LA SATIRE MÉNIPPÉE ET BOILEAU
Aspect du quai des Orfèvres au xvnc siècle. — Un log de la Sainte-Chapelle. — La chambre du chanoii Gillot. — Un club de bons esprits au xvie siècle. - 1 Les chansons de Passerat. — La satire dans la rue. -i i Les frères Tardieu. — Gilles Boileau et sa famille dai la maison du chanoine. — Naissance de Despréaux dai la chambre où fut composée la Ménippée.
Au temps de la Ligue, l’aspect de la Cité en Pîi était bien différent de celui qu’elle présenta u I siècle plus tard. On voyait à sa pointe, que coi ronnaient encore les chênes séculaires et l’enceim verdoyante des jardins du Palais, la petite île au
j s, tant aimée du peuple, à cause de ses treilles fondes, où chaque année le chapelain de Saintîl olas-du-Palais venait faire vendange, et visitée <j vent aussi par l’homme sérieux et ami des sou- Jiirs, venant y saluer le théâtre du supplice des jmpliers. Tout près de là, l’île Bussy ou du Pasî|ir-aux-Vaches étalait la luxuriante verdure de ses liis fourrages. Le Pont-Neuf, à peine commencé « déjà interrompu à cause des malheurs du temps, (levait à quelque distance, et, comme une jeune jine, mal attaché à une seule rive, laissait les ûtes de ses arches inachevées se suspendre auissus des eaux du fleuve. La Seine, que les quais étreignaient pas encore sous leur ceinture de Érre, et dont les arches de bois du pont Saint- ‘ichel étaient le seul obstacle, coulait à plein canal, bmme un murmurant Euripe, elle se jouait entre s trois îles et sur le sable fin de leurs bords.
Tout près de la pointe encore tronquée de l’île t la Cité et à l’angle de cette étroite rue, que le nsinage de la Sainte-Chapelle et de ses reliques >portées de la Terre-Sainte avait fait nommer, dès xve siècle, rue de Jérusalem, s’élevait alors une aison d’assez belle apparence et de construction cente. Sa façade de briques encadrées de pierre de .ille avait tout le caractère de l’architecture de ce
temps-là. Presque semblable à ces maisons d la place Royale,
Dont vous voyez d’ici que les murs sont rougis, 1
pour parler comme l’Horace de Y École des Fetn y, peut-être servit-elle de modèle aux construction e la place Dauphine, qui fut bâtie plus tard dans n voisinage. C’est vous la décrire tout entière.
Cette maison était un des logis de la Sainte-Cipelle. C’était la demeure canoniale de Jacques (U lot, conseiller-clerc au parlement de Paris, en rrn e temps que chanoine de la Sainte-Chapelle. Sav t laborieux, philologue érudit, et, ce qui est plusn , homme d’esprit tout ensemble, Gillot, pour i cette diversité de talents devait exclure aussi toe uniformité de plaisirs, aimait à partager sesinstes entre l’étude grave et silencieuse et la causée littéraire , si doucement bruyante , si gaiem t tumultueuse, quand il y a entre les causeurs s)pathie d’esprit et de cœur. Or, il en était ainsi c 1 Gillot. Son cercle littéraire n’était formé que i savants, tous hommes d’esprit et tous amis en? eux.
C’étaient : Nicolas Rapin, ce brave homme, savant aimable, qui fut tour à tour, dans ses me
iurs jours, poète latin et poète français, puis encore,
. i des temps plus rudes, vaillant soldat du Béarlis; Jean Passerat, ce borgne spirituel, toujours en •mmerce avec les Muses les plus graves et les plus intes, qui, au sortir du Collège de France où il 'ccédait à Ramus, délaissant, pour de plus doux *isirs, ses arides travaux de glossateur, tournait ec tant de grâce de légers virelais, de gentilles
illanelles; Pierre Pithou, l’élève de Cujas, l’ami î Loysel, dont le patriotisme était devenu proveral, et qui avait acquis le droit de répéter dans son
(statuent : Patriam unice dilexi ; enfin Florent hrestien, l’ancien précepteur d’Henri IV enfant,
1 , comme tous les autres, l’ami de de Thou et par- >an zélé de Henri de Navarre.
Ces hommes aimaient à se voir ensemble. Un îarme indicible les ramenait chaque soir à la deeure du chanoine, et chaque soir aussi leur cercle y resserrait, plus uni et plus sympathique, pour arler des maux du temps et songer à y porter mède. Mais la Ligue survint, elle surprit au mi- 'eu d’une douce causerie tous ces hommes aimais et les chassa devant elle. Coalition dangereuse fondée sur l’anarchie, elle ralliait les méchants dispersait les bons; mais sa haine n’eut aucune *ise sur l’amitié des compagnons du chanoine.
La persécution les sépara sans toutefois les cU nir; loin même de pouvoir rompre le lien fratei 1 qui les attachait entre eux, elle le resserra en i donnant la consécration du malheur. Rapin : i alla rejoindre à Ivry l’armée du Béarnais; Passe t et Pithou se cachèrent dans Paris; Chrestien, s fuyant à l’aventure, tomba entre les mains s ligueurs, et le chanoine lui-même, plus malheur < qu’eux tous, alla expier à la Bastille, en compage du président du Harlay, l’hospitalité qu’en des jos meilleurs il n’avait pas craint d’offrir à des an , dont un patriotisme ardent et railleur était le si crime.
Tous avaient cédé, sans se plaindre, à cette ccmune destinée qui les prenait à part pour les mie : poursuivre; mais, dans son isolement, aucun d’e; n’oublia les autres. Aussi, quand la persécution ; calma et cessa de sévir; quand, libres enfin i rassurés, ils parent quitter leur retraite, tous rev rent à Paris, tous volèrent à la maison de Gillot.
C’était leur centre ; un même désir, un mê élan les y entraînaient, et l’on eût pu dire, en voy; leur empressement, que chacun d’eux allait y r saisir une moitié de son âme. Le cercle se recc struisit vite; les joies du retour firent oublier peines de l’exil, et l’on se reparla du dernier jo
(où l’on s’était réuni, comme d’une veilie joyeuse dont on fêtait le lendemain. Bientôt, pourtant, la • première émotion passée, on parla de ses malheurs ; i chacun, au récit des souffrances des autres, se res- I souvint des siennes ; et alors aussi certaine rancune malicieuse commença à se glisser dans leurs propos, i la satire s’y fit jour, et chaque fois que l’entretien 1 ramena le nom de l’un de leurs ennemis, on l’accueillit par une raillerie amère et mordante. Ce fut 1 la première et la seule vengeance de ces gens qui, frappés dans leur amitié par la persécution, pou- I vaient bien, réunis encore, demander à cette même amitié les armes courtoises d’une franche moquerie contre leurs persécuteurs.
Mais pareille rancune est vivace au cœur des ! gens d’esprit, le temps ne fait que l’étendre, il en 1 aiguise et en envenime la pointe, et un jour vient : même où souvent la plume l’immortalise. Or, les amis de Gillot étaient, plus que personne, gens à saisir cette dernière arme; déjà même ils y son- 1 geaient, pour mieux faire sentir et faire pénétrer jusqu’au cœur de leurs ennemis l’aiguillon de leur haine, quand un nouveau venu leur prêta son aide, et régularisa, d’un seul coup, leurs mille projets de satire et de vengeance.
Ce nouvel arrivant était Pierre Leroy, chanoine
de Rouen, aumônier du jeune cardinal deBourboi:; et, à ce titre, lui aussi, ennemi des ligueurs qui 1 craignaient comme un apôtre et comme un soutiei, du tiers parti. Il venait à Paris, plein des même idées qui fermentaient dans le cercle spirituellemen séditieux des amis de Gillot, et de plus il apportait à qui voudrait l’exploiter avec lui, le cadre d’un satire, le germe fécond d’une Ménippée. Admis che le chanoine et y voyant tous les esprits admirable ment portés au libelle et, par un échange continue, de saillies caustiques et de propos mordants, initié1 à ses plus malins secrets, Pierre Leroy aventura s. pensée; il exposa timidement le plan de sa satire On le laissa parler ; on l’écouta d’abord avec dé fiance; mais, quand il eut fini, tous accueilliren par un assentiment unanime l’homme et son projet Grâce à lui, en effet, la pensée vague et inquièt» qui les tourmentait tous, depuis si longtemps, allai < prendre une forme et se réaliser enfin pour leu vengeance. Le mot qui devait la faire éclater étai trouvé : la Ménippée était créée.
On n’eut plus qu’à se partager la tâche, à <st distribuer les rôles. Le plan de Leroy portait qu> chaque partie du libelle se composerait d’une ha rangue parodiée, en style satirique, des véritable: discours prononcés par les principaux ligueurs
billot, moitié prêtre, moitié laïc, se chargea de aire parler le grand prêcheur de la Ligue, Panigaolle, légat et évêque d’Asti, en langue macaro- , îique , mi-partie italienne , mi-partie française. Florent Chrestien, prenant à partie le cardinal de jpelvé et sa harangue, se mit de son côté à deviser l^n style burlesque et, de cœur joie, à rivaliser de (barbarismes avec le jargon du véritable discours dont les bourgeois s’étaient tant gaussés aux États, disant que « c’étoit du latin de cardinal, que n’entendoit pas qui vouloit. » Nicolas Rapin se fit l’in- 1 terprète moqueur de Pierre d’Espinac, archevêque de Lyon, et du recteur Roze; tandis que Pierre Pithou accommodait pour le peuple le discours de M. d’Aubray au tiers état. Pour Passerat, il se chargea de dresser et de draper la scène. La description allégorique de la salle des États et de leurs tapisseries entra dans son lot. Il dut de plus, assaisonnant le tout, jeter sur chaque discours le sel mordant de ses épigrammes, la fine épice de ses vers.
Et la grande satire s’enfanta ainsi : pamphlet, comédie, coup d’État tout ensemble, elle jaillit j armée du cerveau de ces braves bourgeois. Élaborée dans l’ombre d’un logis canonial, elle se nourrit du 1 suc vivifiant et caustiquè de tous ces bons esprits,
elle s’éleva au milieu de leurs loisirs comme u oeuvre chérie et longtemps rêvée ; puis, gran enfin et vigoureuse, elle prit son vol sur l’aile Némésis.
La Ligue était chancelante alors. Depuis les vi toires d’Henri de Bourbon et le siège de Paris, el était, elle aussi, boîieuse et mal assise . Dénuée < soldats qui pussent aller encore défier les Hugut nots, elle ne combattait plus guère que par laplun de ses pamphlétaires, ou par l’éloquence insolen de ses prédicants : le libelle et la chaire étaient s< derniers moyens d’influence. La presse, pour ain parler, était sa seule arme ; l’intelligence, son de nier champ clos. Or, la nouvelle satire vint F défier et l’y vaincre. De prime-saut, elle attaqu cette Ligue usée et pantelante, et, l’abattant soi elle, lui porta le dernier coup dans son demie retranchement.
La victoire fut éclatante. Un rire universt accueillit les vaincus, et ils ne se relevèrent de leu chute que pour rester à jamais couverts d’un rid cule ineffaçable. Les vainqueurs ue voulaient qu cette vengeance. La joie moqueuse du peuple fu leur plus doux triomphe, et les éclats, toujour plus bruyants, de ce rire populaire qui avait si biei gagné Paris, le camp du Béarnais, la France en
ière, fuient, pour ainsi dire, la vibrante fanfare de leur succès :
Bien mieux que par l’épée,
Ils avaient fait campagne avec la Ménippée,
lomme l’a dit un poète. Les mille échos des carre- •)urs de Paris le leur avaient appris, en répétant leurs satiriques couplets. Avec la popularité de Lurs chansons, leur vengeance courait les rues, elle ietentissait dans chaque voix du peuple. Comme i’asserat devait rire quand il entendait chanter, aux ‘reilles du duc de Mayenne, cette chanson qu’il vait faite pour célébrer la fuite de son frère le duc l’Aumale, à la journée de Senlis :
A chacun nature donne Des pieds pour le secourir.
Les pieds sauvent la personne,
Il n’est que de bien courir.
Qui a de l’honneur envie Ne doit pourtant en mourir ; Où il y va de la vie,
Il n est que de bien courir.
Que de gorges-chaudes chez Gillot, à chaque tolibet que la satire popularisait dans la foule!
Quel rire -heureux et franc devait y éclater, é| . nouissant tous les visages, quand on y appreu t que le peuple ne désignait plus les ligueurs que : les sobriquets qu’avait consacrés la Mènippèe ; 1 bien encore quand, par quelque longue soirée d ver, le cercle joyeux se taisait pour entendre î braves ouvriers qui, au retour de la taverne, ch taient en passant sous les fenêtres du chanoine S
La Ligue se trouvant camuse Et les Ligueurs fort étonnez.
Se sont advisez d’une ruse :
C’est de se faire un Roy sans nez.
— Voilà encore un de nos couplets! disait N >las Rapin, pendant que les autres éclataient. Qi n dites-vous, maître Passerat?
— Demandez plutôt, répliquait le malin borg:, ce qu’en dit le plus laid et le plus camus des p 1ces, monseigneur le duc de Guise, à qui il s’adre î. Je gage qu’il en jure souvent entre ses dents, ca e peuple ne se fait pas faute de l’entonner à :s oreilles et de le lui décocher à brûle-pourpoint.
Ainsi ces bons bourgeois jouissaient de leur <i r vre et à toute heure savouraient malignement ir vengeance avec la renommée croissante de la pnippce; d’autant plus heureux, d’autant plus liis
ans les élans de leur gaieté, qu'ils n’avaient pas ompu, pour publier leur satire, le secret qui avait résidé à sa composition. Ils pouvaient donc rire à tuv aise, sous le complaisant manteau de l’anoyme, et se mêler à la foule ; ne se contentant pas lu sourire discret d’auteurs craignant de se préva-
I »ir , ils pouvaient se moquer encore et répéter jnpunément leurs saillies.
Cet incognito, qui les protégeait si bien, ne se i'véla jamais tant qu’ils vécurent. Chacun d’eux nporta en mourant le secret de la Mènippée , et on ^ connut guère le nom de ses auteurs qu’à la mort 1 dernier survivant. C’était Gillot x. Après avoir rdu successivement tous ses amis, d’abord Flont Chrestien, puis Pithou, puis Rapin, et enfin usserat, il était resté seul et désolé dans sa mai- |n déserte, et jusqu’en 1619 il avait attendu la lort qui devait le réunir à ses joyeux confrères.
1. En 1607, Jacq. Gillot, donna le recueil des Missives Concile de Trente, dont il est parlé avec éloge dans la bliothèquc choisie de Colomiès, la Rochelle, 1682, in-8, g. 151 : « C’estoit, y est-il dit de l’éditeur Jacques dlot, un homme qui, outre son rare savoir, avoit l’âme bienfesante qu’il ne se plaisoit qu’à obliger. Il estoit jtilleurs si franc et si ingénu, qu’il ravissoit en admiion ceux qui l’approchoient. Sa bibliothèque estoit très Ue et remplie de manuscrits fort particuliers. »
Quand il eut rendu l’âme, on l’emporta sz grande pompe dans les caveaux de la Sainte-Cl pelle, commune sépulture des chanoines, et deux frères Tardieu, ses neveux, prirent possessi de sa prébende, qui se composait du logis où ne venons d’assister à l’enfantement de la Mênippée de la maison voisine.
Le plus jeune des deux frères, qui était chano: comme Gillot, dut naturellement occuper la « meure de son oncle, tandis que l’aîné, Jacqi; Tardieu, qui tenait à la magistrature et devint p; tard lieutenant criminel, s’établit dans l’autre rr son. Isolé et triste au milieu de sa vaste demeu , le nouveau chanoine souhaita bientôt de n’y p ; rester seul, et, quoique les règlements de la Sair- Chapelle le lui. défendissent, il admit des locatai; dans son logis canonial.
En 1634, comme le principal appartement, 1 première chambre , ainsi qu’on disait alors, se trou' t à louer, Gilles Boileau, greffier du conseil de grai chambre, vint s’y installer. Il quittait la rue Qu • campoix, et se rapprochait ainsi du siège du pa * ment. C’était un homme de bonne mine , t mœurs douces, mais d’assez peu de sens; car, ngré son âge, sa tête déjà grisonnante et treize <* fants qu'il avait eus de sa première épouse, il a’ t
out dernièrement contracté un second mariage, et iris pour femme une jeune fille de seize ans.
Par bonheur, le greffier n’entraînait pas à sa suite oute cette famille. La tête de la jeune belle-mère l’aurait pu y tenir, et la maison du chanoine n’y *ût pas suffi tout entière. Quelques-uns des enfants, dant déjà grands, logeaient au dehors; Anne, la ille aînée, était même déjà mariée à un certain Don- Igois, petit homme de robe. Il ne restait au logis que des marmots, population assez mal choisie, il :st vrai, pour la prébende d’un chanoine. Cependant, malgré leur tapage, Gilles Boileau, le greffier, vivait en bonne intelligence avec les deux frères Tardieu. Au premier enfant dont sa femme accouda dans sa nouvelle demeure, il pria même Jacques, e. magistrat, d’être parrain. C’était en 1635.
L’année d’après, comme Gilles Boileau demeurait oujours dans la maison du chanoine, sa femme, qui occupait la chambre habitée par Jacques Gillot luinême, y accoucha d’un second fils. Or, l’enfant qui laissait ainsi dans ce réduit canonial, dans cette hambre même où là Mênippée , la grande satire du !cvie siècle, était éclose et avait grandi; cet enfant qui, sous les auspices de ces nobles esprits et escorté Ile leurs vivants souvenirs, s’élançait ainsi au jour, ï ’était Nicolas Boileau-Despréaux : celui-là-même
qui, devenu homme, se ht le digne successeur de écrivains, génies familiers de son logis natal, et fu le satirique du grand siècle.
Nous ne chercherons point à épiloguer sur ce fa' littéraire, quelque étonnant qu’il soit. On ne corr mente point le hasard, et c’est à la vérité seul d’exposer et de mettre en relief le rapprochemer ingénieux qu’il a fait naître ici ; c’est à elle de proi ver, qu’amené par une succession de faits naturel: il n’a été en aucune sorte imaginé à plaisir pou surprendre ou amuser les esprits. Remarquons don seulement la destinée singulière qui, en moins d’u demi-siècle, plaça dans un même lieu le berceau d nos grandes satires, et qui, cent ans plus tan ramenant encore non loin de là un autre satiriqut fit mendier Gilbert, dans un autre coin de ceti même île de la Cité, et abrita sa tête proscrite dai le corps de garde du Pont-Neuf. •