VI CTO U D K HA CABINE
les yeux l’affiche dorée, sur tranche de bas en haut. Les salons, quoique un peu bas, sont à la fois d’un luxe oriental et cl’une élégance exquise. La société, deux cents personnes au plus, ce qui est fort sobre pour Paris (le baron est un exclusif), occupait quatre salons dont le salon de musique faisait le centre. Les dames seules y étaient assises, les hommes debout, dans les portes ou dans les pièces voisines.
11 va sans dire que le concert a été admirable: Mme Yiardol-Garcia s’y est montrée pour moi sous un nouveau jour. Elle chante avec une égale facilité des romances et les airs nationaux de l’Italie, de l’Espagne, de la France, de l’Allemagne dans les idiomes populaires de tous ces pays, et cela en s’accompagnant elle-même avec un talent remarquable; passant de l’allemand à l’italien, de la barcarolle à la ballade, de la romance française à un air tyrolien, s’animant en chantant, improvisant et entremêlant son chant de passages gracieux, brillants, étincelants.
Quant à la Grisi, sa sphère est tout autre: il lui faut les fureurs de la Norma , les passions de Sémiramis, les emportements de la Borgia, et quelque admirable qu’elle soit dans un salon, la scène néanmoins convient mieux à sa grande voix, à ses beaux yeux, à ses larges épaules.
La Garcia n’était rien moins que jolie.
« Faites comme moi, dis-je au duc de Galliera, écoutez d’un côté et regardez de l’autre. »
Il parait que les duchesses d’Albuféra et d’Istrie acceptèrent toutes deux la dédicace de ce propos qui ne s’adressait, en réalité, qu’à la seconde, et eurent la complaisance extrême de se placer de manière à se laisser admirer: manège charmant qu'elles ont exécuté avec une grâce et une aisance qui accusent une longue habitude.
« Charmant métier que d’être jolie », dis-je à mon voisin.
La duchesse d’Istrie me tourna le dos.
« Voyez donc, monsieur le duc, de mieux en mieux! » Et la duchesse reprit sa première position. En un mot, la soirée a été réellement charmante.
13 janvier.
Je rentre de la soirée de l'ambassadeur de Naples. Bel hôtel qui demande à être rafraîchi. Trop de monde et une chaleur étouffante. Konconi, le rival de Tamburini, et Lablache, qui ne saurait avoir de rival, ont été admirables, le reste mauvais. M,ne Ronzi n’a plus que de la méthode, si elle détonne moins que la Pasta, elle n'a en revanche que peu do moyens pour racheter ses défauts: enfin, les yeux fermés ou ouverts, que vous regardiez ou que vous écouliez, malgré quelques restes de beauté dans la voix ou dans les traits de la figure, cela n'en est pas moins une vieille femme qui chante. Or, le De Profundis est le seul chant qui sied à un certain âge. Le reste des chanteurs et chanteuses qui se sont fait entendre à celte soirée ne se sont guère élevés au-dessus de la sphère commune à tous les amateurs.
A propos de musique, l’Opéra Italien vient de donner Don Pasfjuale, opéra-comique de Donizetli, écrit tout exprès pour notre troupe. La première représentation a été une véritable solennité, tout Paris y a couru et la file des voitures s’étendait si loin qu'il m’a fallu une bonnedemilieure avant d’arriver. Le succès le plus complet acouronné
VICTOR DE BALABINE
l'œuvre du maestro qui lui-même a élé accueilli avec acclamations. Quoique inférieur à Linda de Chamounix , Don Pasquale n'en est pas moins une œuvre charmante. Peu d’originalité: l’auteur, toujours un peu plagiaire, s’est cette lois volé lui-même. Peut-être qu’exécuté par une troupe médiocre, l’opéra passerait inaperçu, mais exécuté par la première troupe de l’univers, avec une perfection, un ensemble, un entrain extraordinaires, l’œuvre devient quelque chose pour les juges les plus difficiles.
15 janvier.
Je rentre du Conservatoire. C’est tout au plus si l’on peut rêver une perfection semblable. Cela marche avec l’ensemble de l’ouragan, les archets se meuvent avec la régularité d’un régiment de notre garde impériale portant armes; cela n’a qu’un corps et qu’une âme, quelque chose je crois, comme le Niagara.
Même jour. Minuit.
Je n’en puis plus, l ue première visite et une heure de tête-à-tête chez Mme de Chastenay, trois quarts d’heure chez la princesse de Lieven, autant chez Mme de Castellane (le salon Molé; qui sait si dans peu ce ne sera pas le salon ministériel? Il y a ce soir dans l’air des bruits de changement de ministère ; peut-être est-ce prématuré, mais Paris est ainsi fait, il y a toujours des chances de
voir arriver ce qui n’est pas); enfin, de onze heures à minuit, chez ma voisine, Mme de Villeplaine où j’ai trouvé ses nièces, mes amies de fraîche date, les marquises de Yergennes et de Miramon, avec lesquelles j’avais dîné l’avant-veille chez la vicomtesse du Taillis, autre nièce de cette tante Gigogne.
Au diable les duchesses! Elles commencent à quêter!!!
v20 janvier.
Ici, plus que partout, qui trop embrasse mal étreint; mais aussi, plus que partout, qui peu embrasse n’étreint rien du tout. Le journal du matin, la feuille du soir, le roman du jour et la pièce nouvelle, le soleil et la pluie, Guizot et Molé, la chancellerie et les visites, le sucre de betterave et Bautain, les étrennes et l’Opéra italien, les recettes et les dépenses, les gens aux affaires el au dehors, etc., etc., qui donc me donnera le fil d’Ariane pour me retrouver dans ce labyrinthe, une fois, bien entendu, que j'y serai complètement enfoncé, car, jusqu’ici, je travaille à m’y engouffrer tous les jours davantage.
Commençons par le haut bout de l’échelle.
Le mardi 3 décembre, le ministre des Affaires étrangères nous a fait savoir que le Roi nous recevrait le lendemain à neuf heures du soir; donc, nous avons endossé nos uniformes, épées et tricornes et, à huit heures Irois quarts, les voitures de gala de l’ambassadeur nous ont conduits, Kisseleff, Ivourakine ( 1 ) et moi, aux Tuileries, où il y a
1) Le prince Ivourakine \enait d’arriver à l'ambassade comme secrétaire.
cercle lous les soirs et où Leurs Majestés reçoivent les ministres, députés, hauts fonctionnaires, ambassadeurs et chefs de mission. Arrivés au Château, l’on traverse la longue galerie de Diane, puis une salle carrée où se tiennent d’ordinaire les aides de camp du Roi et des princes, et, enfin, l’on entre dans un salon de belles proportions, également carré, tendu de damas vert,
A gauche, en entrant, devant une grande cheminée, se tenaient, en groupe, les ministres Teste, Duchàtel, Cunin- Gridaine et Villemain qui avaient dîné chez le Roi; au fond de la salle, est une grande table ronde, autour de cette table, un cercle de dames de tous âges, en habit de grand deuil, un sacà ouvrage en soie noire devant chacune d’elles et travaillant à quelque ouvrage dont la destination est. toujours une œuvre de charité.
Le cérémonial est simple, notre chargé d’affaires ayant dit à l'aide de camp de service, comte de Chabannes, qu'il sollicitait la faveur de présenter à la Reine les secrétaires de l'ambassade de Russie, celui-ci s’est approché de Sa Majesté pour l'en prévenir et alors nous nous sommes avancés.
La Reine a une physionomie pleine de douceur et de bonté. Dévastés par l’âge et les malheurs, ses traits portent l’empreinte des douleurs récentes que lui a fait éprouver la mort du Prince royal, et respirent une douce mélancolie; ses cheveux, presque blancs, sa robe et sa toque noires, ajoutaient encore à cette expression de deuil et de tristesse.
Après les phrases d’usage, échangées avec Sa Majesté, nous avons continué notre ronde autour de la talée royale et avons été présentés à Mme Adélaïde. Autant la Reine est pâle, autant M"’e Adélaïde est colorée; rien de noble et d’élevé dans l’expression de sa physionomie, mais, en
revanche, beaucoup d'intelligence. Par l’extérieur, comme par le caractère, elle tient du Roi, son frère.
Le Roi, qui se promenait avec le maréchal Soult dans la pièce voisine, nous ayant alors aperçus, s'avança vers nous de l’air le plus affable et le plus empressé du monde. Vêtu en habit bourgeois, souliers et cravate blanche, aucun signe extérieur ne le distinguait de son entourage et de ses hôtes. Rien de son port n’indique le monarque; en vain chercheriez-vous, dans sa démarche, dans ses manières, dans sa tournure, majesté, noblesse et sentiment extérieur de sa puissance.
Cependant, cette première impression, peu favorable d’abord, ne tarde pas à se modifier, lorsque le Roi vous adresse la parole et que vous distinguez, sous ses traits peu avantageux, une physionomie des plus remarquables par le mélange de haute intelligence, d’esprit, de finesse et de bonhomie que vous y découvrez.
La présentation faite, le Roi nous a approchés à diverses reprises, nous adressant la parole à chacun en particulier, parlant avec cette facilité qui se distingue et mettant toujours, quand il le veut, son interlocuteur parfaitement à l’aise.
En attendant, l'on entrait et l’on sortait: des membres du corps diplomatique, des députés, etc. J’y ai fait la connaissance du général baron Athalin, aide de camp du Koi, le même qui, en 1830, était venu nous annoncer à Saint-Pétersbourg la révolution de Juillet, et celle des comtes de Grave et de Chabannes, de la maison de Sa Majesté. Après être restés une vingtaine de minutes dans le salon, nous nous sommes esquivés, car Leurs Majestés ne congédient pas, ce qui serait incompatible avec le mode de réception des illustres hôtes de ce château. En sommé, nous pouvons nous flatter d’avoir reçu du Roi et
VI CTO U OR B AL A BINE
de la Reine l’accueil le .plus gracieux; il va sans dire que leur entourage n'est pas demeuré en reste d’amabilités.
il est rare qu'une réunion quelconque n’entraîne après elle un certain nombre de visites obligatoires, soit à faire, soit à rendre; on y consacre donc, ou plutôt l’on y perd souvent tout le temps libre que laissent les occupations officielles, car Paris est grand et il y a bien du chemin entre le faubourg Saint-Germain et la Chaussée d’Antin.
Le 3 décembre, en rentrant chez moi, j’y ai trouvé une invitation à dîner au Château; ces invitations se font par cartes imprimées. « L’aide-de-camp de service a l’honneur de prévenir M... qu’il est invité à venir dîner aux Tuileries le... », ce qui est, à mon avis, un usage fort convenable.
Le même soir, il y a eu un grand raout chez l’ambassadeur d’Autriche. L’hôtel qu’occupe Apponyi, rue de Grenelle, est l’ancien hôtel des ducs du Châtelet, le rendez-vous de la coterie philosophique et littéraire du siècle dernier. C’est là que Voltaire, Diderot, d’Alembert, préludaient à 1ère nouvelle que devait inaugurer un baptême de sang. L’hôtel, du moins les appartements de réception, viennent d’être restaurés, il y a de cela deux ans, et l’on ne peut que rendre justice au goût de ses hôtes qui ont tenu à conserver dans toute son intégrité le style et l’ameu-blement de l’époque historique de cet hôtel, sans contredit l’un des plus beaux de Paris, et où le luxe et les dorures s’harmonisent parfaitement avec le bon goût et l’élégance.
Le lendemain, à six heures, nous nous sommes rendus de nouveau, en grand uniforme, au premier dîner que donnait le Loi à une partie du corps diplomatique, beaucoup trop nombreux pour prendre part à un seul et même banquet. L’on s’est rassemblé comme de coutume dans la salle verte où l’on était reçu par le comte de Saint-Mau-
rice, introducteur des ambassadeurs, le général de Rumigny et autres aides-de-camp du Roi.
La Reine est entrée la première, puis Mme Adélaïde, la princesse Clémentine* le duc et la duchesse de Nemours et enfin le Roi. Sa Rfajesté aussitôt entrée, on a annoncé le dîner: la famille royale, les ambassadeurs et ambassadrices ont ouvert la marche et se sont placés au centre de la table de soixante couverts qui occupait la galerie de Diane dans toute sa longueur. Venait ensuite la phalange serrée des ministres, chargés d’affaires, conseillers d'ambassade, secrétaires grands et petits, orthodoxes et hérétiques brodés et chamarrés, jeunes et vieux, dorés et argentés, musulmans et chrétiens, enfin, la majeure partie de ce qui compose à Paris le corps diplomatique, le plus nombreux du monde.
Le hasard m’a fait asseoir entre M. Gréville, second secrétaire de l’ambassade d’Angleterre, et le colonel aidede-camp du Roi, duc de La Rochefoucauld-d’Estissac. Ne nous connaissant pas, il a fallu nous deviner mutuellement, ce qui n'a pas été long pour l’Anglais qui s’est trahi par son accent; c’est du reste un homme d’esprit et fort agréable. Quant à moi, je me suis amusé à intriguer mes voisins le plus longtemps possible. Arrivés au milieu du dîner ;
— Eh bien, dit le duc à l’Anglais, qu’en pensez-vous?
— Ma foi, dit l’Anglais, j’ai deviné; voyons qu’en dites-vous?
— Tenez, d’abord il nous a parlé cavalerie et chevaux de remonte, il pourrait donc être Prussien, puis il a parlé bonne chère, ce qui pourrait le faire prendre pour un Internonce s’il en avait l'âge et le costume; or, il a glissé comme une anguille quand nous avons voulu tâter de la politique et ce qu'il a dit, il l’a dit dans le langage et
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l'accent de nos marquis les plus merveilleux; réunissez tout cela et vous aurez un Russe ou je ne m'y connais pas.
La connaissance ainsi faite, grâce au duc, la conversalion ne tarda pas à retomber dans le domaine de la politique.
— Mais pourquoi persécutez- vous donc ces pauvres catholiques? me demanda le duc.
— Monsieur le duc, lui répondis-je, la bouche pleine de truffes, el de l’air le plus innocent, de quelle religion étaient Carême et Brillat-Savarin ?
Cette plaisanterie, toute plate qu'elle était, n'en fit pas moins pouffer de rire l’Anglais et sentir au duc que le sujet de conversation n’était pas heureux. Toutefois, loin de me garder rancune, il me fit, immédiatement après dîner, les honneurs du palais et m’en fit voir toutes les salles. Ce ne sont ni les proportions colossales de chez nous, ni nos malachites, ni nos porphyres, ni notre luxe fabuleux, mais ici les dorures, les moulures, moins brillantes sans doute que les nôtres, réveillent d’anciens et glorieux souvenirs, car telles que les a créées le grand siècle, telles encore elles existent aujourd’hui.
— N’est-il pas vrai, me dit le duc, que quoique légèrement ternies par le temps, ces dorures n’en font pas moins l’effet d’être impérissables.
— C’est, lui répondis-je, que le métal est de bon aloi.
— Eh bien, Monsieur, me dit-il à mi-voix, car déjà nous rentrions dans le salon où se tenait la Cour, il en est de même de la Royauté en France; les révolutions en ont terni l’éclat sans entamer le fond ; enfin, elle est impérissable, car elle est de bon aloi.
J’étais en voie d’enfanter une réponse très agréable, lorsque le comte de Saint-Maurice vint nous avertir que
le duc et la duchesse de Nemours et la princesse Clémentine attendaient le chargé d’affaires de Russie pour la présentation de l’ambassade. Aussitôt, nous nous avançâmes en comète dont Ivisseleff était la tête, Kourakine le corps et moi la queue.
Le futur Régent de France est d’une taille assez élancée, ses cheveux, rares et relevés, sont d’un blond éteint, ses yeux d’un bleu pâle, sa figure maigre, sa petite barbe à la Henri IV soigneusement peignée, dans sa physionomie quelque chose de vague et d'indécis, dans les allures quelque chose de mou, de fatigué; maigre, pâle et vague, tel est le résumé de cet extérieur qui, dit-on, recèle un caractère ferme, altier, taciturne et qui a pour la popularité et les suffrages qu’il est forcé de capter le plus souverain mépris. Quel est-il au fond? Je n’en sais rien, et sauf peut-être quelques rares exceptions, personne, à l’heure qu’il est, ne le sait positivement.
Après nous avoir adressé la parole à chacun avec une sorte de lenteur et de nonchalance qui lui sont habituelles, et avoir, pour ainsi dire, laissé tomber des paroles fort aimables et flatteuses d’ailleurs, le prince nous salua et nous passâmes à la duchesse ; grande, belle, figure allemande, blanche et rose, blonde, d’un beau blond, les yeux bleus, d'un beau bleu. On ne lui accorde que peu de moyens, toutefois elle ne manque ni d'aplomb, ni d’une certaine facilité d’élocution et vous pose une série de questions les unes à la suite des autres avec une bienveillance, une bonne volonté et un empressement qui fait que souvent même elle n’attend pas les réponses et passe outre. Après la duchesse, la princesse Clémentine; quelque chose des traits du père et de Mme Adélaïde avec moins de finesse et plus de douceur et d’agrément.
La présentation terminée, le Roi nous a de nouveau
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approchés à plusieurs reprises, nous adressant la parole à chacun en particulier. En somme, nous avons reçu, de la part des illustres hôtes du Château, l’accueil le plus gracieux et l’on a été pour nous d’une amabilité marquée, et remarquée par la nombreuse assemblée attentive à ce qui se passait.
Huit heures et demie avaient sonné à l’horloge des Tuileries et à huit heures, le rideau se levait aux Italiens, et la Grisi, Lablache, Mario et Tamburini paraissaient dans la Lùcrezia Borgia de Donizetti. Partir, arriver à l’ambassade, jeter l’uniforme, endosser le frac et courir prendre nos places aux Italiens, n’a été pour moi et Kisseleff que l’affaire d’un quart d’heure. Bref, nous tombons au milieu des emportements de la Borgia qui, démasquée et découverte par les grands de la cour dans ses intrigues amoureuses, ténébreuses, ténébreusement amoureuses, se traîne d’abord suppliante à leurs pieds, puis soudain se relève comme une lionne blessée, la rage dans le cœur, la menace à la bouche, belle, forte, ardente, regard de feu, chevelure flottante, épaules splendides, voix à la fois tendre et éclatante ; et bientôt Cour et courtisans, rois présents et futurs, diplomates habiles ou autres, avaient disparu de ma pensée comme un rêve brillant, ou plutôt c’était le rêve qui commençait.
Du théâtre à onze heures, chez Mme Narischkine que je vois assez souvent et toujours avec plaisir, femme d’esprit, accueillante et vraiment grande dame ; enfin, de là a minuit, chez la duchesse de Bauzan où s’étaient donné rendez-vous les marquises de Bellissen et de Podenas, les comtesses d’Aramon et de Circourt, toutes légitimistes ardentes et auxquelles, pour les faire enrager, je comptais chanter les louanges du Château et de ses habitants.
Mais, plus tard les salons, revenons au Château.
ANNÉE 1 8 i 3
Le premier de l’an, le Roi a reçu le corps diplomatique pour les compliments d’usage. L’on se rassemblait aux Tuileries dans une des salles du rez-de-chaussée où un déjeuner était servi, repas auquel, par parenthèse, quelques-uns de mes collègues prirent une part si active que je ne puis me défendre d’y voir un calcul tendant à substituer la côtelette hospitalière de Sa Majesté au dîner peu économique du restaurant ; la Confédération germanique et le Chili se sont particulièrement distingués dans cette circonstance culinaire.
A quatre heures et demie, le comte de Saint-Maurice est venu nous annoncer que Sa Majesté nous attendait. Aussitôt, toute la phalange s’est ébranlée, a monté le grand escalier du palais, traversé de vastes galeries et s’est placée en fer à cheval, dans la salle du trône où l’attendaient le Roi, la Reine et toute la famille royale, sauf les membres absents et la duchesse d'Orléans que son profond deuil tient éloignée de toute réunion. C’est le comte Apponyi , cette fois doyen des ambassadeurs, qui a prononcé le discours d’usage.
« Sire, je m’acquitte avec bonheur », etc., etc., cela se trouve dans tous les journaux. Or, ou je me trompe fort, ou «je m’acquitte avec bonheur » signifie « avec succès », ce qui est tout différent de : « Je suis heureux de m’acquitter, etc. ». Depuis huit heures du matin, le Roi était sur pied, recevant les corps constitués de l’État et répondant par des discours aux compliments qu’il en recevait et, cependant, sa voix n’avait pas faibli, du moins il n’y paraissait pas.
Après la réponse, le Roi qui se tenait avec toute la Cour, à la droite du trône, a commencé sa tournée, approchant, pour leur adresser quelques paroles gracieuses, tous les chefs d’ambassades ou de missions, à commencer par
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Apponyi, Brignole, Serra-Capriola, Cowley, Rechid-Pacha, le prince de Ligne, l’Internonce.
Le Roi était suivi à quelque dislance par la Reine et la princesse Clémentine, puis venait la duchesse de Nemours, ensuite M'"e Adélaïde, enfin le duc de Nemours, chacun des membres de la famille adressant la parole aux représentants des puissances étrangères. Toutes les grandes ambassades ou missions avaient à présenter ce jour-là quelque célébrité indigène ou quelque voyageur de distinction de passage à Paris, ce qui avait porté notre valeur numérique à trois cents au moins. Les Anglais, toujours curieux de spectacles, étaient en majorité, et il a à peine suffi d’un quart d’heure à lord Cowley et à Bulwer pour nommer à Sa Majesté toutes ces perches endimanchées et affublées d’uniformes plus ou moins fantastiques, poussées au château par amour du sport, et qui tiendront compte au roi de son accueil gracieux en le déchirant dans leurs journaux. En fait de Russes, il n’y avait, outre l’ambassade, que Lomonossoff, notre ministre au Brésil, et Tufiakine, espèce de momie mouvante, mélange de paralysie et d’ossification, emballé dans un uniforme de Malte.
La facilité d’élocution du Roi est justement proverbiale, il n’y a pas à en parler; la Reine nous a demandé avec beaucoup d’intérêt des nouvelles de l’Impératrice. Enfin, la famille tout entière avait terminé sa promenade diplomatique et attendait, pour se retirer, le duc de Nemours, qui la continuait encore. Le comte de Saint-Maurice fit un mouvement pour aller l’en avertir, mais le Roi, le retenant par le bras, lui dit à demi-voix: « Laissez-le, laissez-le ».
Le Roi resta pendant quelque temps, spectateur paisible, attentif et satisfait, à contempler le futur Régent de France
dans ce rôle, nouveau pour lui, et qu'il remplissait avec un succès, je puis le dire, inespéré.
Comme de coutume, on s’est retiré à reculons, en saluant et resaluant, et l’on est parti chacun de son côté. Le temps était superbe, les abords du Château encombrés de peuple, tout Paris était en l’air, c’était un train, une agitation, un bruit, une fièvre cérébrale, une ébullition universelle. Cette fièvre d’étrennes et de bonbons avait envahi jusqu’aux graves salons du faubourg Saint-Germain, jusqu’au salon catholique de Mme Swetchine, et Susse et Giroux avaient détrôné Bautain et Ravignan.
La fureur des étrennes est poussée à un tel point que la file des voitures qui amenaient chez Susse les nombreux acheteurs, s’étendait presque tout le long de la rue Richelieu, et que la présence de la gendarmerie à pied et à cheval pouvait seule maintenir l’ordre et la circulation. C’est, en un mot, un tourbillon et, hélas! pour la poche, un galop infernal! Portier, garçons de bureaux, cuisiniers, valets de pied, cochers, ouvreuses, blanchisseuses, gens de l’ambassade, gens du club, facteurs de la poste, tout ce monde, deux mois d’avance, vous sert avec un zèle, une ardeur, qui n’est que trop chèrement achetée; personne 11e vous demande de l’argent, mais chacun en attend de votre générosité. Bref, le 1er de l’an vous allège d’environ 3 à 400 francs, comme si de rien n’était. Faut-il donc s’étonner que, plus léger que de coutume, l’on soit en l’air ce jour-là?
Paris se réveille, les hôtels s’éclairent, la vie mondaine commence. L’Autriche et l’Angleterre ont déjà donné des raouts et vont faire danser. Naples va en faire autant et prend des jours, la comtesse Rasoumoffsky donne un raout jeudi, veille de notre nouvel an; Rothschild annonce un concert, et dans l’intervalle de ces grandes histoires,
deux fois par semaine l’es Italiens, les réunions de Mme la duchesse de Rauzan, la comtesse de Circourt, la princesse de Lieven, la comtesse de Castellane, les visites de matin chez les comtesses d’Harcourt, de Marcellus, la marquise de Bellissen, toutes relations nouvelles, qu’il faut bien cultiver, sans compter les maisons de Delmar, Girardin, duc de Grammont et autres où, bon gré mal gré, m’en- I rainera le torrent; sans compter aussi mes innombrables compatriotes, Mmee Narischkine, Ivisseleff, Radziwill, Wassiltchikoff, Choiseul, Kossalkoffska et Galitzine, Wittgenstein, Davidoff, dont quelques-unes ne le cèdent en rien et même franchement l’emportent sur ce que Paris offre de plus élégant, de plus merveilleux en fait d’élégance et de beauté. Au centre de cette cohue, peut-il être question, pour moi, d’une existence commode? Tout cela est aussi incommode que dispendieux, car le bon marché de Paris est encore une de ces inqualifiables illusions dont on berce notre jeunesse et que je tiens à détruire.
Mais parlons de la Société de Paris, de la Société française. Et, d’abord, y a-t-il une Société française? Et si elle existe, où est-elle? A proprement parler, il n’y en a pas : toute Société a besoin d’un centre; ici, ce centre n’existe pas ; il n’y a donc que des coteries sans aucun lien entre elles; ce sont autant de membres épars d’un corps mutilé par les révolutions. Chacune de ces coteries a une couleur, une nuance qui lui est propre, chacune d’elles est un feuillet déchiré du grand livre de l’histoire nationale, une page du passé, ou le programme de quelque idée nouvelle, de quelque révolution à opérer dans l’avenir. Les ambassades, celle d’Autriche surtout, sont un terrain neutre où les jours de grandes réceptions, ces coteries se rencontrent, mais où elles disparaissent, écrasées par cette masse d’étrangers, diplomates et
voyageurs, qui inonde les salons de Paris. Quant à l’ambassade anglaise, l’élément britannique y domine à tel point, que tout ce qui fait exception tombe là comme une goutte d’eau dans la mer. Le nombre des salons français est très limité, et cette année-ci plus que de coutume, car les Choiseul, les d’Arenberg et surtout les Montmorency et les Bauffremont, plongés dans l’aflliction par la mort du jeune prince de Bauffremont, laissent un vide difficile à combler.
15 mars.
Paris est un monde et, à tort ou à raison, pour la jeunesse européenne, la capitale du plaisir. L’Europe frivole en attend ses inspirations, l’Europe élégante ses articles de modes et de nouveauté, et, les yeux fixés sur ce volcan politique, l’oreille attentive aux grondements de la montagne, l’Europe politique, cuirassée ou armée, en attend à son tour ou la paix ou la guerre. Quelle formule algébrique, quel signe hiéroglyphique, exprimera cette bigarure étrange, cet habit d’arlequin, ce mélange confus des hommes et des choses du passé avec les hommes et les choses du présent et de l’avenir? Qu’est-ce qu'une société où se rencontrent journellement le vieux constitutionnel, le soldat de l’Empire, le chambellan de Louis XVIII, le confesseur de Charles X et le professeur ou l’avocat ministres de la Royauté de Juillet, où se coudoient tous les jours l’homme de l’ancien régime qui, de même que l’idole qu’il encense, n’a rien oublié et rien appris, l’homme du régime actuel qui, sans cesse et souvent à
VICTOR DE BALABINE
ses dépens, a du nouveau à apprendre; enfin l’homme de tous les régimes, le Talleyrand au petit pied, l’homme budgétivore, sangsue administrative, adorateur du veau d’or? C’est une vieille oriflamme brûlée, trouée, déchirée, rapiécée, dont les guenilles glorieuses, noircies par maints combats, font place peu à peu à l’étoffe nouvelle ; c’est un antique blason auquel on aurait ajouté sur champ de gueule la pique révolutionnaire, le chapeau du petit Caporal, le surplis du père Latil et la perruque de L...; enfin, c'est le laboratoire du diable ou je ne m’y connais pas !...
Nous avons ici des salons politiques, des salons littéraires, des salons légitimistes, des salons juste milieu, des salons diplomatiques, enfin, des salons neutres. Parmi les salons politiques, celui de la princesse de Lieven et celui de la comtesse de Castellane tiennent, sans contredit, la première place, honneur qu’ils doivent en partie à la réputation d’esprit et d’amabilité de ces deux dames, mais surtout à la présence assidue de deux notabilités politiques, de deux hommes d’État éminents, de deux rivaux de talent et d’ambition, de M. Guizot et du comte Molé.
Grâce aux antécédents diplomatiques de la princesse de Lieven et à son intimité avec Guizot, son salon est le rendez-vous habituel des diplomates, des Anglais de distinction de passage à Paris et de quelques élégants pris indifféremment dans tous les partis. J’y ai, cet hiver, rencontré plusieurs fois Humboldt, lord Brougham, le marquis de Normanby, ex-vice-roi d’Irlande. Rarement la conversation y est intéressante et suivie; l’obligation pour la maîtresse de maison de dire un mot à. chacun, le concours de diplomates représentant des intérêts divers, enfin, la présence de quelques grandes élégantes indigènes
ou étrangères, entraînent naturellement la nécessité de maintenir la conversation à un certain niveau, au niveau mondain. La princesse de Lieven, assise sur son canapé et entourée de sa société, forme le noyau, le grand foyer de son salon. Vis-à-vis, devant la cheminée, se tient un groupe de cinq ou six personnes, diplomates, députés et autres: c’est le petit cercle; M. Guizot circule et passe de l’un à l’autre. Un jour qu’il se plaignait, pendant l’orageuse discussion de l'adresse, de violents rhumatismes qui l’empêchaient de dormir, et que les uns lui conseillaient la transpiration par le moyen de bains de vapeur, tandis que je lui conseillais l’eau froide: « Pour le premier système, nous répondit-il, il y a la Chambre, je l’ai déjà commencé, quant à l’eau froide, si je pouvais en jeter sur le feu, je n’hésiterais pas à en faire usage. »
11 aura probablement usé du moyen, car il est sorti de la lutte plus triomphant et plus optimiste que jamais. Ce salon est ouvert de neuf heures à dix heures et demie ; selon les uns, la llussie y domine en maître, selon d’autres, c’est l’Angleterre qui y fait ses affaires; il en est, enfin, qui prétendent que ces deux influences y ont chacune une part égale et s’y neutralisent merveilleusement.
Toute différente est la physionomie, l'air ambiant du salon de la comtesse de Castellane. La comtesse est une femme d’une cinquantaine d'années, et celle peut-être de tout Paris qui réunit au plus haut degré l'esprit naturel, la richesse et l’abondance de l’imagination et l’art de tenir avec succès le dé de la conversation. Les idées qui, chez elle, affluent, sont toujours revêtues d'une forme élégante, pleine de finesse et de bon goût; ses réparties, toujours marquées au coin de l'à-propos. Ses connaissances variées lui permettent d'aborder les questions
VICTOR DIi BALABINE
historiques et politiques les plus difficiles, les plus épineuses, lorsqu’elle a pour interlocuteur Molé, Barante ou Salvandy; les arts, sous leurs formes les plus diverses, quand elle s’adresse à quelque voyageur instruit; les sujets les plus frivoles quand c’est aux gens du monde qu’elle a affaire.
Or, on est sur de trouver chez elle quelque échantillon de toutes ces catégories sociales. Son esprit attire les gens d’esprit, les gens de lettres; la présence du comte Molé y fait affluer les hommes sérieux et donne à son salon sa couleur politique; enfin, la présence de sa fille, la comtesse de Contades, y amène les gens du monde, quoiqu’en petit nombre, ce salon étant, de sa nature, un salon exclusif. Jamais de fêtes, jamais de réunions nombreuses, aucun luxe dans l’appartement, qui se compose de deux pièces, enfin, une simplicité de bon goût qui dénote une sorte de dédain pour la richesse dans les choses. La diplomatie n’y est pour le moment pas en majorité, et les sympathies que l’on prête au comte Molé pour l’alliance avec la Russie font considérer ce salon comme voué aux intérêts russes.
Le comte Molé est un homme de cinquante à soixante ans, d’une figure et d’une tournure nobles et intelligentes. Recherché dans sa toilette, on le voit toujours en souliers, l’habit boutonné et la plaque à la poitrine. Spirituel, fin et grave dans sa conversation, distingué et réservé dans ses manières, il réalise dans son ensemble et ses détails le vrai type du gentilhomme. C’est peut-être de tous les hommes d’État en France le plus considéré, le plus estimé, je dirai presque généralement estimé pour l’intégrité de son caractère, la sûreté de son commerce, la noblesse de ses sentiments et, ce qui est rare, la pureté irréprochable de ses antécédents; ajoutez-y une fortune
considérable, appendice agréable qui, en vous rendant indépendant, commande, ici plus que partout ailleurs, le respect de la foule, et vous aurez une idée de l’héritier présomptif du cabinet actuel. De même que M. de Barante, le comte Molé ne prend que fort rarement la parole à la tribune des pairs qui est la seule où il paraisse quelquefois ; je ne le connais donc point comme orateur.
Puisque me voilà entré dans la voie des croquis, je vais vider mon sac. Ne pas s’extasier sur la beauté de Salvandy est déjà différer d’opinions avec lui, car, évidemment, il s’admire. Grand, bien fait, le front haut, l’œil vif et intelligent, affligé de quarante-cinq ans au plus, Salvandy, par son extérieur seul, est déjà un homme dont on s’enquiert lorsqu’on le rencontre dans la foule. Sa conversation est animée, spirituelle et parsemée de saillies brillantes; sa position politique fausse et douteuse. Membre du parti conservateur, il vote pour le ministère présent tout en travaillant à se ménager une place dans le ministère futur; il boude Guizot et se rapproche de Molé; il n’a pas pris la parole dans la discussion des fonds secrets, ne voulant pas, disait-il, en faisant allusion à son ambassade, que son discours eût l’air d’une pétition; enfin et pour résumer, il est malade d’une ambassade rentrée.
Je connais peu Thiers et ne le rencontre que rarement : figurez-vous la tète d’une chouette sur le corps d’un gamin, les cheveux gris et plats, les yeux petils et vifs, la figure large, les traits crochus, la démarche nonchalante, tel est le gracieux ensemble de ce corps lilliputien; dignité, bel air, belles manières, il ne les a seulement pas aperçus en songe; en société, rendons-lui cependant justice, il est décent, croise une jambe, puis une autre, puis les bras, puisse torlille dans son habit comme s’il
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voulait s’en défaire, • mais là se bornent ses excentricités corporelles.
Mais, si du corps nous passons à l’esprit, alors la chouette se fait aigle, et nous nous transportons soudain dans les régions les plus élevées, les plus variées de la sphère historique et politique. Dans sa conversation, aucun apprêt, rien de convenu ou d’arrangé à l’avance, tout y est simple, spirituel, inattendu, spontané et frappé au coin d’un esprit aussi juste que pratique. Thiers est muet durant la session actuelle ; c’est au moyen de ce silence significatif, je dirai même éloquent, qu’il travaille à redevenir possible, et le moyen est ingénieux, comme le succès infaillible, à en juger par les progrès rapides qui tous les jours le rapprochent du but auquel tendent ses efforts, but éloigné, d’ailleurs, car il ne compte, diton, que sur l’héritage de Molé. Témoin oculaire de la première des trois mémorables séances de la discussion des fonds secrets, je m’amusais à lorgner Thiers, tandis que du haut de la tribune pleuvait sur lui une grêle de dards, plus venimeux les uns que les autres, impassible, muet comme un mort, croisant une jambe, puis l’autre, se grattant les cheveux, se tortillant de ça et de là, et tout est dit.
La politique, cette vague envahissante du siècle, cette marée toujours montante, a depuis longtemps fait invasion dans le salon de l'illustre auteur des Harmonies 'poétiques et en a violemment expulsé l’élément littéraire; c’est aujourd’hui le salon de l'influent député de Mâcon, de l'homme d’Etat pittoresque, de l’illustre transfuge qui, un beau matin, quittant les rangs de la phalange conservatrice avec laquelle il avait longtemps et glorieusement combattu, s’en est allé, tambour battant, planter son drapeau dans les rangs de l’opposition étonnée. Grand et
sec, d’une figure noble et digne, Lamartine, par ses manières, tient bien plus du gentilhomme anglais que du poète ou du député français. Les samedis, jour de réception, on dirait, à le voir, d'un ministre recevant les députés et savourant l'encens officiel de ses subordonnés; debout et entouré de ses admirateurs, prôneurs, flatteurs, il discute la question politique du jour, il parle et l’on écoute.
Grâce à Mme de Lamartine, ce salon est aussi le sanctuaire des arts; à une conversation agréable, à un esprit cultivé, elle joint un talent remarquable pour la peinture et la sculpture. Dans la première chambre, vous apercevez en entrant une pendule en albâtre, surmontée d’un groupe composé de trois figures : c’est un enfant penché sur le cadran qui, de la main, semble hâter la marche trop lente pour lui de l'aiguille, une jeune femme qui le retient, tremblant qu’il ne dérange sa marche régulière, et un vieillard courbé par l’âge, qui, sentant sa fin prochaine, voudrait arrêter le temps qui fuit trop lentement au gré de l’enfant. Ce groupe est l’œuvre de Mme Lamartine, chez laquelle vous retrouvez toujours une pensée philosophique et religieuse à chacune de ses créations. Mari et femme m’ont fait le plus gracieux accueil. Pouvaitil en être autrement? Je leur ai parlé du comte de Maistre (1 ).
Pour le monde politique, Lamartine est un barde qui, aux sons de sa lyre aux accents mélodieux, entonne un cantique ou une complainte sur le thème du droit de visite ou des fonds secrets; néanmoins, l’élévation de son caractère personnel et l’éloquence pleine d’images de sa parole, toujours consciencieuse et sincère, lui assignent
(I) La famille de Victor de Balabine avait été liée d’amitié avec celle de Xavier de Maistre.
une place honorable, considérable même parmi les illustres orateurs delatribunefrançaise. Son discours de « déménagement », qui a provoqué ce mot charmant de Guizot, lequel a substitué en parlant de lui, à l’épithète consacrée d’« honorable préopinant» celle de 1’ « honorable voyageur» et son discours récent sur les fonds secrets suffisent à eux seuls pour le mettre au rang des orateurs les plus éminents de la Chambre; et ce qui, mieux que tout autre chose, prouve son importance comme orateur, c’est que, lorsque Lamartine descend, c’est Guizot qui monte à la tribune.
Pour passer d’un camp dans un autre, il faut traverser une nuance intermédiaire. Elle est représentée par le salon neutre de Mme la comtesse de Chastenay. Marie de la Guiche, comtesse de Chastenay, a, en femme d’esprit, accepté tous les régimes ; l’Empire, la Restauration comme l’établissement actuel, tous ont reçu d’elle un accueil i avenant et gracieux; grâce au contact constant des célébrités de toutes les époques, elle a orné son esprit qui, pour briller d’un éclat emprunté plutôt que naturel, n’en suffit pas moins pour rendre son salon et sa conversation des plus agréables. Ce salon est, comme la religion du Roi de Prusse actuel, un composé de systèmes pondérés; l’on y rencontre Parante, Salvandy, Mignet, puis des Bauffremont, des Montmorency, des Maillé, des Caraman. Mme de Chastenay est la tante de la comtesse de Saint- Priest.
M. et Mme Alexandre de Girardin : salon légitimiste élégant. Le comte A. de Girardin, ancien maître des chasses de Charles X, est le même qui, cette année, s’est présenté aux élections de Paris comme adversaire du commandant de la garde nationale parisienne, le général Jacqueminot., et qui a échoué dans ses efforts, après un discours « sur la destruction du fauve », à ce qu’à prétendu le National ;
homme d’esprit, un peu lourd, anti-anglais de pied-encap et qui, lorsqu’une fois il m’attrape, ne me lâche qu’après m’avoir déroulé tout son plan, tout son système favori de politique extérieure : nécessité pour la France d’accroître sa marine, alliance intime entre la France et la Russie, incompatible selon lui avec l’établissement de Juillet dont, en sa qualité d’ancien grand maître de chasses, il se fiche pas mal.
— Telle est, Monsieur, ma manière de voir. Vous voyez bien que je prouve ce que j’avance. Quel est votre opinion à cet égard?
— Sans doute, monsieur le comte, ce n’est pas moi qui contesterai la justesse de vos observations et la parfaite rectitude, toujours sous certaines réserves, de vos conclusions; d’un autre coté cependant...
Enfin, il est de ces hommes qui vous poursuivent l’épée dans les reins et qui vous cloueraient raide contre le mur, si vous ne plongiez de droite et de gauche pour éviter de leur dire ce que voulez taire ; outre les plongeons et les phrases évasives, je me suis avisé d’un nouveau moyen qui me réussit assez bien et qui consiste à prolonger le plus possible les phrases préliminaires de mon discours; ce que voyant, l’interlocuteur impatient prend le parti fort sage de prévoir et de faire lui-même mes répliques, et, alors j’écoute, moyen presque infaillible de passer pour un garçon d’esprit.
Mme de Girardin est une femme d’esprit et de goût, et sa conversation est souvent agréable; sa société se compose des notabilités légitimistes, de quelques étrangers de marque et de quelques membres du corps diplomatique; l’on y voit quelquefois sa nièce, la vicomtesse de Ludre, qui a beaucoup fait parler d’elle cet hiver. On lui connaissait un caractère sérieux, des goûts fortement aristocra-
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tiques et l’habitude du monde où elle se montrait souvent; personne cependant ne soupçonnait les connaissances philosophiques et religieuses qu'elle possédait et auxquelles elle vient d’initier le public en publiant un livre intitulé: De l'Origine des idées an sein du catholicisme (1), ou quelque chose d'aussi extraordinaire. Je ne l’ai pas lu, mais Barante m’a dit que l’ouvrage était fort estimable sans doute, mais que l’auteur a trop cherché à trop embrasser et que, en définitive, il est resté au-dessous du sujet dont, par parenthèse, il paraît ne pas s’être rendu un compte assez clair.
Il est un point cependant de ce livre que je ne puis
passer sous silence.
De même que pour peser le pour et le contre, Franklin avait imaginé une sorte de balance morale figurée par un carré avec des cases, Mme la vicomtesse de Ludre a imaginé de représenter l'action de notre volonté dirigée vers la répression de nos défauts, par une figure géométrique, par un triangle! Par exemple, vous péchez par orgueil, égoïsme, gourmandise et vite vous tracez sur une feuille de papier, ou vous commandez en bois ou en ivoire, n'importe, trois triangles ; en tête de chacun vous inscrivez le péché dont il s’agit de se débarasser, car vous n’opérez jamais que sur un péché à la fois. Prenons d’abord l'orgueil et travaillons. A mesure que cet abominable péché disparaît, vous commencez à rayer le triangle par en haut jusqu’à ce que diminuant tous les jours un peu, l’espace vide disparaisse entièremement et alors vous passez à la gourmandise. Je vous livre le système et son appréciation.
Quant à moi, Mme de Rauzan a imaginé de dire que
(1) Le titre exact de l’ouvrage de Mme de Ludre est : Étude sur les idées et sur leur union au sein du catholicisme. — 2 vol. in-8°.
j’avais les poches pleines de triangles et la duchesse de Valmy que je ne viendrais jamais à bout d’un seul. Mieux que cela: un jour que j’étais assis à table entre la duchesse de Plaisance et la comtesse de Vergenneset qu'on parlait de ces triangles, la première de ces dames, après le dîner, en découpa un et me le remit avec le nom de la seconde en guise de péché ; Mme de Vergennes en fit autant de son côté, je fis l’échange des deux triangles et les leur rendis intacts.
Quant à la comtesse d’Aramon elle m’avoua avoir essayé du triangle pour se guérir de la gourmandise, mais n’y avoir pas réussi ; en conséquence je lui conseillai un nouveau système qui consistait à ne rien retrancher de son dîner, mais à le faire servir à rebours, les sucreries d’abord et le potage eu place du dessert. Elle m’invita à déjeuner et me fit servir d'abord un entremets sucré, puis des truffes, des côtelettes et enfin des salaisons, j’avalai le tout sans sourciller, elle a été malade à force de rire.
Quelque soit le côté risible de tous ces triangles, Mme de Ludre n’en est pas moins une femme du plus grand mérite, comme son œuvre, une œuvre pieuse et vraiment respectable. Mais ce qui est bien plus surprenant encore, c’est que la princesse Belgiojoso qui a toujours passé pour mettre ce qui lui convenait au-dessus des convenances, vient de publier un ouvrage sur la vie des Pères de l’Eglise. En vérité, si ce n'était déjà consommé, il y aurait là de quoi la brouiller définitivement avec son mari qui, en fait de saints, ne connait que celui des belles qu’il courtise.
Mais reprenons nos salons: ceux des duchesses deGramont, de Maillé, de Marmier, etc., ont tous la même physionomie, le même air, un reste de l’ancien bel-air;
on y trouve de l'esprit, de l’élégance, une élégance de bon goût, de l’urbanité, beaucoup de politesse; enfin, ce sont encore, cà et là, de beaux restes de cette antique société, oracle éternel, moule impérissable de celles, qui plus tard, se sont formées sur son modèle et lui ont plus souvent emprunté ses défauts que ses bonnes qualités. Jusqu’ici, on y vivait exclusivement dans le passé, mais aujourd’hui un travail curieux s’y opère : le cercle magique est vivement entamé, l’œuvre de fusion est commencée, poussée vigoureusement par la force des choses, et l’élément nouveau, le présent, l’actualité, y font invasion et pénètrent par les mille brèches qu’ont pratiquées les révolutions, dans cette antique citadelle, dont les ruines accusent encore le style gracieux et les formes arrondies de l’époque de Louis XV.
Sur le premier plan que présente celte société illustre, vous voyez dans ce moment les Montmorency, les Bauffremont, les Noailles et les familles que j'ai déjà nommées; tout ce monde entre tous les jours davantage dans la voie des concessions, les aînés suivent, à la vérité, la bannière de leurs pères, sentiment noble et élevé quand il part du cœur et n’a point pour base l’ignorance et la vanité, mais déjà les cadets entrent dans les collèges royaux; là les traditions se perdent, les nuances s’effacent, puis on va guerroyer en Afrique et y gagner ses grades, ses épaulettes, la croix d’honneur et souvent même les aiguillettes d’aide de camp de S. M. Louis-Philippe Ier, Roi des Français qui, en dépit de l’adage : «Le roi règne et ne gouverne pas», règne et gouverne à la fois, et cela, comme il convient de le faire dans le siècle où nous sommes : avec une main de fer et un gant de velours.
Sur le second plan, l’on aperçoit, au fin fond du faubourg Saint-Germain, les membres épars d’anciennes et
illustres familles qui, ruinées et appauvries par les révolutions, s’éteignent ignorées et disparaissent dans l’oubli pour céder la place à de nouvelles générations.
Je reviens de chez Lamartine. Grande soirée musicale : Batta, Artot, Mme Damoreau, puis des amateurs: M. Delsarte, Mme Andriane, la femme du compagnon de Silvio Pellico : elle, du talent et de la grâce, lui , une figure de carrossier et tout ce qu’il y a de moins poétique au monde. Il y avait foule, toute la gauche réunie: Odilon Barrot, Garnier-Pagès, Mauguin, puis Salvandy, Emile de Girardin avec sa femme (Delphine Gay), aussi masculine de corps et d’esprit que féminine dans ses œuvres.
La soirée de lord Cowley a été admirable; en voici le programme :