‹ Paris dansantChapitre 54 sur 78 · IG · texte numérisé non relu

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vres. — 11 compose les plis de ses rideaux. — Il dissimule, par l’arrangement des coussins, quelques taches qui déparent son divan. — Encore un peu, il ferait des reprises au damas de ses fauteuils; mais le temps et les aiguilles lui manquent.

« Le diable, c’est que cela manque un peu de bibelots, ici! Si j’avais su, j’aurais pu emprunter la Sapho de Pradier à Jules. »

On sonne. Félicien cache vitement son plumeau sous son lit, et se précipite. Ce n’est que le portier qui monte une lettre.

Dix heoresi

— 11 y a un port de trois soys, monsieur Félicien.

— C’est bon. Les voilà, vos trois sous.

Félicien, dépité, referme sa porte avec violence.

Voyons cette lettre. — C’est une invitation à dîner. La maison est charmante, c’est vrai, et l’on

YIENDRA-T-ELLE? 217

s’y amuse ; mais qu’est-ce que ça fait? Avec cela que Félicien va lâcher sa petite Milia pour dîner avec des bourgeois ! I

Il déjeunerait volontiers pourtant; c’est son ^

heure. Mais qui sait? Milia n’aura peut-être pas déjeuné quand elle viendra ; mieux vaut l’attendre.

On a racillerur appétit à deux. Quelle fête ce sera de • | ,

boire au- même verre et de poser ses lèvres à la j ’

place même qu’elle aura effleurée de son museau ^ ’ '

rosel Que peut-elle manger? — Peut-être tcut »

bonnement une aile de poulet, quelque entremets ' '

de rien, une crème au chocolat, — ou bien une u ’

saucisse choucroûte. — ■ Heureusement il y a un ‘ '

restaurant en face.

En attendant, pour amuser sa faim, Félicien se *

borne à grignoUer une tablette de chocolat, — arrosée d’un verre d’eau claire, à l’espagnole.

Tout à coup une réflexion le glace. Si Milia était déjà venue? Si ce tortueux concierge, mal reçu tout à l’heure, s’était vengé en ne la laissant pas monter? Est-ce maladroit de se brouiller avec scs gens dans un moment pareil?

Félicien ne lait qu’un saul à la loge.

11 a l’œil caressant cl la voix mielleuse. Il s’excuse de déranger M. Foussard ; c’est le nom du cerbère.

— Et vous êtes bien sûr que personne n’est venu pour moi?

— Personne, monsieur Félicien. Je n’ai pas démarré de la loge.

Félicien darde au concierge un regard de juge

d’instruction. MaisM. Foussard le soutient avec fermeté ; Félicien glisse cinq francs dans la main du digne concierge.

— Il y a longtemps que je ne vous ai rien donné, père Foussard.

— AhI monsieur Félicien, jen’avais pas besoin que...

— Si quelqu’un venait, je suis chez moi pour tonie la journée. Vous ferez monler.

— Soyez tranquille, monsieur Félicien.

Félicien, rassuré, remonte.

VIENDRA-T-ELLE

Onze heures.

Comme Milia ne peut manquer de paraître avant midi, Félicien n’ose plus même aller et venir dans son appartement, passer d’une chambre à l’autre, faire un pas. Il s’est posté derrière la porte qui , donne sur le carré et ne bouge pas. Il a l’oreille au guet, la respiration suspendue. Il écoule chaque bruit qui retentit dans l’escalier, — jure effroyablement quand c’est le pas d’un homme, — et se sent pâlir quand il perçoit le frou-frou d’une robe de femme.

De temps en temps une réflexion l’assombrit. — Pourquoi ne s’esl-il pas fait raser la veille? C’est que c’est vrai pourtant! Une barbe de deux jours, apportée à un premier rendez-vous, n’a-t-elle pas quelque chose de fat qui sent le don Juan sûr de ’ triompher quand même, qui insulte à l’objet aimé?

nidL

Quelqu'un! — Une femme ! — Oui, la femme de ménage. — Que le diable l’cmporle !

Comment Félicien pourra-t-il entendre ce qui se passe dans l’escalier, avec celte vieille femme qui va, qui vient, qui range, ouvre les fenêtres, ferme les portes, fait crier les meubles et bat les habits?

N’est-il pas possible que Milia monte l’escalier en ce moment même? Si, sur le seuil de Félicien, elle entend une voix de femme, elle n’osera pas sonner et redescendra; c’est aussi -clair que le jour !

Justement, c’est un fait exprès. Cette femme de ménage, qui ne souflle mot d’ordinaire, se trouve prise tout à coup d’un accès de bavardage.

— Il fait bien beau temps, monsieur.

— Oui.

VIENDRA-T-ELLET

— Mettrez-vous aujourd’hui votre redingote noire, monsieur.

— Non.

— Alors j’ vas l’accrocher dans le cabinet... Elle est bien fraîche, monsieur, votre chambre à coucher. Il n’y a pas de danger qu’il y vienne des moustiques.

— Ah!

— Je vous ai apporté une livre de café, monsieur. C’est du Palais-Royal... tout ce qu’il y a de bon.

— Bien.

— Quarante-huit sous la livre, monsieur... Ce n’est pas trop cher, n’est-il pas vrai?... Et il est moulu, monsieur, etc.

En ce moment, Félicien ne se ferait pas prier beaucoup pour étrangler sa femme de ménage. Heureusement que la malheureuse a terminé sa lâche quotidienne. Elle reprend son lourd parapluie, son vaste cabas, demande si monsieur n’a besoin de rien et prend le parti de s’en aller, — enfin !

Rien ne s’oppose plus maintenant à ce que Milia

fasse sa triomphale entrée. — Allons, chère Milia, cs-lu déiiilce? — Si ce n’est pas tout de suite, disle! — On en profilera pour sortir un instant, car Félicien vient de s’apercevoir d’un horrible malheur qu’il s’agit de réparer au plus vite : — sa provision de tabac est épuisée; — pas même une cigarette pour tromper les tourments de l’attente 1

Ifeax heures*

— Personne encore ! Et moi qui n’ai déjeuné que d’uqe tablette de chocolat dans l’espoir de partager avec elle un déjeuner sérieux !

Une larme roule dans les yeux de l’infortuné Félicien.

Une lueur d’espérance vient sécher sa paupière. Peut-être a-t-elle choisi l’heure du dîner.

Il regarde son parquet. — Viendra-t elle ? Ne viendra-t-elle pas ? Voyons ; si l’assemblage de ces planches forme un total impair, c’est qu’elle viendra.

VIENDRA-T-ELLE

Il compte lentement les pièces du parquet, ^losange par losange. Il arrive — un coup de poignard lui traverse le cœur, — à un chiffre pair. — Impossible. Il se sera trompe. C’est à recommencer. Il recommence, un morceau de craie à la main, et numérote chaque fragment du parquet. — C’est un chiffre pair. — Félicien s’affaisse, consterné, sur un fauteuil.

Il se relève brusquement. — On peut essayer d’un calcul de probabilités plus sûr. — Ouvrons la fenêtre. Si d’ici à cinq minutes il a passé dans la rue, sur mon trottoir, plus de femmes que d’hommes, c’est qu’elle viendra.

Heureuse inspiration ! Le destin rend cette fois un ' arrêt favorable. Le nombre des femmes dépasse un peu celui des hommes. Il est vrai que Félicien a compté aussi les petites filles.

Le cœur de Félicien est inondé de joie. — Mais le chiffre pair de tout à l’heure? — Félicien se rassied, en proie à toutes les angoisses de l’incertitude.

Qaalre heare*

Félicien, énervé, s’est étendu de son long sur son divan. 11 lit, en manière de passe-temps, la Chcîne d'or de Théophile Gautier, le récit des amours païennes de Ctésias et de Plangon la Milesienne. Et ce conte, empreint d’une poésie trèsmatérialiste, le fait pleurer, — oui, pleurer !

Il lit. — « O ma viel ô mes belles amours I Que vous ai-je donc fait pour que vous me repoussiez ainsi? — Et en disant cela, Ctésias baisait ses bras froids et ses belles mains, qu’il inondait de tièdes larmes. Plangon le laissait faire, comme si elle n’eût pas daigné s’apercevoir de sa présence.

« Plangon I ma belle et chère Plangon ! Si vous ne voulez pas que je meure, rendez-moi vos bonnes grâces, aimez-moi comme autrefois. Je te jure, ô Plangon I, que je me tuerai à tes pieds si tu ne me relèves pas avec une douce parole, un sourire ou un baiser. Gomment faut-il acheter mon pardon, im-

VIENDRA-T-ELLE

placablc? Je suis riche; je te donnerai des vases ciselés, des robes de pourpre teintes deux fois, des esclaves noirs et blancs, des colliers d’or, des unions de perles. Parle; comment puis-je expier une faute que je n’ai pas commise? »

— Et moi, Milia, Milia! que vous ai-je fait? Que signifie cotte mystification ? Je ne songeais pas à toi; j’étais un inconnu pour toi; dans quel but me faistu poser?

Hait hearea.

La nuit tombe. Félicien dîne tristement. Il a dit qu’on lui montât n’importe quoi du restaurant d’en face, et on lui a monté justement tout ce qui lui déplaît. Encore si le menu eût été dressé par Milia ! Venant d’elle, tout était exquis. Puis il n’y a pas à dire, ce potage est aigre, ce rosbeef est brûlé, cette serviette est d’une propreté douteuse. Ah! quand le malheur s’acharne sur un homme!... Et ce café, quelle fade teinture !

Félicien est révolté.

— C’est odieux, pourtant! Avai.8-je demandé ce rendez-vous? M’élais-je jamais occupé d’elle? Pourquoi m’a-t-ellc choisi pour sa victime plutôt qu’un autre? Quelle funèbre extravagance pousse toutes ces femmes à jouer, en manière de passe-temps, avec notre cœur, notre bonheur et notre vie?...

Histoire de se distraire. Elles sont si désœuvrées!

Et pourtant, Milia, eomme tu aurais été aimée! Dans ce mouvement si brus(|uc et si passionné, qui t’a jetée tête baissée, dans les bras d’un inconnu, je voyais un mélange de franchise, d’intrépidité et de folie qui me charmait!... Tu n’étais pas une femme comme une autre. De pareilles explo sions n’appartiennent qu’aux âmes de trempe supérieure. Et comme mon cœur t’avait loyalement répondu I Si lu savais comme je t’aimais le soir, moi (}ui te connaissais à peine le matin !...

D est vrai que des causes indépendantes de sa volonté peuvent l’avoir retenue chez elle.

Peut-être est-elle malade.

'Peut-être a-t-elle été surveillée de trop près.

VIENDRA-T-ELLE

Peut-être s'est-elle confiée à ime amie qui l’a vendue.

Peut-être n’a-t-elle pas su se procurer mon adresse.

Peut-être quelque calomnie l’a-t-elle brusquement dégoûtée de moi. '

Peut-être le courage lui a-t-il manqué en chemin, dans mon escalier, sur mon seuil.

Peut-être son amant lui a-t-il fait quelque cadeau qui l’aura rattachée à lui.

Péut-être..., peut-être... Félicien trouve encore trente ou quarante peut-être, tous plus plausibles les uns que les aulres.

Peut-être aussi viendra-t-elle ici en allant au bal... ou en en revenant... C’est vrai pourtant. J’étais fou de n’y avoir pas pensé... Je suis sur son chemin.

Félicien se remet à attendre avec énergie.

Dix henres.

Comme la soirée est belle I Quelle tiédeur dans

l’air I Que d’étoiles là-haut t Comme il doit Taire bon se promener sur les quais, aux Champs-Ëlysées I — On n’entend plus le moindre bruit dans la maison ; tout le monde est dehors.

Seul, tout seul. Et pas de cigares 1

OoEe henre*.

Félicien entend la porte de la maison qui se re<

ferme avec fracas. Quelqu’un monte l’escalier doucement, lentement, sans faire crier les marches. — Milia peut-être! — Mais Félicien rit lui-même amèrement de celte dernière espcrancc, qui se trouve fausse en effet, car le pas léger qu’il a entendu ne s’arrête pas devant sa porte.

— Parbleu! comme si je n’aurais pas dû m’y attendre ! Une fille honnête ne menquerait pas un premier rendez-vous, l’événement capital de sa vie. Mais sur quoi compter, avec des femmes de celte sorte? •

VIENPRA-T-ELLE?

Une heure du matin.

C’est Gni. Plus d’espérance. Félicien se déshabille.

— Et pourtant elle va au bal tous les soirs I Et .

pourtant elle a dû passer devant ma porte I , ‘

— Et moi qui n’ai pas osé sortir seulement pour • !

acheter un cigare ! .. ■ ' * »

— Et dire que mon grand chagrin était de n'être . '

pas rasé ! ■ < -

— Mais, pourquoi?... pourquoi? Cette Glle est t

donc folle? .

UN AMI. — Pas du tout, mon cher. C’est tout bonnement qu’elle a trouvé chez Paul les viii"t franos qu'elle voulait t’emprunter.

Deux etudiants — dont un de première année — descendent en courant l'escalier de la Closcrie. Le quadrille des Ijinciers fait tapage. Tous les bosquets sont déjà peuplés. Cohue énorme et bruyante de jeunes gens élégants, parmi lesquels il est inutile de chercher une vareuse ou un béret. Danseuses déjà entre-vues à Mabille et au Château-Rouge. Çà et là, quelques toilettes discrètes et quelques voilettes baissées de demoiselles de magasin. Grand vacarme do conversations, de cris, d’éclats de rire, qu’interrompent de temps en temps les détonations du tir au pistolet.

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