I. C’est sans doute à cette première habitation de Bo
Ce n’est pas qu’il se déplût dans cette maison de 3n frère, avant même que son logement s’y fût mélioré; il ne semble pas qu’il y ait jamais prouvé d’ennui. Les plaisirs qu y prenait son esprit îilleur y compensaient pour lui les gênes matéelles. Là, en effet, plus que partout ailleurs, il 'ouvait à exercer sa verve frondeuse, à y faire pprentissage de malice et de vive satire.
Son observation, quelque peu casanière, se comlut toujours, on le sait, au milieu des ridicules l’intérieur; son esprit, un peu bourgeois, aimait, >our ainsi parler, la comédie du coin du feu : or, omme si le hasard eût voulu le servir à souhait ans l’intérêt de ses goûts et de ses travaux à venir, n de ces petits drames domestiques était chaque Dur en scène dans la maison du greffier Jérôme ioileau. L’action, souvent très vive, y était desserie à toute heure par des originaux à caractères difhrents et toujours bien posés. C’était d’abord la elle-sœur, madame Jérôme, dont le souvenir, qui
îau que Bonnecorse fait allusion, quand il dit au chant Ie1' e sa détestable satire du Lutrigot :
Une maison étroite et dont l’architecture Semble choquer en tout et l’art et la nature,
Et qui paraît de loin plus haute qu’une tour Etait de Lutrigot (Boileau) l’ordinaire séjour.
n’avait jamais quitté Despréaux, se réveilla si vivac et si complet dans son esprit quand il eut résol d’écrire sa satire contre les femmes. Cumulant toi les ridicules, tous les travers de son sexe, la greffièi résumait, en elle seule, la série presque entière d< portraits que le poète avait à tracer ; il n’eut don pour écrire, qu’à s’inspirer d’elle et à la prendre si le fait de chacun de ses ridicules. C’est madati Jérôme Boileau qui posait quand il peignit :
La revêche bizarre,
Qui sans cesse, d’un ton par la colère aigri, Gronde, choque, dément, contredit son mari.
Ou bien encore :
Ces douces ménades,
Qui, dans leurs vains chagrins, sans mal toujours malad( Se font des mois entiers, sur un lit effronté,
Traiter d’une visible et parfaite santé ;
Et douze fois par jour, dans leur molle indolence, Aux yeux de leurs maris tombent en défaillance.
Quand madame Jérôme tombait dans ses fanta sies de malade imaginaire, c’est Perrault qui la sc gnait. Autre original, autre portrait. Et l’on sa comment Despréaux traita toujours ce médeci architecte.
La belle-sœur n’avait pas que ces deux petits traders. Comme toutes les furies domestiques, elle (joignait à l’aigreur constante de son caractère le (singulier talent d’inventer des noms ridicules et de jse faire un vocabulaire de plaisanteries triviales, qu'elle débitait sur chaque personne, clients, amis, parents qui fréquentaient sa maison. Despréaux , l’entendait tous les jours, et c’est sous le feu de ces boutades qu’il ajouta un trait au portrait de la femme revêche,
Qui, dans tous ses discours, par quolibets s’exprime,
A toujours dans la bouche un proverbe, une rime,
Et d’un roulement d’yeux aussitôt applaudit Au mot aigrement doux qu’au hasard elle dit.
Racine savait par Boileau la plupart des saillies de la belle-sœur. Quand il donna à sa comtesse des Plaideurs les titres de comtesse de Pimbêche , Orbèche et codera , il empruntait ces noms au vocabulaire burlesque de madame Jérôme, qui, la première, en avait accommodé une cliente de son mari.
Nul valet, comme bien vous pensez, ne pouvait i faire long séjour dans la maison que gouvernait une telle mégère. Aussi, c’était chaque jour changement et visage nouveau. Boileau en gronda d’abord, et plus tard il écrivit :
Croit-elle en ses valets voir quelque complaisance. Réputés criminels, les voilà tous chassés.
Et chez elle à l’instant par d’autres remplacés.
Son mari qu’une affaire appelle dans la ville.
Et qui chez lui, sortant, a tout laissé tranquille,
Se trouve assez surpris, rentrant dans la maison,
De voir que le portier lui demande son nom.
Et que, parmi les gens changés en son absence,
Il cherche vainement quelqu’un de connaissance.
La belle-sœur était morte, quand parut ceti Xe satire, où elle revit à chaque page et que ses ri dicules défrayent tout entière. Si elle eût vécu, Bo leau peut-être eût moins osé, ou tout au moins, loc< taire prudent, il eût délogé la veille de la publication. Du reste, comme nous l’avons déjà dit, la gre hère n’était pas seule à poser pour les portrai esquissés par le poète. Sans sortir du logis de cour du Palais, il trouvait encore à peindre. Chaqi fois qu’il eut à parler de la passion du jeu et de st funestes effets, ramené par un souvenir plus po gnant, il pensa à son frère Jérôme, joueur aus effréné que Galet.
Gilles le servit mieux encore, et pour d’autre esquisses. Vain et glorieux, comme l’avait préd son père — bon prophète cette fois, — Gilles s’éta mêlé d’écrire , et cela avant que Despréaux, le set
! rai poète de la famille, fût en âge d'y songer huitième. Quand donc a le petit garçon », ainsi qu’il j 'appelait, hasarda ses premiers essais, maître Gilles je trouva blessé dans sa vanité de poète et dans sa iignité de frère aîné : « Comment! ce petit drôle se ,iêle de faire des vers? » dit-il avec dédain; et il ’en railla hautement en compagnie de Chapelain et ie Cotin qui, vers ce temps-là, et à cause de lui, iantaient la maison du greffier. Dès lors, le pauvre picolas se vit chaque soir en butte, sous le regard narquois de sa belle-sœur et le sourire discret de <on grand frère, aux avis protecteurs, aux conseils néprisants des deux rimeurs en renom. C’en fut ssez pour que le petit garçon eût une plus forte uvie de devenir grand poète, et c’est aussi de ce noment que, vouant à ses premiers censeurs, Cha- <elain et Cotin, une rancune implacable, il aiguisa x pointe de tant de satires et de tant d’épigrammes [ui devaient leur rendre mille piqûres envenimées n échange des nombreuses atteintes de leur férule , eu courtoise. Gilles lui-mème eut sa part dans les atires du petit drôle. S’étant souvenu un jour que l’était son aîné qui, convoitant alors l’Académie et ilattant Chapelain, l’avait par complaisance livré, lui chétif, pieds et poings liés, aux sarcasmes du l ieux poète, Despréaux écrivit :
Moi je ne saurais pas, pour un injuste gain,
Aller, bas et rampant, fléchir sous Chapelain.
Cependant, pour fléchir ce rimeur tutélaire,
Le frère en un besoin va renier son frère.
Mais, plus tard, Boileau s’étant réconcilié av Gilles, ces vers acerbes disparurent des satires.
Vous voyez que, sans sortir du logis fraternel, satirique pouvait beaucoup apprendre. La plupart ses portraits s’y esquissaient d’eux-mêmes, deva lui. Pour les autres, il ne lui fallut guère plus d’t forts. Les modèles n’étaient pas loin non plus. Sa dépasser les limites de la cour du Palais, il pouv; les prendre sur le fait de leur originalité, et 1 peindre.
Sur le quai des Orfèvres, dans la maison attena à celle qui avait vu naître Boileau, et qui, comn elle, faisait partie de la prébende de Gillot le ch. noine, logeait, ainsi que nous l’avons dit, l’aîné d frères Tardieu, promu, dès l’année 1661, au grai de lieutenant criminel. Ce magistrat était célèb par ses concussions et son avarice; c’était l’Harp; gon de Molière, réalisé, complété, doublé même car, plus heureux que l’Avare du grand comiqu Jacques Tardieu avait trouvé dans la fille du ministi calviniste, Jérémie Ferrier, une compagne digne c
ui. Le ménage était complet; chaque époux renchérissant sur l’autre en bassesse, en rapacité, en (ladrerie. Il n’y avait, dans cette demeure, qu’une ,pensee, qu’une émulation : l’avarice. Despréaux ! connaissait mieux que personne ce couple si bien iassorti. Tout enfant, il avait entendu conter, aux longues veillées du foyer paternel, ce qu’en disaient les commères du voisinage. Il avait connu les deux 'maigres servantes qui, lorsque madame Tardieu
réforma la maison de son prodigue époux,
largement souffletées,
Avaient à coups de pied descendu les montées.
Plus d’une fois, se mêlant aux gamins de son âge, il avait poursuivi de ses huées Desbordes, leur vieux valet, toujours accoutré de la même casaque rouge. Peut-être n’avait-il pas mieux respecté, au passage, Jacques Tardieu lui-même :
Tout poudreux, tout souillé.
Couvert d’un vieux chapeau de cordon dépouillé,
Et de sa robe enfin, de pièces rajeunie,
A pied dans les ruisseaux traînant l’ignominie.
Impitoyable comme on l’est à cet âge, il avait senti, dans son cerveau déjà satirique, le germe des
vers dans lesquels il dépeint la digne épouse cl lieutenant criminel, duègne effroyable et d’un acco | trement plus hideux qu’elle-même x. Combien ! avait dû rire, avec ses frères
de son jupon bigarré de latin,
Qu’ensemble composaient trois thèses de satin, Présent, qu’en un procès, pour certain privilège, Firent à son mari des régents de collège ;
Et qui, sur cette jupe, à maint rieur encor Derrière elle faisait lire : Argumentabor.
Despréaux avait ainsi étudié dans toutes s phases l’existence de ce couple malheureux ; auss après l’assassinat1 2 des époux Tardieu par les frèr-i Touchet, sut-il, mieux que personne, tracer lei lamentable histoire.
Rentré dans la cour du Palais, Boileau se trouva face à face, et, pour ainsi dire, dans la familiarité c ses autres héros. Le perruquier Didier-Lamou
1. La première victime de cette mégère du quai d Orfèvres était son mari. Écoutez plutôt Gui-Patin dans Lettre du 25 Août 1660 : « Le lieutenant criminel est il fort malade, sa femme, qui est une mégère, l’a battu enfermé dans la cave : c’est une diablesse pire que la femn de Pilate. Elle est fille de Jérémie Ferrier, jadis ministi' de Nîmes révolté. »
2. Boursault, dans l’une de ses Lettres , parle ainsi de a assassinat : « Hier, jour de saint Barthélemi, on fit ur
Il des personnages du Lutrin , habitait avec Anne • isson, sa perruquier e, vis-à-vis de la maison de
litable Saint-Barthélemi du lieutenant criminel et de sa lime : et c’est une chose assez extraordinaire, pour j tre pas récitée en langage commun .
Hier, près du cheval de bronze,
Entre l’heure de dix et d’onze,
On assassina (grâce à Dieu)
Feu messire Jacques Tardieu.
Ce grâce à Dieu par parenthèse Ne dit pas que j’en sois bien aise :
Mais quand un malheur nous advient,
Comme c’est de Dieu qu’on le tient,
Et qu’il est la première cause Qui fait arriver toute chose,
Lorsqu’il condamne ou qu’il absout,
On luy doit des grâces de tout.
Ainsi, quoy que chacun en pense,
Soit châtiment, soit récompense,
Soit qu’il ait souffert le trépas Pour aller là-haut ou là-bas.
Soit qu’il se chauffe en purgatoire ;
Hier, si j’ai bonne mémoire,
On assassina (grâce à Dieu)
Feu messire Jacques Tardieu.
Pour madame la Lieutenante,
Si bien née et si bienfaisante,
D’un seul coup de barre de fer On lui mit la cervelle à l’air :
Et sa belle âme, à la même heure,
Voyant démolir sa demeure,
S’en alla par un si grand trou...
Je n’ai pas besoin de dire où.
Lettres nouvelles de feu monsieur Boursault, etc. 4e édit, iris, 1722, tom. I, pag. 188.
Jérôme Boileau. Le plat à barbe et le carquois, 5vant d’enseigne et d’armes parlantes à l’héroï e barbier, se voyaient sous le perron de la Sait® Chapelle. Au-dessous, et formant amphithéâ: , s’ouvrait l’échoppe savante de Barbin :
Sur le perron antique
Où, sans cesse étalant bons ou mauvais écrits,
Il vendait aux passants les auteurs à tout prix.
Maintes fois Boileau avait pu y voir, comme d s une scène des Femmes savantes , Cassagne et Co , La Serre et Chapelain, s’y escrimant seul à seul, i C’est aussi dans ce voisinage que tous les ht s de la comique épopée : Claude Auvry, le trésori ; Jacques Barrin de la Galissonnière, le grand chant ; Gueronet, dont il fit le prudent Gilotin; Sidrac, e chevecier ; Brontin, le sous-marguillier, et Boiru -, le puissant porte-croix , vivaient, s’agitaient sou e regard de Boileau et se drapaient pour la satire. 1 haut de sa guérite sur les toits, son Parnasse aéri , le malin Nicolas guettait au passage tous s hommes d’église. A chaque grande fête, il sui r d’un complaisant sourire la pompe dévote de le s processions, défilant longuement dans ce Marc - Neuf dont il vanta « les paisibles bourgeois » t s’arrêtant non loin de ce mai de la Basoche s 3
juel il devait plus tard faire asseoir la Discorde.
; Au milieu de ce monde grave et comique qui jigitait dans cet étroit espace, pour les menus plaies de sa muse, Despréaux avait pourtant su distinier une personne en qui son esprit moqueur ne ouva rien à reprendre et que son cœur put aimer : ijtait Marie Ponchet, qu’on appelait dans le monde ademoiselle de Brétouville, fille très spirituelle, au re de Brossette, et nièce d’un chanoine de la lainte-Chapelle.
1 Despréaux, jeune homme encore, l’avait connue îez Jérôme, son frère, dont elle venait, en voisine, iLsiter souvent la femme. Séduit par les charmes de •m esprit plus encore que par les grâces de sa peronne, il s’était peu à peu laissé entraîner à nourrir our elle quelques-unes de ces pensées d’amour lont sa plus célèbre satire devait le faire croire jicapable. Amant adroit, il s’était glissé, pour parienir jusqu’au cœur de la nièce, dans la familiarité : e l’oncle. Afin même de satisfaire aux goûts du ieux chanoine et de justifier, pour ainsi dire, son ; ssiduité chez lui, il avait consenti, malgré sa répugnance et ses récents ennuis, à reprendre ses études ur la théologie ; il était retourné sur les bancs de la Sorbonne pour y apprendre une seconde fois ce qu’il avait mis tant de joie à désapprendre.
L’amour le voulait ainsi. L’esprit du pauvre B leau se mettait à la torture pour satisfaire ai] désirs de son cœur. Si chaque soir, en effet, il n’e pas rapporté de l’entretien des casuistes quelqu arguments nouveaux, le chanoine n'eût peut-êt pas dormi en l’écoutant, et notre apprenti docte n’eût pas goûté, auprès de la nièce, les instants • délicieux loisirs que lui valait ce bienheurei somme.
Ce chaste amour, éclos sous le toit d’un chanoii et nourri à ses plus douces heures d’études litt< raires et de pensées théologiques, se termina d’ui façon digne de ce pieux patronage et de ces entri tiens.
Ce ne fut pourtant pas par le mariage.
Quand le vieux chanoine mourut, Marie de Br touville se trouva, pour ainsi dire, orpheline; • pauvre, abandonnée comme elle l’était, le cloîti dut être son seul asile. Malgré la douleur de De préaux, aussi dénué, aussi désespéré qu’elle, Mar se fit religieuse dans un couvent du faubourg Sain' Germain. Cédant à un dernier élan de sympathie Boileau fut tenté de faire comme elle; sa piem résolution fut même tout d’abord si forte qu’il e fit confidence à son amie. Ravie alors, mademoisel de Brétouville lui conseilla de se faire pourvoir e
hur de Rome du prieuré simple de Saint- Paterne i diocèse de Beauvais, bénéfice possédé par son îcle le chanoine, et qui se trouvait vacant malgré s prétentions de l’évêque de Beauvais qui en était collateur. Despréaux se laissa persuader, il fit des émarches et parvint à se faire pourvoir. Mais il en :sta là : une fois en possession du bénéfice, et en ,eine jouissance de ses revenus, il oublia le reste, a plutôt il en eut peur. Des vœux à prononcer, habit ecclésiastique à revêtir, tout cela l’effraya, ar malheur, son amour qui commençait à s’éteinre ne fut pas assez fort pour venir en aide à la reliion et réchauffer ses résolutions : il resta donc laïc, :>ut en percevant des revenus ecclésiastiques. M. de -amoignon lui fit remarquer plus tard l’irrégularité e cette conduite, et l’engagea, pour la sûreté de sa onscience, à se démettre du bénéfice ou à entrer éfinitivement dans les ordres, pour jouir légaleîent des revenus. A cette dernière proposition, )espréaux eut si grande peur, qu’il rendit, sans plus ttendre, son prieuré à l’évêque de Beauvais. C’était ne première pénitence qu’il s’imposait pour le aonde ; il s’en imposa une autre pour l’Eglise, et ce üt une bonne action : il supputa tout ce qu’il avait étiré de son bénéfice depuis le temps qu’il en jouisait, et toutes les sommes qui en résultèrent, il les
consacra à compléter la dot non encore payée mademoiselle de Brétouville. Ce bienfait est le de nier, mais non pourtant le seul souvenir que B( leau donna à cet amour. Souvent il avait cherche voir celle qu’il avait tant chérie : il s’était plu à en autour des murs du couvent où elle était reclu Un jour même qu’il en revenait, passant par le J. din des Plantes, il se prit à rêver, et, insensiblemei à composer cette gracieuse chanson, que Lamb< mit plus tard en musique, et qui se termine par c vers restés célèbres :
Mon cœur, vous soupirez au nom de l’infidèle,
Avez- vous oublié que vous ne l’aimez plus?
Pauvre Boileau ! c’est qu’il l’aimait encore. C jolis vers et la bonne action que j’ai rappelée tou l’heure suffiront pour le prouver à ceux même c prétendent que Boileau eut un cœur froid et obs nément insensible.