LA CHAMBRE DE LA RUE DU VIEUX- COLOMBIER
es soupers chez Boileau. — Ses convives : Racine, Molière, La Fontaine, Chapelle. — Des vers de Cha- ! pela in pour pénitence. — Une visite de Boileau chez , Chapelain. — Les étrennes de Boileau à Molière. — Comment fut créé le Sganarelle du Médecin malgré lui. — Fin des réunions. — Boileau chez le cardinal de Retz et à Bd ville. — Un rébus inédit.
L’amour cependant, et en cela ses détracteurs .liraient presque raison, ne fut qu’un sentiment pasjager dans le cœur de Boileau ; l’amitié, au contraire, y tint toujours sa place et le remplit tout
I ntier.
i Dès le premier jour qu’il connut Racine, Desréaux l’aima, et ce fut pour toute sa vie. Molière, .a Fontaine, Chapelle, ses autres amis, le trouvèrent ussi toujours d’un commerce sûr et fidèle. Ses amités pourtant, à n’en juger que par sa liaison avec auteur à’Esther , commençaient souvent d’une matière assez étrange. Ainsi, il suffit d’une ode de latine critiquée par Boileau pour qu’un mutuel
désir de se connaître naquît tout à coup en eu: il suffit d’une entrevue, pour que l’estime s’ensuiv C’est que la sympathie est innée entre de te hommes; dès le premier regard, ils se comprennen D’ailleurs, comme Gillot le chanoine, dont la maisc l’avait vu naître, Despréaux voulait que ses amiti tournassent autant au profit de l’esprit que du cceu il voulait entre lui et ses amis cett e double symp, thie, élément indispensable des franches liaisons d littérature, alors que l’esprit vient confirmer lecho, que le cœur a fait. Les personnes dignes de cet distinction sont rares; les amis de Boileau le furej comme elles, et, hormis Valincourt, je ne pou rais guère en citer d’autres que ceux que j’ai dé nommés.
Pour les recevoir dignement et à l’aise, pour co: verser avec eux, à leurs heures et en toute liber d’esprit, Despréaux se trouvait assez mal chez Jér me, son frère ; quoiqu’il n’eût guère plus d’amis qi Socrate, son étroit réduit au quatrième étage n’e pu les contenir, et, dès la première réunion, l’ht meur grondeuse de sa belle-sœur les eût fait fui Despréaux le comprit, et, prenant l’avance sur 1 ennuis que causeraient à ses hôtes les embarras d logis et les cris de la dame du lieu, il loua un pet appartement au fond du faubourg Saint-Germaii
ians la rue du Vieux-Colombier, selon Titon du nilet, le seul qui nous ait transmis ce détail r. Quelle prudence ! ou plutôt quelle peur du bruit !
1 mettait la Seine et une bonne moitié de Paris ;ntre sa belle-sœur et la chambre paisible où il vouait réunir ses amis. Aussi y fut-il en paix, malgré e voisinage quelque peu bruyant d’un cabaret fameux )ù s’abreuvaient les chantres de Saint-Sulpice et où, :ent ans plus tard, l’abbé de Voisenon allait encore boire.
C’est donc là, dans un coin obscur de la grande cité, que, fuyant tout le monde, et ne cherchant qu’eux-mêmes, se réunirent ces cinq hommes si éminents par leur génie et pour qui cette intimité même semble consacrer un titre nouveau, plus rare que tous les autres.
Ils s’assemblaient trois fois la semaine pour souper gaiement et se lire leurs ouvrages. Chacun apportait son écot pour le festin, puis son œuvre pour la lecture et la discussion critique. Il y avait toujours
i. Le Parnasse françois, p. 112. — Cette maison appartenait peut-être à quelque parent de Boileau et peut-être aussi resta-t-elle dans sa famille. En 1781, nous retrouvons, dans cette même rue du Vieux-Colombier, ce M. Gin, traducteur de Pindare, qui était par sa mère arrière-neveu du satirique.
là quelque satire ébauchée, des scènes de coméd ou de tragédie, à essayer, comme disait Scarror chacun se faisait le patient à son tour, et les autre pour le juger, ne faisaient jamais abnégation de lei caractère. Devant cette sellette littéraire, Despréai se montrait, comme toujours, brusque, iranchan mais franc et loyal ; Racine d’une gaieté discrète mais malin et railleur ; Molière restait rêveur, attei tif et mélancolique ; La Fontaine dormait quelque fois, se réveillait pour rêver, ou s’échappait soudai en naïvetés spirituelles, en saillies pleines de finess; et de bonhomie. Quant à Chapelle, il était 1 comme chez Crenet et Boucingault, les illustre cabaretiers, « où les muses et les grâces, comm nous dit Bernier, son ami, savoient attirer sur se traces tout l’esprit de Paris. » Toujours bruyant gai, spirituel, il étincelait; et nous pourrions ajou ter, pour continuer la citation, que, dans le pet appartement de la rue du Vieux-Colombier, comm au cabaret de la Pomme-de-Pin, « les faux plai sants n’avoient garde de se faire voir, car, à l’ombr seule, Chapelle devinoit un fat et le tournoit ei ridicule. »
Malgré les goûts connus de ce dernier convive, 1 chère était assez maigre dans ces soupers plutô littéraires que sensuels. Despréaux n’avait pas pré
endu faire de son délicieux réduit une succursale gastronomique du fameux ordre des Coteaux; loin je là, c’était chez lui comme ce fut plus tard chez mademoiselle Quinault, rue d’Anjou-Dauphine, aux célèbres soupers de la société du Bout-du-Banc : l’écritoire était le plat du milieu. C’était comme la coupe des libations circulant de mains en mains idans les repas antiques. Le souper était fini quand t elle disparaissait.
| Alors, par ordre de Boileau, l’on apportait et l’on plaçait au milieu de la table dégarnie un large in-folio : la Fucelle de Chapelain.
Toujours ouvert sous les yeux des convives, ce livre devait rester là, non pas, — et vous le pensez tous ainsi, — comme le code du bon goût, l’évangile littéraire, mais comme le livre maudit, l’œuvre de pénitence. Les statuts de la réunion le voulaient ainsi. A chaque faute grave que commettait un convive contre le goût, on le condamnait à lire vingt vers de Chapelain,
Le froid, sec, dur et rude auteur.
C’était la peine du talion appliquée dans sa plus directe rigueur. L’arrêt qui forçait à lire la page entière, dit Louis Racine, était assimilé à un arrêt de mort.
Ces sentences burlesques, bien dignes d’un tribu nal présidé par Boileau, et qui tournaient plutô encore au profit de la satire qu’à celui du bon goût frappaient le plus souvent Chapelle, à qui le vii inspirait presque toujours les propos grivois d’ur trop franc parler, et dont les meilleurs jours étaien ceux où sa gaieté avinée n’allait pas jusqu’à l’ivresse.
Quelquefois, pour leurs amusantes mystifications, les quatre amis, Racine et Boileau surtout, ne s’en prenaient pas seulement aux œuvres, mais aussi à la personne du pauvre Chapelain. Voici par exemple k récit d’une petite farce qu’ils lui jouèrent. Nous le devons à M. Sainte-Beuve qui a trouvé le fait dans un manuscrit inédit de Brossette appartenant à M. Feuillet de Conches. Il y aurait témérité à raconter après le charmant Causeur du Lundi. Nous allons donc le laisser parler :
a Un jour Racine, qui était aisément malin quand il s’en mêlait, eut l’idée de faire l’excellente niche de mener Boileau en visite chez Chapelain, logé rue des Cinq-Diamants, quartier des Lombards. Racine avait eu à se louer d’abord de Chapelain pour ses premières odes, et avait reçu de lui des encouragements. Usant donc de l’accès qu’il avait auprès du docte personnage, il lui conduisit le satirique qui
éjà l’avait pris à partie sur ses vers, et il le préimta sous le titre et en qualité de bailli de Chereuse, lequel, se trouvant à Paris, avait voulu contre un homme de cette importance. Chapelain s îe soupçonna rien du déguisement ; mais, à un noment de la visite, le bailli, qu’on avait donné omrne un amateur de littérature, ayant amené la ;onversation sur la comédie, Chapelain, en véritable îrudit qn’il était, se déclara pour les comédies italiennes et se mit à les exalter au préjudice de Molière. Boileau ne se tint pas; Racine avait beau lui faire des signes, le prétendu bailli prenait feu et allait se déceler dans sa candeur. Il fallut que son introducteur se hâtât de lever la séance. En sortant, ils rencontrèrent l’abbé Cotin sur l’escalier, mais qui ne reconnut pas le bailli. Telles furent les premières espiègleries de Despréaux et ses premières irrévérences. Le tout, quand on en fait, est de les bien placer. »
La réunion des quatre amis tint pendant quelques années dans le petit logis de la rue du Vieux-Colombier. En 1663, l’amitié qui en faisait le lien et le charme, était dans toute sa force. C’est cette annéelà même, au Ie* janvier, que Despréaux y donna, pour étrennes, à Molière, des stances où il le console des critiques malveillantes qu’on prodiguait à sa
comédie de V École des Femmes , jouée peu de jou auparavant. Laisse, lui dit-il en finissant,
Laisse gronder les envieux,
Ils ont beau crier en tous lieux Qu’en vain tu charmes le vulgaire, Que tes vers n’ont rien de plaisant ; Si tu savais un peu moins plaire,
Tu ne leur déplairais pas tant.
Ces vers, sauf tout autre mérite, ont au moin celui d’être vrais, et de préluder par leur accent sin cère à la Critique de V École des Femmes, cette comédi< charmante qui fut représentée quelques mois plu: tard, et que, vers ce temps, Molière esquissait dam le cercle de ses spirituels amis. Sa farce du Fagotteux, qu’il commençait à retoucher alors, se refil aussi dans la même société, et c’est sous son inspiration, qu’elle devint la délicieuse comédie du Médecin malgré lui . Boileau, qui aimait toujours à causer des gens de son voisinage, avait fait devant Molière un si amusant portrait du perruquier Lamour ; il avait décrit d’une si récréative manière les scènes ! bouffonnes de son ménage, que le grand comique n’eut qu’à choisir dans ces mille traits épars pour dessiner le caractère si rond et si franc de son faiseur de fagots.
iLa scène plaisante où Martine gourmande l’ivro- 3 Sganarelle avait été prise sur le fait, par Desaux lui-même, dans l’échoppe du barbier, un ir sans doute qu’il lui rajustait la perruque d’une I in avinée et sous le feu des reproches pressants i sa femme. Cette bonne querelle conjugale, qui Ivait rien perdu de sa vivacité comique en pasi :t par la mémoire du satirique, Molière l’avait fait jtrer toute palpitante dans sa comédie ébauchée, ijcine, nous l’avons déjà dit, devait aussi plus d’un lit plaisant à la conversation de Despréaux et i|x souvenirs ravivés dans ses propos. Chapelle, I, n’y gagna que le charitable ennui de quelques jns conseils mal écoutés, et la piqûre de quelques I grammes, telles que celle-ci décochée par Boita :
Tel bon ivrogne du Marais Fait des vers qu’on ne lit guère ;
Il les croit pourtant fort bien faits,
Et, quand il cherche à les mieux faire,
Il les fait encor pliis mauvais.
jiis le spirituel ivrogne, comme la plupart des mmes de plaisir, était de composition facile; il «sait surtout bon marché de ses vers, avouait qu’ils lient négligés, et, d’ailleurs, se croyait assez vengé Despréaux quand il avait dit : « Lui, ce n’est
qu’un bon bœuf qui trace bien son sillon, » ou b i encore : « C’est un vaniteux qui fait débauche ài manière, moi, je me saoule de bon vin; lui s’enr; de ses vers. » Ces petites vérités ne nuisaient po t à leur amitié, elles ne blessaient personne dans t cercle de bons esprits, qui s’estimaient trop pc: craindre de se juger.
Jusqu’en 1665 rien ne les désunit et ne relâcha: lien de leur intimité; mais, à cette époque, uner * son d’amour ayant rapproché Racine de la Chair* meslé et des comédiens de l’hôtel de Bourgogî dont elle faisait partie, un petit froid , comme <j naïvement Titon du Tillet, s’ensuivit entre lui : Molière. Cette froideur entre les deux amis su:: pour détruire la société. Chacun s’en détacha pc: d’autres distractions, ou pour d’autres compagnie
Racine s’abandonna de plus en plus à la Chair * meslé, et Molière, aux soins de son théâtre ; Chape î ne quitta plus les tavernes; La Fontaine se don^t tout à la maison de madame de la Sablière ; quJ à Boileau, il se mit à hanter le monde.
Déjà on l’avait vu, quelques années auparavai , fréquenter l’hôtel de Rambouillet et y lire ses pi • mières satires dans le salon bleu d’Arthénice. . coterie de Chapelain, qui s’y trouvait en nombi l’avait assez dédaigneusement accueilli ; éveillée p|
quelques traits mordants, la colère de ces grands écrivains avait même été jusqu’à la menace ; mais il s’en était raillé en disant: «Je serai honnête homme et je ne les craindrai pas. »Puis, loin de renier devant qui que ce fût ses convictions et ses haines littéraires, il n’avait plus cherché qu’à se faire introduire dans quelques autres nobles maisons, pour y lire ses satires.
Madame de Guénégaud, qui habitait alors l’hôtel que le palais de la Monnaie a remplacé, l’admit dans la société choisie qu’elle y réunissait. C’est là que Despréaux fut prié de lire sa troisième satire. Selon les Mémoires de Coulanges et une lettre écrite par Pomponne à Arnault d’Andilly son père, mesdames de Sévigné, de Feuquières et de La Fayette, MM. de La Rochefoucauld, de Sens, de Saintes, de Léon, de Caumartin, qui s y trouvaient ce soir-là, applaudirent fort à l’urbanité spirituelle des vers du poète, et à son adresse singulière à gazer les plus grossiers détails, pour les rendre dignes d’être décrits dans les meilleures compagnies.
Tout ne se passait pas en lectures poétiques dans ces réunions de poètes et de grands seigneurs. Après les grands jeux de la muse, les petites récréations de l’esprit y était admises. On y jouait aux énigmes en prose ou en vers, et, pour ces dernières, le Recueil de
l’abbé Cotin, qui a fourni à Boursault celle aux rs peu inodores que vous connaissez, était lui-m ie consulté ; enfin les énigmes à figures, les rébus ava it aussi leur tour. Le grand Condé et son fils, mons r le duc, y excellaient. Un jour ils en envoyèrent q [ques-uns en défi aux Œdipes de Bâville, c’est-à- e à M. de La Rochefoucauld, à Chapelle et à Boil u qui étaient alors les hôtes de M. de Lamoignon, s s’en tirèrent de leur mieux, et, pour riposter à ari s égales, se mirent à dresser en bonne forme un n s qu’ils leur envoyèrent pour réponse. Le Charivar t Y Illustration, qui ne s’attendaient pas à pareils vaux, n’en donnent pas de meilleurs. Afin que v 5 en soyez sûrs, nous allons laisser parier Brosse 1 qui, dans ses Mémoires autographes1, conservés ii Bibliothèque nationale, donne l’histoire de l’énig i et son explication :
a M. Despréaux m’a raconté, dit-il, qu’étani. Bâville, chez M. le premier président de Lamoignô avec M. le duc de La Rochefoucauld et M. de . Chapelle, un jour M. le prince de Condé et M.j duc son fils, qui étoient dans le goût des rébus , éc virent à M. de La Rochefoucauld, et lui proposèrc* quelques rébus à expliquer. Il s’en tira comme il pi avec le secours de la compagnie.