D’AUTEUIL
Despréaux chez Dongois, son illustre neveu. — Ce 2 pense de lui madame Arouet. — Boileau s’enfuit 1 Cloître Notre-Dame. — Pourquoi. — Le Cloître et s souvenirs. — Despréaux à Bourbonne. — Ses infirm s et ses plaintes. — Boileau, propriétaire. — Son jardi 1 Auteuil. — Ses domestiques. — Ses convives. — M. ■ verrier. — La dernière promenade du vieux poète. — 1 mort.
En 1679, Despréaux perdit son frère Jérôme, de il était resté l’ami fidèle et l’hôte assidu. Ce mort le laissait plus solitaire que jamais. Pour poète célibataire, plus de société intime désorma plus de centre joyeux, plus d’intérieur : l’isoleme et toutes ses tristesses allaient l’assaillir. Il en e peur, et, craignant que sa philosophie ne fût pas
jplus forte contre de tels ennuis, il alla demander ] asile à son neveu Dongois, qui, lui aussi, demeurait 'dans la cour du Palais. On l'accueillit à bras ou- I verts. Le pauvre homme, qui du fond de son cœur 'avait déjà adressé mille poignants regrets au quartier chéri que la mort de son frère lui faisait déserter, en fut cette fois quitte pour la peur. 11 renfonça bien vite et tout joyeux l’élan de ses adieux anticipés.
Il pouvait donc espérer de mourir au lieu où il était né, au milieu de ce monde bourgeois qu’il aimait tant 1
Dongois 11’était que de quelques années plus jeune que Despréaux son oncle, car il était le fils aîné de cette sœur Anne dont nous avons constaté le mariage quelque temps avant la naissance de notre poète. C’était un homme grave et quelque peu important, se croyant en droit de prendre, à cause de sa charge de greffier en chef du Parlement, certains airs de dignité prétentieuse. Boileau, qui ne l’en aimait que mieux, tout ridicule bien constitué étant une bonne fortune pour son esprit railleur, ne l’appelle jamais que M. Dongois, mon illustre neveu; et Voltaire, qui, tout jeune et déjà moqueur, avait hanté sa maison, a dit de lui, avec sa justesse d’expressions ordinaire, en s’adressant à Despréaux :
Chez ton neveu Dongois je passai mon enfance,
Bon bourgeois qui se crut un homme d’importance.
Il ne faudrait pourtant pas toujours croire ail sur parole le fils du notaire Arouet dans tout qu’il débite de médisant sur Despréaux et sur sa il mille. Madame Arouet, sa mère, n’aimait pas satirique depuis qu’il avait mal parlé du pâtissi, Mignot, son parent, et c’était elle qui, de ses fr quentes visites chez Dongois, n’avait rapporté à sc fils que ce méchant propos sur le poète grondeur « Despréaux est un bon livre, mais un sot homme. ! Le mot est dur et certainement injuste. Boile; chez. Dongois était tout au plus un homme monc tone et maussade, que l’ennui pouvait atteindr mais que la sottise ne gagnait jamais.
Célibataire par système, et ainsi solitaire partou il s’était bientôt trouvé, en dépit de ses espérano] de bonheur, isolé dans cette maison nouvelle, était venu y chercher une famille, il y demanda une douce et franche intimité : il n’y trouvait, av< de froids égards, que de graves études entées si de grands airs. Il s’était amusé quelque temps c cette morgue bourgeoise, mais bientôt la tristess de cette comédie aux scènes glaciales et compassée l’avait gagné lui-même; et, par malheur, quan
ennui le prit, le pauvre homme n’eut pas même ;s ressources d’une bonne santé pour braver ses tteintes.
i Depuis l’âge de vingt-cinq ans, il était tourmenté |ar un asthme qui, loin de guérir jamais, finit par légénérer en une complète extinction de voix. Une lutre maladie, la pierre, pour laquelle, dès l’âge de ix ans, on lui avait fait subir une opération douloueuse qui ne réussit pas, le torturait aussi par interalles. Sous le coup de ces infirmités qui croissaient vec l’âge, il devenait chagrin et morose, et chaque Dur il semblait que, pour porter remède à ses ouffrances, pour calmer les inquiétudes de son sprit aigri, les soins empressés d’une épouse douce t aimante lui devinssent plus nécessaires. Tout le îonde le croyait ainsi, et lui-même se prenait parois à en avoir la pensée. Un jour même, Brossette ietant marié, il fut presque tenté de suivre son Lxemple. Il ne fit pas à cette occasion une de ses sorties ordinaires contre le mariage; loin de là, il lia presque jusqu’à démentir ses convictions passées, 1 félicita son ami : « A mon avis, lui écrivit-il, ous ne pouviez rien faire de plus judicieux. Quoique j’aie composé, animi gratia , une satire contre es méchantes femmes, je suis pourtant du sentinent d’Alcippe, et je tiens, comme lui,
. . . Que, pour être heureux sous ce joug salutaire.
Tout dépend en un mot du bon choix qu’on sait faire. !’
Il ne faut point prendre les poètes à la lettre : jourd’hui c’est chez eux la fête du célibat, derr n c’est la fête du mariage. »
Par malheur, comme il était dans ces bonnes 5positions, survint un événement qui lui remit n mémoire tous ses griefs contre le mariage, tous ses plaintes passées contre les ménages, leurs enr is et leurs embarras.
La fille de Dongois se maria avec M. Gilbert ;s Voisins, homme de haute robe; et ce mariage, îi comblait tous les vœux du greffier, qui satisfai it enfin à toutes les espérances de sa vanité, ne fut n fléau que pour le poète vieux garçon.
Sitôt la noce finie, en effet, le jeune mén e vint s’établir dans la maison de la cour du Pal Tout le logis en fut envahi, même la chambre u poète, ce réduit solitaire où il se blottissait dans s plus douces, ses plus égoïstes habitudes de céli taire. Force lui fut donc de déguerpir, de céder gîte et son lit.
C’est au cloître Notre-Dame, chez un vieil aÿ de sa famille, l’abbé Emery Dreux, sous-chantre t chanoine de la métropole, qu’il alla s’établir alo.
comptant bien y maugréer tout à son aise contre le mariage.
Dès le mois d'octobre 1683, peu de jours après les noces de sa petite-nièce, nous le trouvons au cloître : une lettre que lui adresse Maucroix nous l'atteste; mais en même temps, chose plus étrange, nous le retrouvons aussi toujours au logis du greffier. C'est que Dongois, le neveu, avait cru prudent de ne pas éloigner tout à fait de sa demeure un oncle comme Despréaux, qui déjà vieux, maladif, célibataire et riche, était une vraie pâture d’héritier. Il le ménageait donc toujours, le gardait de près, et même, afin de l’accaparer mieux, chaque jour le retenait à sa table. Le soir seulement, lorsque sa présence n’était pas utile à sa tranquillité d’héritier, mais commençait au contraire à gêner la famille, il le congédiait. Et Boileau subissait le joug de toutes ces volontés; oncle débonnaire, il se laissait aller à tous ces caprices. A peine grondait-il quelquefois, et encore ce n’était qu’en vers. Sa muse seule recevait les confidences de ses plaintes. Voici l’une des plus amères :
Je vieillis et ne puis regarder sans effroi
Ces neveux affamés dont l’importun visage
De mes biens à mes yeux fait déjà le partage ;
Je crois déjà les voir au moment annoncé,
Qu’à la fin sans retour leur cher oncle est passé.
Sur quelques pleurs forcés qu’ils auront soin qu’on voie,
Se faire consoler du sujet de leur joie.
Il voyait donc bien, le malheureux, tous les chagrins du célibat, il devinait bien tous ses ennuis et la triste fin de cet isolement prolongé ! Pourtant il ne cherchait pas à s’en affranchir. Il s’obstinait même à rester tout le jour chez Dongois, malgré les causes d’ennui qui, à toute heure, s’accumulaient pour lui dans ce logis.
Madame Gilbert de Voisins avait eu successive- 1 « ment deux fils qui, grandissant dans la maison, étaient bientôt devenus des enfants terribles pour < Boileau. Le pauvre homme! la paternité n’était pas t venue lui apprendre à aimer les enfants, et il s’en- : nuyait de ces jeux qui eussent dû le distraire. Leur bruit le chassa presque ; il fit effort sur lui-même et sur ses habitudes de dépendance. Afin d’avoir où se retirer, s’il s’exilait tout à fait de cette demeure turbulente, il acheta sa maison d’Auteuil.
De tout temps il avait aimé la campagne. La maison des Préaux à Crosne avait fait les délices J de son enfance; une petite métairie, que son père h possédait au pied de Montmartre, vers Cligmancourt. avait été l’un des séjours préférés de sa jeunesse.
r, tous les calmes plaisirs de cet heureux temps, utes les joies naïves de la solitude champêtre que, us d’une fois déjà, il avait retrouvée à Bâville au- *ès de son excellent hôte, M. de Lamoignon, il .pérait les goûter bien mieux encore dans ce itit logis d’Auteuil, où il serait enfin seul et laître.
Les soins de la propriété, les embarras d’un déménagement si ennuyeux « pour un homme de lettres ji a des livres, des bijoux et des tableaux », ainsi a’il l’écrit à Brossette; les réparations à faire exéiter, les relations avec les ouvriers, toutes émoons nouvelles pour lui, suffirent quelque temps à : distraire. Mais, quand tout fut fini, et comme il lait jouir enfin de son bonheur et entrer pour nsi dire en pleines fonctions de propriétaire, son itinction de voix, la plus cruelle de ses infirmités, reprit. Forcé sitôt de quitter cette retraite qu’il était créée, et qu’il n’avait eu que le temps de îver délicieuse, il partit pour les eaux de Bouronne, se hâta d’y guérir, et revint incurable.
Quels ennuis l’attendaient au retour ! Jamais son xistence n’avait été plus perplexe. Devait-il se conner tout à fait à Auteuil, continuer à vivre chez )ongois, comme par le passé, ou demeurer définivement au cloître? Que devait-il faire? Personne
ne l’ignorait plus que lui. Dans ce doute affreux, ne put qu’écrire à Racine, son seul, son véritaf ami : « Je ne sais pas trop le parti que je prend à Paris. Tous mes livres sont à Auteuil, où je j puis plus désormais aller les hivers. J’ai résolu prendre un logement pour moi seul. Je suis ]| franchement d’entendre le tintamarre des noi: rices et des servantes, je n’ai qu’une chambre point de meubles au cloître. Tout ceci soit ■! entre nous; mais, cependant, je vous prie de 1 mander votre avis. N’ayant pas de voix, il me h . du moins de la tranquillité. Je suis las de me sac fier au plaisir et à la commodité d’autrui. Il n’ : pas vrai que je ne puisse bien vivre et tenir sv mon ménage; ceux qui le croient se trompent gr<isièrement. D’ailleurs, je prétends désormais mei * un genre de vie dont tout le monde 11e s’accomm • dera pas. J’avois pris des mesures que j’aurois e cutées si ma voix ne s’étoit pas éteinte. Dieu ne * pas voulu. J’ai honte de moi-même, et je rougis < ; larmes que je répands en vous écrivant ces demi ; mots. » Cette lettre est vraiment douloureuse; 1 y pressent toutes les douleurs d’un homme infir ; de corps et faible d’esprit. Despréaux se révèle i tout entier : c’est bien toujours « le meilleur hom î du monde », comme Racine 11e cesse de i’écrir i
es fils, l’homme qui n’eut jamais ni griffes, ni ents, et ne fut cruel qu’en vers. S’il est quelque eu morose, ce n’est que par l’excès des souffrances ;
! se repent d’ailleurs, il pleure d’être ainsi, et ces irmes, qui suivent de si près ce qu’il a dit de ses acrifices pour autrui, prouvent qu’il est tout prêt à e sacrifier encore.
En effet, il fut trop faible pour prendre une résoution et s’affranchir tout à fait de la tutelle de Don- )ois. Six ans après cette lettre, il venait encore oger chez eux : « Je vous écris ceci de chez j/I. Dongois, » dit-il dans une lettre à Racine du 8 juin 1693. L’adroit greffier n’avait donc pas lâché a proie !
Boileau, toutefois, lui appartenait moins. Il avait ris à Auteuil des habitudes d’indépendance. Afin ’e rester libre, il préférait, par les froids les plus udes de l’hiver, cette demeure perdue, au logis de i cour du Palais.
Il avait enfin à Auteuil un ménage complet, et eux domestiques pour le servir. C’était d’abord ean Benoît, cumulant près de lui la double charge ie valet de chambre et de cocher et qu’il garda oujours, en dépit de ses distractions et de ses étourieries, qui lui faisaient parfois garder « très poétiquement », douze jours entiers, dans la poche de
son justaucorps, une lettre adressée à son maîtr i Élisabeth-Marie Sernin était la gouvernante ( i poète. C’était la même qui devait le servir jusqu sa mort, et dont Hamilton lui parle dans ces ven;
Vous devez pour un temps et quitter le sublime.
Et vous arracher à Babet.
Enfin, le jardinier Antoine Riquié,
Antoine, gouverneur de mon jardin d’Auteuil,
complétait ce personnel recommandable. Ce bra homme était un serviteur*immeuble, et il fais<'Ul réellement partie de la propriété. Boileau l’av» trouvé dans la maison en l’achetant, et il l’y laisU quand il la revendit.
Entouré de ces gens simples et dévoués, le potj<| sexagénaire vécut aussi doucement et goûta auta; de repos que ses souffrances pouvaient lui en laissef ; Par malheur, même au sein de cette vie calme ! régulière, sa santé ne se rétablit pas. Tous les joii* il se voyait mourir en détail. Ses yeux s’étaiei affaiblis, et par degrés il perdait le sens de l’ou En 1706, sa surdité était presque complète. M; son esprit au moins était libre d’inquiétudes, nu peine morale n’aggravait les souffrances de s<
Ips. La mort de Racine, arrivée en 1699, fut son l chagrin pendant dix années, jouissant d’une assez honnête fortune qui repo- ; surtout sur une rente que lui servait la ville de [ )n, « la mère nourrice de ses muses naissantes » 1 ; i douze mille écus de l’héritage de son père, et Jin sur les bienfaits du roi , Despréaux n’avait outre souci que l’emploi de ses libres loisirs. Trop lux pour écrire encore, poète émérite,
Reste des grands talents, survivant même aux siens,
nme l’a si bien dit J. Chénier, et comme son a sur Namur et sa triste satire de Y Equivoque le mveraient au besoin, il ne s’occupait plus que de culture de ses jardins. Il soignait lui-même ses gnifiques plans de pêchers; répétait à Antoine préceptes qu’il tenait de la Quintinie lui-même, ur la greffe et l’émondage ; puis, l’été venu, il voyait à ses amis, à madame de Caylus surtout, plus beaux fruits de sa récolte. A d’autres insîts, il oubliait mieux encore ses souffrances : il lit tout aux amis qui le venaient voir. Hôte joyeux i spirituel, il les accueillait tous, grands ou pauvres,