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LE CABINET VERT DE L’HOTEL DE VILLE

SOUVENIR DU 9 THERMIDOR x.

Ce qui s’en va de Paris. — Ce qu’on perd à s’embellir.

— Ce que c’était que le Cabinet vert à l’Hôtel de Ville.

— Le dernier asile de Robespierre. — Sa dernière proclamation. — Le gendarme Méda. — Comment il fut le principal acteur de ce grand drame, et comment il le raconte lui-même. — Proposition de raser l’Hôtel de Ville. — Pourquoi. — Un autographe en témoignage.

— Les trois lettres et les gouttes de sang.

Toutes les places sont aujourd’hui si bien prises; les moindres recoins sont si bien envahis, que pour édifier il faut d’abord détruire.

i. Cet article, dont la partie historique a été beaucoup augmentée, fut publié pour la première fois dans un feuilleton de la Patrie , du mois de juin 1844; cela rendra peutêtre plus indulgent pour les fautes de l’auteur dont c’était l’un des premiers essais. De cette façon aussi il prendra date d’antériorité sur Y Histoire des Girondins de M. de Lamartine, qüi, sauf quelques détails moins exacts, croyonsnous, et surtout moins étendus, a répété les mêmes faits.

(Note de l’Éditeur.)

De peur d’empiéter encore sur quelque droit actuel, sur quelque propriété du jour à qui les défenseurs ne manquent jamais, il faut souvent se rejeter sur les monuments des temps antérieurs qui ne réclament plus que par l’éloquence, hélas! trop usée et trop peu entendue des souvenirs.

L’histoire est battue en brèche : ou ente sur ses ruines les murailles de ces palais neufs à qui le temps qui marche, en semant les événements, doit aussi donner leur consécration, et que l’histoire, prenant sa revanche, remettra un jour dans son domaine.

Tel est le dessin : le passé est dévoré par le présent, le prestige de l’un absorbé par la réalité de l’autre que l’avenir attend pour l’engloutir à son I tour! Dans ce pêle-mêle au moins, au milieu de toutes ces vicissitudes, la pensée de celui qui sait { avoir de la mémoire reste debout et médite. L’archéologie alors ne va pas sans la philosophie. Et ' comment en serait-il autrement devant ce spectacle * dont les révolutions ont préparé l’ardente mise en scène et qui vous rappelle celui de Portici se renouvelant, se rajeunissant sans cesse, mais à la condition d’entendre gronder incessamment le Vésuve et d’attendre toujours de lui de nouvelles ruines?

A Paris, où le luxe envahisseur se trouve si mal i

à l’aise, dans ces rues étroites et sombres qui suffii saient à nos pères ; où la cité nouvelle prend chaque jour la place de la ville ancienne, dont elle secoue les lambeaux et les fanges ; dans Paris, dis-je, plus que partout ailleurs, cette rénovation se fait aux i dépens de l’histoire; tant il est vrai qu’un siècle ne peut jamais marcher dans les traces d’un autre, et ! que pour obéir à ses instincts de bien-être et de progrès, la civilisation elle-même doit être profana- I trice.

Pour édifier un monument utile, il faut à chaque pierre nouvelle qu’on pose mettre à bas et briser une pierre vénérable ; pour élargir ces places, pour donner de Pair à ces rues, il faut souffler sur de saintes poussières, balayer de respectables débris.

N’a-t-on pas dans ces derniers temps, pour assainir un quai de la Cité, jeté par terre et rasé à tout jamais la vieille maison d’Héloïse1, puis tout près,

i. V. pour la maison d'Héloïse et d* Abailard reconstruite sous le n° 9 du quai Napoléon en juillet 1849, un article de M. Ernest Fouinet : « une maison de la cité; » Le Livre des Cent et un, tom. IV; la notice de M. Ch. de Rémusat, Revue des Deux-Mondes, Ier mai 1845, pag. 608; Turlot, Héloïse et Abailard, pag. 153, 154 ; et dans le journal le Droit (7 janvier 1849) le compte rendu d’un procès dont cette maison était l’objet.

l’antique Hôtel des Ursins , où Racine avait composé la plupart de ses tragédies.

Sur nos boulevards, n’a-t-on pas détruit jusqu’au dernier pavillon du jardin de Beaumarchais x, après l’avoir découronné de la plume symbolique qui lui servait de girouette et d’enseigne? Un de ces jours, on démolira peut-être, pour cause d’élargissement de la rue d’Argenteuil, la maison où Corneille est i mort.

Autour de l’Hôtel de Ville, un vandalisme semblable, mais nécessaire aussi, a jeté bas la maison de Scarron, dont vous lirez plus loin l’histoire, et pendant que cette dernière demeure du pauvre cul-dejatte était détruite, le marteau des démolisseurs allait frapper, dans le même voisinage, et émietter,pierre à 1 pierre, la lourde maison qui masquait le porche de Saint-Gervais et la même que Voltaire avait habitée plusieurs années.

L’Hôtel de Ville dont ces dernières destructions ont assaini les abords, ne s’est pas lui-même

i. V. pour la maison de Beaumarchais, Mélanges littéraires d’Arnault, tom. III, pag. 363 ; et le Magasin Pittoresque, tom. I, pag. 317-318.

agrandi sans que l’histoire populaire, dont il est le plus fameux théâtre, subît aussi quelque outrage.

Tous ces salons, si beaux de richesse et de fraîcheur qu’on vient d’ouvrir à la foule curieuse, à l’aristocratie dansante, tiennent la place de chambres et de cabinets célèbres ; ces lambris de marbre, la dorure de ces plafonds cachent sous leur éclat mille traces de l’histoire sur lesquelles on eût peut-être dû craindre de souffler. Ces peintures sont belles, mais à quoi bon ? que nous sert d’y voir froidement retracés des événements qui parleraient encore d’eux-mêmes, si l’on n’eût pris soin d’effacer sous ce luxe leurs souvenirs vivants? Pourquoi donc substituer toujours ainsi la mort à la vie, le masque au visage ; et par un vain attrait de la nouveauté, gratter ces murs noircis et balayer cette sainte Doussière dont le parfum de l’histoire devrait s’exîaler encore?

Avant ces derniers embellissements qu’on ne peut idmirer qu’avec regret, on pouvait voir à l’Hôtel de Ville une chambre remarquable entre toutes et à amais fameuse ; elle se trouvait à droite de la grande salle ancienne, nommée la salle du Trône1; elle

i. Cette grande salle, qui avait vu les magnifiques fêtes le Louis XIV, était alors singulièrement transformée. Quantum mutatal On pourra en juger par la description

avait servi longtemps de cabinet au préfet, et à c'use de la couleur de sa tenture, on l’appelait le Cabinet- Vert l. Un assez long couloir s’étendait derrière et la faisait communiquer avec un escalier rapide, étroit, obscur et fait en forme de vis, comme tous ceux qu; montent aux donjons. Maintenant, escalier et couloii sont détruits ; et de l’ancien Cabinet -Vert, un mui seul est encore debout.

C’est pourtant dans ce lieu que s’accomplit la1 crise la plus terrible du drame du 9 thermidor.

Ce jour-là, à sept heures du soir, Robespierre.

que Prud’homme en a laissé dans son Miroir historique., u de Paris , tome VI, pag. 125 : « Pendant le cours de 1 Révolution, l’Hôtel de Ville se nommait maison commune O11 avait décoré la grande salle des bustes de Marat et d Châlier; des gradins avaient été construits, pour que 1 peuple pût assister aux séances que tenaient les membre de la Commune dont les discussions souvent annonçaien l’ignorance et la frénésie la plus exaltée. Souvent aussi on y a entendu de très bonnes choses. Hébert, dit le pèr Duchesne, et Chaumette y ont déployé toute leur élc quence. »

1. « Quand on est à l’Hôtel de Ville, dans la grand salle ancienne appelée la salle du Trône, on entre à droit dans le Cabinet-Vert , c’était celui du préfet. Derrière c cabinet, se trouve un couloir qui donne sur un escaluji rapide, étroit, obscur et fait en vis, comme tous ceux qi* montent aux tourelles, aux donjons des vieux édifices. I (Fr. Barrière. Journal des Débats , 29 août 1841.)

I Couthon, Saint-Just et leurs plus fidèles partisans se rouvaient réunis dans le Cabinet-Vert. C’était leur \ iernier asile.

La Convention venait de les frapper de son plus errible arrêt; ils étaient hors la loi, et ils délibèrent. Saint-Just, calme et méprisant, restait dans .on silence ; Robespierre, pâle et défait, sortait de .a contrainte habituelle, il s’agitait sans cause, il variait sans suite, sa chevelure si pimpante d’ordi- ! îaire était en désordre: on eût vainement cherché ;ur ses lèvres blanches et convulsivement contracées cette grimace souriante et pincée qui l’avait ait comparer par Mirabeau à un chat qui a bu du ànaigre. Il avait peur. Couthon, le paralytique, était j îors de lui, mais il ne tremblait pas ; appuyé sur es deux porteurs, il vomissait mille invectives conre la Convention. Coffinhal, plus impassible, jetait le son œil noir et dur, des regards sinistres sur ;hacun de ses collègues, et rompant de temps ?n temps son silence par quelques paroles farouches, Il joignait ses malédictions à celles que Couthon ne :essait de vomir.

Et tous leurs reproches, toutes leurs injures contre a Montagne et ses complots sanguinaires étaient ustes. Jugés par Tallien et Fréron, Robespierre et >aint-Just étaient jugés par leurs pairs. Ils étaient

tous égaux devant la guillotine dont ils avaien multiplié ensemble les implacables hécatombes Couthon pouvait accuser Tallien avec autant d justice que Tallien l’accusait lui-même. La veille : quand Robespierre s’entendant condamner aux cri de : Vive la République ! s’était écrié : « La Répu blique ! elle est perdue, car les brigands triom phent ! » personne n’était en droit de le démentir il disait vrai ; tyran de la Convention, Robespierr tombait sous l’accusation de ses brigands : « afin dit M. de Maistre, que la justice elle-même fû infâme. »

Mais au moment dont nous parlons, cette justic n’était pas encore consommée. Malgré son effroi! Robespierre espérait encore, il comptait ainsi qu ses amis sur le secours des sections que le brun Henriot était allé soulever. Avec l’aide de cette pc pulace ils devaient cerner la salle des séances e empêcher la Convention de se réunir et d’agir. Sûr qu’un seul mot, vigoureusement lancé, pouvait élec triser et armer pour eux cette masse si puissante mais si incertaine, ils rédigeaient une proclamation Couthon, plus calme, la dictait, et Fleuriot l’écr vait ; la voici :

Commune de Paris. — Le comité d’ exécution.

« Courage, patriotes de la section des Piques, le comité triomphe ! Déjà ceux que leur fermeté a rendus formidables aux traîtres sont en liberté. Partout le peuple se montre digne de son caractère. »

Ces lignes étaient à peine écrites, qu’un affreux tumulte s’éleva sur la place de Grève : c’étaient les croupes de la Convention qui arrivaient sous les ordres de Léonard Bourdon, dispersaient le peuple et enfonçaient les portes de l’Hôtel de Ville.

Ignorant la cause de ce bruit, les fugitifs du Cabinet- Vert achevaient cependant leur oeuvre ; ils signaient a proclamation.

Lerebours, Payan et Legrand y avaient déjà tpposé leur nom, et Robespierre, prenant la plume d’une main tremblante, commençait d’y écrire le ’iien. Les trois premières lettres ROB.. . étaient déjà cracées, quand la porte du cabinet s’ouvrit avec /iolence.

C’était le gendarme Méda qui entrait. Ici nous liions interrompre notre propre récit pour laisser parer celui qui, soldat obscur jusqu’alors, s’était trouvé, dutôt par hasard que par choix, le commandant des

troupes dirigées par la Convention sur l’Hôtel de Ville, et qui par sa résolution fut vraiment le héros de cette journée vengeresse.

Méda arrive devant la Commune, il s’entend avec le commandant Martin qui dirige la section des Gravilliers z, et « voyant le désordre qui règne autour des conjurés, » il se résout, sans différer, au coup hardi qui doit tout sauver.

« Je mets pied à terre, dit-il lui-même, dans la' relation qu’il présenta au ministre de la guerre lei 30 fructidor an x, je prends mes pistolets, je les mets dans ma chemise; et montrant la salle du conseil de la Commune aux grenadiers qui m’entourent, je leur dis : « C’est là qu’il faut aller ! Les » gendarmes trompés sont encore en ordonnance » près de Robespierre, montons, je me rirai de leu » nombre et je parviendrai près de lui. Faites bien » attention à moi, et suivant que vous me le verre, ■s) faire, criez Vive Robespierre, ou Vive la Répu » blique !... »

» Les grenadiers ne disent pas non : mais il m

1. Cette section, qui joua un si grand rôle dans cet1 journée, avait son comité révolutionnaire établi dans maison même que l’attentat de Fieschi a rendue si abom nablement fameuse. Simon, geôlier du dauphin, faisa: partie de ce comité.

ir

suivent lentement. L’escalier de la Commune est rempli des partisans des conjurés, à peine pouvonsnous passer trois de front. J’étais très animé, je monte rapidement, et je suis déjà à là porte de l’assemblée de la Commune que les grenadiers sont encore bien loin. Les conjurés sont assemblés dans le secrétariat et les approches bien fermées. J’entre dans la salle du conseil en me disant ordonnance secrète. Je prends le couloir à gauche : dans ce couloir je suis assommé de coups sur la tête et sur le bras gauche, avec lequel je cherche à parer, par les partisans des conjurés qui ne veulent pas me laisser passer, quoique je leur dise que je suis ordonnance secrète. Je parviens cependant jusqu’à la porte du secrétariat. Je frappe plusieurs fois pendant qu’on me frappe toujours ; enfin la porte s’ouvre.

» Je vois alors une cinquantaine d’hommes dans une assez grande agitation : le bruit de mon artillerie les avait surpris. Je reconnais au milieu d’eux Robespierre aîné... Je saute sur lui, et, lui présentant la pointe de mon sabre au cœur, je lui dis : « Rends-toi, traître 1 » Il relève la tête et me dit : « C’est toi qui es un traître et je vais te faire fusiller ! » A ces mots, je prends de la main gauche un de mes pistolets, et, faisant un à droite, je le tire. Je croyais le frapper à la poitrine, mais la balle le prend au

menton et lui casse la mâchoire gauche inférieure. Il tombe de son fauteuil. L’explosion de mon pistolet surprend son frère qui se jette par la fenêtre. En ce moment, il se fait un bruit autour de moi, je crie : Vive la République! Mes grenadiers m’en-| tendent et me répondent : alors la confusion est au comble parmi les conjurés, ils se dispersent de tous les côtés et je reste maître du champ de ba-J taille.

» Robespierre gisant à mes pieds, on vint me dire que Henriot se sauve par un escalier dérobé ; il me restait encore un pistolet armé, je cours après lui. J’atteins un fuyard dans cet escalier : c’était Couthor que l’on sauvait. Le vent ayant éteint ma lumière le tire au hasard, je le manque, mais je blesse à h ^ambe celui qui le portait. Je redescend, j’envoi< chercher Couthon, que l’on traîne par les pieds jusque dans la salle du conseil général ; je fais cher cher partout le malheureux que j’avais blessé, mai on l’avait enlevé sur-le-champ.

» Robespierre et Couthon sont étendus au pie* de la tribune, je fouille Robespierre, je lui prend son portefeuille et sa montre que je remets à Léo nard Bourdon, qui vient en ce moment me féli citer sur ma victoire et donne des ordres de pc lice. »

: i De ce moment il n’y a plu£ qu’un acte à ce drame, r celui de l’échafaud. Il ne se fait pas attendre.

Tous les amis de Robespierre sont conduits à la . Conciergerie et il est porté lui-même au comité î général, où on le laisse toute la nuit étendu sur une table1. Il râlait sans pouvoir se plaindre : la

1. On crut d’abord que Robespierre n’avait pas survécu à sa blessure. C’est du moins ce qui résulte des paroles de Léonard Bourdon présentant Méda à la Convention, le jour même de l’événement : « Ce brave gendarme que vous voyez ne m’a pas quitté, il a tué deux des conspirateurs (Vifs applaudissements). Nous avons trouvé Robespierre aîné armé d’un couteau que ce brave gendarme lui

• a arraché ; il a aussi frappé Couthon, qui était aussi armé d’un couteau ; Saint-Just et Lebas sont pris, etc. » (Moniteur du 12 thermidor.)

Le récit fait par un citoyen de la section des Gravilliers et présenté à la Convention dans la séance du 16 thermidor donne quelques autres détails mais plus erronés encore : « Nous traversons la grande salle d’où les conspirateurs

• avaient fui. En entrant dans la salle du secrétariat, Robespierre Vaine se donne un coup de pistolet dans la bouche , et en reçoit un en même temps d’un gendarme.

» Le tyran tombe baigné dans son sang ; un sans-culotte s’approche de lui et lui dit avec sang-froid ces paroles : Il est un Etre suprême l

» Tous les autres conjurés, aussi lâches dans leurs der-

• niers moments qu’ils étaient insolents la veille, s’étaient cachés dans les endroits les plus obscurs ; l’un est arraché d’une cheminée, l’autre s’était réfugié dans une armoire, etc... »

Il faut remarquer dans ces deux passages la mauvaise foi

balle du pistolet en lui* brisant les mâchoires avait si entièrement détaché l'inférieure de la supérieure, que pour les rapprocher on lui avait passé sous le menton une bande de toile nouée ensuite sur la tête.

Le matin venu on le transporta à T Hôtel-Dieu où un médecin pansa sa plaie ; de là, il fut porté à la Conciergerie, puis à l’échafaud. Les autres' l'y avaient précédé : Saint-Just avec un orgueilleux i courage, Couthon presque mourant sous le double coup des souffrances physiques et de l’accablement moral. Quand le tour de Robespierre fut

ou l’ignorance de ceux qui parlent. Léonard Bourdon, qui est arrivé lorsque tout a été fini, se nomme le premier, et donne à croire que Méda n’a fait que le suivre. — Nous regrettons qu’en cela M. de Lamartine (Histoire des Girondins, t. VIII, pag. 365), ait donné créance à ses paroles. — Dans le récit du citoyen de la section des Gravilliers. on voit bien aussi que celui qui parle n’est arrivé qu’à la fin du drame. C’est d’après ce qu’il suppose, ou d’après les} on dit, qu’il raconte; c’est pour cela qu’il répète cette vieille fable du coup de pistolet, que Robespierre s’est tire | lui-même, et dont Méda, le seul témoin croyable dans tout ceci, s’est bien gardé de parler. Ce conte-là émana; d’abord d’un certain Rochard, concierge de la Maison Commune, sur la foi duquel Dulaure le répéta au tome IV de ses Esquisses de la Révolution. L’affaire était assez grave, cependant pour mériter, comme preuve, mieux que ce propos de portier.

venu, le bourreau, après l’avoir garrotté sur la plan- , che, arracha brusquement l’appareil de la blessure et le linge qui couvrait sa tête ; il poussa un cri > affreux, le seul qu’il eût jeté dans tout le jour, les deux mâchoires se séparèrent et un long flot de i sang l’inonda.

Le coup fatal termina bientôt cette dernière dou- ' leur.

La Convention garda rancune à la commune de l’asile qu’elle avait offert à Robespierre. L’Hôtel de Ville devint un monument maudit qu’il fallait raser et sur l’emplacement duquel il fallait passer la charrue et semer le sel ; Fréron en fit sérieusement la proposition dans la séance du 17 thermidor : a Citoyens, dit-il, si le génie de la liberté eût fait devancer de deux siècles la liberté française ; si après le massacre de la Saint-Barthélemy, on eût fondé la république, comme le voulait l’amiral Coligny, qu’on eût convoqué une convention nationale, et que j’en eusse été membre, j’aurais élevé la voix pour demander la destruction de ce Louvre et de cette fenêtre d’où l’infâme Charles IX tira sur

les Français, avec une carabine plébicide. Eh bien ! ce que j’eusse fait alors, je le fais aujourd’hui et je viens demander le rasement de l’Hôtel de Ville, de ce Louvre du tyran Robespierre.

» Léonard Bourdon : L’Hôtel de Ville appartient au peuple de Paris dont toutes les sections ont bien mérité de la patrie i. * * * * * * * * x. »

Pour une fois Léonard avait raison et il fut écouté. Sans cela, on approuvait peut-être la stupide motion de Fréron et l’Hôtel de Ville disparaissait. Depuis il s’est bien vengé de cette menace de destruction, en doublant, en triplant sa monumentale étendue. Quoique les souvenirs des scènes sanglantes ne soient guère regrettables, nous regrettons pourtant qu’au milieu de tous ces agrandissements le

i. Léonard Bourdon avait un certain goût des arts. Il

était lettré, non pas plus que Fréron qui comptait Y Année

littéraire parmi les héritages de sa famille et les travaux de

sa jeunesse, mais plus que la plupart de ses collègues. Il

avait commencé par être maître d’école. Celle qu’il tenait

au commencement de la Révolution était établie dans le

prieuré de Saint-Martin des Champs. Nous avons vu de

lui une lettre portant la date du 3 février de l’an 1 de la

République, et dans laquelle il se plaint que le ci-devant prieuré de Saint-Martin des Champs, dont il est locataire

et où il élève soixante-dix enfants de tout âge, soit sans cesse envahi par des citoyens qui méconnaissent son droit de locataire : « ce qui est absolument incompatible avec la santé des enfants que la nation lui a confiés. »

Cabinet-Vert n’ait pas pu conserver sa place. C’était un témoin qu’il était bon de laisser debout. Celuilà n’existant plus, il n’en reste qu’un seul plus éloquent il est vrai, plus vivant si c’est possible : c’est la proclamation dont la brusque apparition de Méda interrompit la signature. Elle fut prise toute sanglante sur la table même où Henriot l’avait écrite, et elle fut portée à Barras qui la garda x. De ses mains elle passa ensuite, comme don d’amitié, entre celles d’un ardent collectionneur qui la possède encore et qui pense, comme nous, que, devant cette pièce, devant la signature inachevée de Robespierre, où les lettres qui manquent sont remplacées par les gouttes de sang jaillies de sa soudaine blessure, l’hypothèse d’un suicide de la part du tremblant dictateur ne doit plus être admise, et que surtout le récit, ou plutôt le conte, n’en doit plus être répété.

i. « La proclamation fut saisie par Barras sur la table même de la commune, et fait partie de ses Mémoires inédits. » (Fr. Barrière, Journal des Débats , 29 août 1841.)

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