‹ Paris dansantChapitre 68 sur 78 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Chez Gâtechair.

PAUL, â Gâtechair, d’une voix émue. — Monsieur, jc désirerais vous dire deux mots en particulier.

GATECHAIR, bas. Compris. Vous avez une affaire?

PAUL. — Voudriez-vous me préparer un peu? Je n’ai jamais fait d'escrime.

GATECHAIR. — Vous êtes tous comme cela I vous

ne faites jamais des armes qu'à la veille de vous

battre !... Enfin, on vous apprendra à vous mettre en garde. C'est toujours ça. Venez, monsieur.

(Ils entrent dans le vestiaire.)

PAUL, sortant en bras de chemise. — Je garde mes SOUliers ?

GATECBAiR, bas. Je VOUS ferais bien mettre des sandales, mais vous seriez gêné demain pour vous battre en souliers. Seulement, ayez des chaussures sans talons, si c’est possible, vous glisserez moins.

UN ÉLÈVE, i un autre. — Tiens I uii monsieur qui va prendre une leçon en souliers! Parions qu’il se bat demain.

PAUL, à lui-même. — Dcs souliers sans talons., . des souliers sans talons... pourvu que je retienne ce detail!

(Il met le gant d’escrime.)

GATECHAIB, k un jeune prévôt. — Jules, deS épéeS ! (On apporte des épées mouchetées. Gàtccbair, bas, à Paul.) Les

fleurets sont plus légers; mais j'aime autant vous habituer an.v aiguilles à tricoter.

LES PETITS JEUNES GENS

PAUL. — Des aiguilles?... (Riant aux éclau.) Ah oui! je comprends I

UN ÉLÈVE, entrant, bas à un autre. — Il va donC SC battre, ce monsieur, qu’il prend sa leçon avec des épées?

PAUL, à part. — Comme on me regarde I c’est gênant... Si Polyeufte faisait des excuses !

{La leçon commence.)

GATECHAiR. — Ne ‘VOUS fetidez donc pas comme ça ! vous voyez bien que vous ne pouvez pas vous relever,

PAUL. — C’est vrai. Je n’y songeais plus.

GATECiiAiit. — Parez tierce!... Eh bien! qu’altcndcz-vous pour tirer? A quoi vous sert de parer si vous ne tirez pas?

PAUL. — Vous avez parfaitement raison. C’est un oubli.

üATEcnAin. — Tirez! rompez!... rompez donc!

il faut vous défier de la riposte!

PAUL. — C’est très-jusle. Je ne sais pas où j’avais la tête. (A part, désespère.) Je ne pourrai jamais retenir tout ça !

GATECHAiR. — Commc VOUS i?oufQez? Êtes-vous fatigué?

PAUL. — C’est mon déjeuner qui m’est resté sur l'estomac. Ça m’étouffe un peu.

GATEciiAiR.. — Je comprends. (Bas.) A propos, ne mangez pas demain, avant d'aller sur le terrain. Prenez un grand verre de rhum, c’est assez.

PAUL, pâlissant. — Oui... Ics blessures sont moins dangereuses à jeun.

(Il s’assied.)

GATECHAiR, bas. — Qu’est-ce qu’il fait, votre adversaire ?

PAUL. — 11 travaille chez un agent de change.

GATECHAiB. — Bon. Il n’est pas fort alors, je suppose. Quelle taille?

PAUL. — Plutôt petit que grand.

LES PETITS JEUNES GENS

GATECHAiR. — Bon. Il ne se fendra pas' prodigieusement. Robuste? de la carrure?

PAUL, soupirant. — Très-robuste. Beaucoup de carrure.

GATECHAUi. — Bon. 11 offrira d’autant plus do surface. Lent ou vif?

PAUL. — Très-vif.

GATECHAiR. — Bon ! Il a des chances de s’enferrer. Ayez toujours la broche tendue.

PAUL, perplexe. — La brochc?... Ah ! oui, j’y suis! (A part.) Encore un detail à retenir ! (Répétant à voix basse.) Tendre la broche... tendre la broche...

(Gitechair se lève.)

GATECHAiR. — Allons, rcprcnons. Nous ne sommes pas ici pour nous amuser.

(La leçon recommence.)

PAUL, â part. — Si Polyeucte tombait malade I...

GATECHAiR. — AUeiilion, donc!... Tirez toujours du bras, c’est la partie la plus rapprochée de vous... Vous avez passe... Donnez deux coups en même

temps ! si un coup passe, l’autre arrive... Bien. ElTacez-vous donc ! je vois tout votre corps, je puis choisir la place!

PAUL, frissonnant, à part. — Choisir la place I

GATECHAiR. — Parez tierce et deux coups dans le bras!... Bien... allons, ça marche. Ne déployez pas tant de force, c'est inutile. L'épée entre toute seule dans le corps, comme dans du beurre.

PADL, baieunt, à part. Comme dans du beurre!

GATECHAiR. — A quoi songcz-vous? Ne vous découvrez donc pas ! Vous voyez ; je vous traverse.

PAUL, troublé. — Pardon, je n’y étais pas. Nous allons recommencer le coup.

GATECHAiR. — Oui-da ! Et si votre adversaire vous perce le flanc, lui direz-vous que vous n’y étiez pas et que le coup est nul? — Ce n’est pas le moment d’être distrait. — Vous êtes fatigué?

PAUL. — Cette épée est si lourde !

GATECHAiR. — Frottcz-vous Ce soir avec de l’huile

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camphrée. C'est souverain contre les courbatures.

PAUL, à part. — Il faut que je prenne note de tout ça... Huile camphrée... verre de rhum... souliers sans talons... Quoi encore?... Ah oui! lendre la broche !

(Entre l’ami de Paul.)

PAUL. — Eh bien?

l’ami. — Bonjour, Gâlechair. Tiens ! je n’avais pas encore remarqué que votre salle fût pavée en asphalte.

PAUL. — Quelle nouvelle?

l’ami, à Gâtcchair. — C’est pour qu’on ne glisse pas? L’idée est excellente.

PAUL. — Tu as vu Poljeucle?

l’ami. — Laisse-moi donc souftler. Certainement, je l’ai vu. C’est une affaire réglée, et tu as de la chance !

PAUL. — Comment ça ?

l’ami. — Ils ne voulaient pas entendre parler de l’épée, mais j’ai tenu bon. L’épée l’emporte.

PAUL. — Alors... je me bats?...

l’ami. — Demain matin. ..Tu as aussi le choix du terrain, grâce à moi. Et je t’ai réservé un petit coin, à Sèvres ! On se battrait exprès !...

PAUL. — Tu es bien bon.

l’ami. — Ajoute que tu te bats avec un garçon parfaitement honorable, qui a fait ses preuves, qui a déjà eu trois duels... C’est une excellente affaire pour toi... Tu ne pouvais mieux débuter... Mais qu’est-ce que tu as donc? Je te trouve froid.

PAUL. — Du tout... c’est la fatigue.

l’ami. — Que je ne le gène pas. Reprends ta leçon. Je suis curieux de voir la figure que tu fais.

(La lesoii continue.)

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