elles ont le souffle léger d’un enfant... Et comme j’aime mieux alors leurs cheveux défaits, fantasquement emmêlés et bouclés, que l’encadrement froid des tresses et des anglaises!

« Georgina était blonde; Milia est brune. Milia sera d'une beauté mille fois plus mordante. — Et on les regarde à genoux. On n’ose souffler de peur qu’elles ne s’éveillent!

.«Elle frappera deux ou trois coups timidement... non , brusquement plutôt ; retournant la tête, craignant d’être suivie. J’ouvrirai, et je la verrai empourprée, essoufflée, palpitante, le regard bril-

VIENDRA-T-ELLE

lant... Quel sera mon premier mol? Rien sans doute; une joie violente m’empêchera de parler. Je l’enlèverai dans mes bras comme une enfant; — sans lui donner le temps de se reconnaître, je la porterai au fond de ma chambre; — je la déposerai doucement dans mon grand fauteuil, et je me jetterai à ses pieds, baisant mille fois ses mains et le bas de sa robe. »

Félicien se sent trembler d’émotion. Il te lève et marche à grands pas.

« Que dira-t-elle?, que fera-t-elle? Les femmes sont curieuses. Elle voudra faire, d’abord la connaissance de mon appartement. Ce sera charmant. Elle regardera partout; elle touchera à tout. Je la vois aller et venir, s’échappant de mes bras, refusant de me répondre !...

« Et cet animal de peintre qui n’est pas encore venu me poser mon papier perse?

«Il faut au moins que l’appartement ait de Vœil. »

Félicien, sans attendre sa femme de ménage, donne un coup de balai au plancher. Il essuie ses mcii blés. — Il époussète ses cadres. — Il range ses li

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