‹ Paris démoliChapitre 35 sur 108 · LE LOGIS DE L’AMIRAL COLIGNY · texte numérisé non relu

LE LOGIS DE L’AMIRAL COLIGNY

Comment se forma la rue de Béthizy, et d'où lui vient ? nom. — Le logis de l’amiral. — Récit de la mort Coligny par un Allemand. — Origine latine dV déclamation de Voltaire. — Le véritable hôtel Mont zon. — Le conte de la conversion de Rancé. — Ce < arriva à M. de Candale. — U hôtel de Lisieux. — Err< de Sainte-Foix, de Nodier, de tout le monde. Ch. Vanloo et Sophie Arnould dans la chambre l’amiral. — Un aperçu de l’histoire de Sophie et de s premier amour, etc.

Coligny fut-il tué rue de Béthizy ? A cette qu( tion, certes bien permise au moment où la pau\ rue vient de disparaître sous le flot montant d maisons de la rue de Rivoli, nous répondrons to d’abord par un « non » bien formel, en dépit tout ce qu’ont pu dire les histoires de Paris passé et présentes, les feuilletons d’hier et ceux d’aujou d’hui.

Ce démenti étant ainsi donné à une tradition tr< répandue, trop répétée par suite d’une erreur do nous indiquerons l’origine, voici sur quelles prei ves nous nous appuierons :

A partir de 1416, époque où M. Jacques de léthizy, avocat au parlement de Paris, avait fait âtir son hôtel dans la rue dite alors rue de la Char enterie , on avait baptisé du seul nom de Béthizy, ion seulement cette rue que venait embellir le nouvel hôtel, mais encore celle qui en était la suite et \ui la prolongeait dans la direction du Louvre, .dette dernière s’appelait auparavant rue au Comte le Ponlhieu , et c’est la même qui, ayant repris le nom qu’elle avait déjà porté en 1300, à cause des fossés creusés par les Normands en 886, et dont elle occupe en partie l’emplacement, s’appelle aujourd’hui rue des Fossès-Saint-Germain-l’Auxerrois.

Ainsi, au xve siècle, enjambant la rue de la Monnaie, au coin de laquelle elle s’arrêtait encore hier, la rue de Béthizy s’étendait jusqu’au delà de ia rue de l’Arbre-Sec.

Quand l’amiral de Coligny vint s’y loger, les ;hoses n’avaient pas changé. La demeure qu’il prit hait ce même hôtel de Ponthieu qui avait précédemment donné son nom à une partie de la rue,

qui appartenait alors à la famille de messire Antoine Dubourg, chancelier de France x.

1. C’était l’oncle de ce malheureux Anne Dubourg, 3endu en Grève, le 15 décembre 1559, et la première vicime des rigueurs contre le calvinisme.

C’est là que fut commis cet assassinat du grand amiral, sur lequel nous ne nous arrêterions pas aujourd’hui si nous n’avions pas à vous en faire connaître un récit tout à fait inconnu, celui qu’un prêtre allemand, témoin des massacres, écrivit le lendemain même de la Saint-Barthélemy à Lambert Gruter, des Pays-Bas, évêque de Neustadt. On le retrouva en 1826 dans les archives mêmes de cet évêché autrichien. Un recueil allemand s’empressa de le publier, et le Bulletin du baron de Férussac en donna aussitôt une traduction. Nous n’en détacherons que ce qui se rapporte au meurtre de l’amiral :

« Le duc de Guise, suivi de satellites armés, se rendit en hâte au logis de l’amiral Coligny. Ayant fait forcer la porte extérieure, les Suisses de la garde navarraise voulurent s’opposer à leur projet; mais leur capitaine et quelques hommes furent tués sur la place. Le duc de Guise, qui avait» attendu dans la cour l’issue de la première entreprise, ordonna à quelques-uns de ses soldats de monter à la chambre de Coligny, dont la porter était confiée à un valet de chambre allemand. Ce dernier, s’étant opposé à ce qu’on entrât chez son maître, reçut un coup de feu à la tête. Bien qu’au premier bruit qui se manifesta à la porte extérieure, |

mirai se fût mis à la fenêtre pour s’assurer de Pause du tumulte, et qu’il lui eût été facile de Jr que c’était à lui que l’on en voulait, il ne fit iiune tentative pour se sauver; au contraire, il se J jucha en robe de chambre, et fit même semait de dormir, quand trois hommes armés en- Pent dans son appartement. L'un de ces trois nassins, qui était gentilhomme, le saisit par le J s en s’écriant : a Monsieur V amiral , monsieur,

Î dormez trop ! » Coligny fit semblant de sortir du nier sommeil, et se tournant vers celui qui lui lit, il en reçut un coup d’épée dans le côté ;he et un coup de poignard dans le côté droit, ordonna ensuite aux Suisses de le jeter par la tre. Cependant Coligny n’avait pas encore rjdu l’âme, et il fit une telle résistance quand on v dut s’emparer de lui, que quatre Suisses n’en jrent venir à bout, malgré les coups de hallebarde ci ils lui donnèrent sur l’os de la jambe. Ils firent V second effort pour exécuter l’ordre qu'ils avaient r|u, et le saisirent tous les quatre par le corps ; dis, voyant que les soldats français s’occupaient àjiller sa cassette, ils laissèrent tomber le corps de (iligny pour se livrer également au pillage. Tout t;3up on entendit du fond de la cour une voix s rier : « Admirai est-il mort? jetez lui par la fe-

nêlre ! » Un soldat français s’approchant alors Coligny, qui, bien que renversé à terre, oppos encore une vigoureuse résistance, lui posa le can de son arquebuse sur la bouche et le tua. Cepe dant il faisait encore quelques mouvements qua on le jeta par la fenêtre. Après cette exécution, massacra environ une quarantaine de personnes et 4 se trouvaient dans la maison, et qui, pour la pi part, étaient attachées au service de Coligny. » \

Ce récit est un peu sec sans doute, un peu brut mais plus exact peut-être, et il n’en est que p i vrai. Nous le préférons cent fois à la déclamati redondante des vers de Voltaire. C’est que, de s sa lettre, notre narrateur allemand n’a pas 11 mêmes scrupules que l’auteur de la Henriade d; son poème. Il dit les choses telles quelles sont les nomme par leur nom : pour lui. Guise, <» $ attend dans la cour de l’hôtel de Ponthieu, ne: transforme pas en je ne sais quel Besme obsc , scélérat vulgaire, qui, pour le poète, courtisan grandes familles, et qui craint d’être compromis : I trop de vérité, prend la place du grand criminel.! i vrai coupable de l’histoire; c’est qu’aussi ne.* chroniqueur inconnu, n’écrivant que pour son crespondant de Neustadt, se préoccupe seulement i détail réel et exact, tandis que Voltaire, qui é t '

q poème pour le monde, pour la postérité, se léoccupe moins de cette exactitude même que du' *1 ur heureux à donner à quelque pompeux et poéque mensonge, et même, l’aurait-on cru? est oins soucieux du fait authentique, que de certaine îitation qui, en dépit de l’anachronisme, lui peret de décalquer tout son récit sur celui que héodore de Beze fit, en vers latins, du meurtre de xéron par les soldats d’Antoine \

Mais revenons à l’hôtel de Poi\thieu, dont le top fameux assassinat n’est pas le seul souvenir istorique.

En 1617, il n’appartenait plus à la famille du pancelier Antoine Dubourg, il venait d’être acheté |ir le duc de Rohan Montbazon, et il devait être demeure de l’illustre famille jusqu’en 1641 envi-

(>n, époque où le duc Hercule de Rohan de Montizon le quitta pour aller habiter son hôtel de la lie Barbette. Ce ne peut donc pas être dans cette i aison que mourut la fameuse duchesse qui fut, t-on, aimée de M. de Rancé, et dont la mort ,ite de 1657 seulement. Quel beau texte à épisode

I. V., pour la comparaison du récit latin et du récit lançais, un article de la Bibliothèque de Genève, octobre |*4i, page 304-

romanesque perdent là les écrivains de la chroniqi courante du vieux Paris! La mort de madame < Montbazon, telle que la tradition la raconte, t d’un intérêt si terrible, et la conversion de M. ( Rancé, qui en fut la suite, est elle-même si toi chante! Nos chroniqueurs, toutefois, n’y voudro rien perdre, et alors ils transporteront à l’hôtel (j la rue Barbette la scène qu’ils ne peuvent plus pl. cer à l’hôtel Montbazon; ici nous les arrêtero; encore, et nous leur dirons une bonne fois que to le roman dont on entoure cette sainte mort est ! plus pitoyable des mensonges. Ce qu’en a éc: Saint-Simon, le vieil ami de M. de Rancé, no servira de garant :

« La princesse de Guemenée, dit-il, morte d ch esse de Montbazon en 1657, mère de M. ii Soubise, étoit cette belle madame de Montbazc, dont on a fait ce conte qui a trouvé créance, q l’abbé de Rancé, depuis ce célèbre abbé de ’ Trappe, en étoit fort amoureux et bien traité; qu, la quitta à Paris, se portant fort bien, pour ail# faire un tour à la campagne; que bientôt aprt ayant appris qu’elle étoit tombée malade, il étc accouru, et qu’étant entré brusquement dans S( appartement, le premier objet qui étoit tombé so ses yeux étoit sa tête, que les chirurgiens, en l’o

rant, avoicnt séparée; qu’il n’avoit appris sa mort ue par là, et que la surprise et l’horreur de ce jpectacle, jointes à la douleur d’un homme paslionné et heureux l’avoient converti, jeté dans la :etraite, et de là dans l’ordre de Saint-Bernard et flans sa réforme. Il n’y a rien de vrai en cela, mais eulement des choses qui ont donné cours à cette fiction. Je l’ai demandé franchement à M. de la 'frappe, non pas grossièrement l’amour et encore jmoins le bonheur, mais le fait, et voici ce que j’en ai appris :

» Il étoit intimement de ses amis... Madame de Montbazon mourut de la rougeole en fort peu de jours M. de Rancé étoit auprès d’elle, ne la quitta point, lui fit recevoir les sacrements, et fut présent à sa mort. La vérité est que, déjà touché et tiraillé entre Dieu et le monde, méditant déjà depuis quelque temps une retraite, les réflexions que cette mort si prompte fit faire à son cœur et à son esprit achevèrent de le déterminer, et peu après il s’en alla en sa maison de Véret, en Touraine, qui fut le commencement de sa séparation du monde. »

Maintenant, s’il peut m’être permis de compléter Saint-Simon, j’achèverai la réfutation du conte contre lequel il réclame, en disant quelle en est l’origine. Pareille aventure arriva; mais ce n’est

pas M. de Rancé, c’est M. de Caudale qui en le héros. On peut lire l’anecdote dans les Mèmoi de Chavagnac 1 ; rien n’y manque. L’amant, M. Candale, est absent; la maîtresse meurt, mais nouvelle de sa maladie parvient seule à M. de Ca dale. Il part de Bordeaux à franc étrier, il arrive Paris et le cadavre de celle qu’il aime, que de chirurgiens dissèquent, dont les entrailles gisent s' le pavé, dont la tète est séparée du tronc, voilà premier spectacle qui s’offre à sa vue. On cor prend qu’une subite conversion aurait pu s’ensuivi Mais M. de Candale n’était pas M. de Rancé.

Pendant que madame de Montbazon mour; prosaïquement de la rougeole en l’hôtel de la r Barbette, celui où la menteuse tradition voudr; qu’elle soit morte se transformait d’une façon n( moins prosaïque. Sous le nom d'hôtel de Lisieu. il devenait tout bonnement une hôtellerie. La r; aussi avait changé d’appellation ; au lieu de corn nuer à se nommer rue Béthizy, comme celle do elle était la prolongation, elle reprenait son viei nom de rue des Fossês-Saint-Germain-l'Auxerroi C’est de ce changement que vient toute l’errei qui motive ce chapitre et que Sainte-Foix fut

i. Tomç XI, page 210.

,'emier à accréditer dans ses Essais sur Paris . iu)ubliant que la rue des Fossés-Saint -Germain ne , appelait plus rue Bétbi^y, de son temps, comme jtrefois, et confondant la maison des messageries mi occupait le coin de la vraie rue Béthizy et de la te de la Monnaie, avec Y hôtel de Lisieux placé ,resque au coin de la rue de TArbre-Sec et de la ,ue des Fossés, il écrivit : « C’est dans la deuxième ,naison à gauche en entrant par la rue de la Monnaie, et où est à présent une messagerie, que l’amial de Coligny fut assassiné. » Et depuis ç’a été il qui répéterait : « Coligny a été tué dans la maion sise au coin de la rue Béthizy et de la rue de ,a Monnaie; » à qui gratifierait cette maison du ,10m d 'hôtel de Montbaion, dû au seul hôtel de Li lieux, de la rue des Fossés-Saint-Germain-l’Auxerois. Nodier lui-même donna dans cette erreur de |la tradition et de Sainte-Foix. Écrivant je ne sais quel article sur les expiations , il chercha, lui aussi, ^ans la rue Béthizy la trace du drame sanglant, et (il y demanda un monument expiatoire. Quand il fit son livre des Promenades historiques dans Paris , il était revenu de son erreur, il ne cherchait plus la terrible scène où elle n'était pas, mais bien rue des Fossés-Saint-Germain, à Yhôtelde Lisieux . Dans l’intervalle de ses deux articles il avait lu ce qu’ont

écrit à ce propos M. le Prieur de Blinvilliers ail) que MM. d’Auvigny, Perreau et Turpin, et il éi resté convaincu. Ce que disent ceux-ci, dans lifei grand ouvrage Vie des hommes illustres de France l’avait surtout édifié. Voici ce passage, écrit, il faut pas l’oublier, en mars 1747 :

a La rue où l’amiral étoit logé s’appeloit 1 if Béthizy ; on la nommoit encore ainsi il y a douze quinze ans, parce qu’elle fait une suite de celle 1 porte aujourd’hui le même nom; mais depuis qu’ a mis à chaque rue des écriteaux qui indiquent nom, on a donné à celle où demeuroit Coligny nom de la rue qui la précède du côté du Louv: qui est celle des Fossés-Saint-Germain. La maison l’amiral et ses dépendances appartiennent aujoi d’hui à M. Pleurre de Romilli, maître des requêtcfl » Cet hôtel ne forme maintenant qu’une auberài assez considérable qu’on appelle Y hôtel de Lisieu \> Il n’y a presque rien de changé dans l’extériei même dans l’intérieur du principal corps de log La grandeur et la hauteur des pièces annonce t partout que ç’a été autrefois la demeure d’un grai ^ seigneur. J’ai vu l’appartement de Coligny et cel où logeoit son fidèle Comaton, l’un de ses gentil .

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