‹ Paris démoliChapitre 55 sur 108 · Tome II, page · texte numérisé non relu

Tome II, page

Les moulins1, que le flot montant de la grande ille venait enfin trouver sur leur sommet solitaire, urent prendre le parti de déguerpir. Descendant lihin-caha la butte Saint-Roch, ceux-ci furent por- ,;s à Montmartre, ceux-là s’en allèrent à la montage Sainte-Geneviève, d’ou ils ne tardèrent pas à être iélogés par de nouveaux envahissements ; alors force ur fut d’aller plus loin. Un de ces moulins existe ùcore à Crouy : il est deux fois centenaire, et porte (mjours au-dessus de sa porte la grossière image du tint patron sous l’invocation duquel il avait été iiptisé à la butte Saint-Roch. Le meunier, son prolétaire, vous dira, si vous voulez l’écouter, son et ses pérégrinations.

C’est de 1668 à 1672 que ces derniers moulins sparurent les uns après les autres. Un burlesque 1 temps, Cl. Le Petit, qui écrivait alors son Paris iicule , voyant que la pauvre butte perdait à ce .‘part tout ce qui faisait son ancienne physionomie,

* put s’empêcher de l’apostropher ainsi dans un ’Uplet ironiquement grotesque :

i. Ces moulins avaient été épargnés, pendant les guerres la Fronde, par une condescendance de Mazarin pour peuple de Paris. « Il deffendit, écrit Cyrano dans sa . tre XXI ( contre les Frondeurs) d’abattre les moulins qui liât autour de la ville, quoy qu’il sceut que, par leur )yen, elle recevoit continuellement force bleds. »

Dieu vous garde de malencontre,

Gentille butte de Saint-Roch.

Montagne de célèbre estoc,

Comme votre croupe le montre,

Oui, vous arrivez jusqu’aux deux.

Et tous les géants seroient dieux S’ils eussent mieux connu la carte Et mis, dans leur rébellion,

Cette butte-ci sur Montmarte (sic)

Au lieu d’Ossa sur Pélion.

C’était être bien cruel pour la malheureuse cc line, qui justement alors disparaissait écrasée so les constructions nouvelles. Il semble pourtant qu\ dépit de celles-ci, trop lentes sans doute à sortir < terre, ce quartier ne perdit pas vite son aspe champêtre, et surtout ne se débarrassa pas aiséme de ses mauvais chemins. Cl. Le Petit, en efft gagnant le large après sa belle apostrophe à la but Saint-Roch, et se garant de la boue le long d murailles fraîchement bâties du palais Mazari s’écrie, dans un second couplet, du même style q le premier :

Mais nous nous enfonçons trop vite Et dans la fable et dans les champs,

Quoique les chemins soient méchants Regagnons l’histoire et le gîte.

Ne nous rebutons pas si tôt,

Courage, nous voilà tantôt

Auprès du galetas de J ule Qui, las du nom de cardinal,

A force de ferrer la mule,

A pris le nom de maréchal.

A défaut de belles maisons pour les border, les ues de la butte Saint-Roch et de la butte des Mouins avaient commencé par prendre de beaux noms. Telle qui part de la rue des Petits-Champs, et gagne, i:n grimpant le long de la pente septentrionale, jusqu’à la rue des Orties, s’appela d’abord rue Royale, |i partir de la rue des Petits-Champs jusqu’à la rue irhérèse; c’est la même qui, débaptisée, après deux iècles, par la Révolution, se nomme aujourd’hui rue les Moulins dans toute sa longueur. La fontaine iont les eaux vives commençaient à baigner le carrefour placé à son extrémité, prit tout d’abord le joli nom de fontaine cT Amour, peut-être par allusion ux dames trop galantes qui en faisaient le centre Ile leurs rendez-vous.

Une rue voisine, en revanche, était placée sous me invocation plus chaste : c’est la rue Thérèse . ion nom est l'un de ceux de la pudique reine Marie- Thérèse, femme de Louis XIV, qui avait bien voulu tre sa marraine. Le nom ici encore était venu vant les maisons. La rue le portait déjà en 1667,

et je ne pense pas que, sauf quelques échoppes, y eût alors beaucoup d’habitations en cet endrc, Trois ans après, en 1670, tout commença à chai ger de face. C’est cette année -là que Lulli vint à butte Saint-Roch et s’y installa en magnifique pr priétaire. Il n’acheta pas moins de 108 toises de t rain qu’il paya à raison de 210 livres la toise, qui faisait une somme totale de 22,680 livres; | c’était beaucoup d’argent alors. Il ne s’en tint p là : en outre de ce premier terrain, qui était pla à l’angle de la rue Sainte-Anne et de la rue d Petits-Champs, il en acquit un autre d’une cont! nance de 72 toises, qui s’étendait au coin de la no velle rue Royale. Sur ces deux emplacements s’él vèrent bientôt deux superbes maisons. Celle qui f bâtie au coin de la rue Sainte- Anne était surto fort belle. On peut d’ailleurs en admirer encore magnifique ordonnance, les riches pilastres d’ord composite, qui donnent un air tout à fait mom mental à la façade ; et les neuf hautes croisées q s’ouvrent sur la rue Sainte-Anne, tandis que ciil autres prennent jour sur la rue Neuve-des-Petit Champs. Au-dessus de celle qui occupe le mili< de la principale façade, se voient encore sculpf dans la pierre plusieurs attributs qui rappellent premier propriétaire. Ce sont des instruments <

îusique, une timbale, des trompettes, des cor- ; ets, une guitare, etc. Des masques de théâtre serj ent de clefs de voûte aux cintres du rez-de-chaussée, t sont une allusion à l’origine de la fortune de idui qui fit bâtir cette belle demeure. Qu’on remarj ue pourtant que ce sont des masques de bacchantes 1 1 de satyres, et l’on verra que ses mœurs dépravées nt là aussi leur vivante enseigne.

C’est là que Lulli vint habiter avec toute sa famille ;

. nais la maison était si vaste, que lui et les siens :tant commodément logés, il y trouvait encore à ouer pour plus de 3,000 livres. Son autre maison lu coin de la rue des Moulins, dont la construction ut achevée en avril 1682, était beaucoup moins onsidérable. Il ne retirait que 1,600 livres de sa ocation totale.

Lulli habita jusqu’à sa mort dans la maison de la ue Sainte-Anne, et, quand il mourut, il laissa au nusicien Lambert, son beau-père, la survivance de pon magnifique appartement, j Cette maison ou plutôt cet hôtel de Lulli était i:ompté parmi les plus remarquables du quartier. (Germain Brice le cite comme tel. Il vient de parler jivec admiration de l’hôtel de Saint-Pouange, qui se • voyait presque en face, sur l’emplacement où l’on la percé la rue Chabanais, et il ajoute : « On dis-

tinguera, de l’autre côté de la rue, la maison qi J. -B. Lulli a fait bâtir; elle est ornée par le deho de grands pilastres d’ordre composite et de quelqu sculptures qui ne sont pas mal imaginées. Gittard donné les dessins de cette maison. »

La partie de la rue Sainte-Anne qui fait face la maison de Lulli fut, à ce qu’il paraît, lente à : construire ; il y eut longtemps un espace vide devai cette belle façade aux neuf croisées. Elle y gagna beaucoup, ainsi que l’hôtel Saint-Pouange, quibo dait d’un autre côté cette espèce de place. Lulli s’aviî un jour d’y faire acte de grand seigneur, et surtoi de bon courtisan.

C’était en 1674, Louis XIV venait de signer ur paix glorieuse. Chacun en faisait des réjouissances notre magnifique musicien voulut que les sienne pussent surpasser toutes les autres en éclat. Il f tirer un feu d’artifice devant sa maison. Le peupl vint le regarder brûler sa poudre et se moqua de lu H. Guichard, associé dépossédé de Lulli, et son plu mortel ennemi, saisit au vol quelques-unes des rail leries qu’on lui décochait, et dans un factum 1 qu’

I . Requête servant de factum contre Bapt. Lully et Sébas tien Aubry , Paris, 1671. — Mémoires de Guichard contr Lully et de Lully contre Guichard , Paris, 1675.

ablia bientôt, il ne manqua pas de lui en renvoyer i s éclaboussures. Revenant sur le compte de ce îalheureux feu d’artifice, il en parle ainsi : « Il I avoit exposé à la risée publique, et il avoit donné ijet à tous les spectateurs de dire hautement que, il n 'avoit pas bien réussi dans le feu qu’il avoit |titrepris vis-à-vis de sa maison, on réussirait mieux celui qu’il avoit mérité en Grève. »

Avec Lulli, les arts ont pris pied à la butte Saint- ,Coch ; la poésie y est aussi venue avec Corneille, c’est ionc presque un Parnasse. Encore un peu de temps, t l’esprit y tiendra boutique. C’est chez le marquis e La Fare, l’ami de Chaulieu, que s’y ouvrira le >remier bureau de vers, chansons et satires; d’aures s’établiront auprès, et la renommée de ces certes, de ces congrès de la gaieté française à la butte Saint-Roch, sera telle bientôt, que nul ne sera leconnu homme de bon esprit, s’il n’y a ses libres entrées : « Personne ne jouit pendant sa vie d’une éputation générale dans le monde ; elle se distribue j)ar nations, et dans les villes par quartiers. Tel est egardé comme un héros dans une île, qui passe oour un fat en terre ferme; et à Paris, où l’on se jique aujourd’hui plus que jamais de décider souverainement des choses, tel est brave au faubourg 1 Saint-Germain qui n’est qu’un poltron au Marais,

et télle brille dans les ruelles de Pile, qui n’est qu’u sot dans les cercles fameux de la butte Saint-Roch.

Voilà ce que disait Momus dans la farce d'Arl qiiin Phaéton, jouée en 1692, et Fauteur qui le faisa parler ainsi était Palaprat, un autre des amis d Chaulieu, comme lui commensal du duc de Ven dôme au Temple, et de M. de La Fare à la butt Saint-Roch.

Dans cette dernière maison, on aurait dû se cor naître assez aux choses du plaisir et du bien-vivr pour ne pas aller jusqu’à l’excès et tomber dans 1 débauche; c’est pourtant ce qu’on n’évita pas. L Fare, vieillissant, sut bien se garder des licences d faux esprit, mais non point, par malheur, de celle de la bonne chère et du bon vin: Il s’y perdit écoutez un peu le chevalier de Bouillon qui le vi dans une de ses journées de débauche, j’allais presqu dire de crapule, et plaignez avec nous un grand siè cle qui mêla de pareils excès à ses grandeurs et vi quelques-uns de ses esprits les meilleurs s’abîmer ei de telles orgies.

Voici donc ce qu’en 17 11 le chevalier de Bouilloi écrivait à l’abbé de Chaulieu : « Je fus voir hier, . quatre heures après-midi, M. le marquis de La Fare en son nom de guerre M. de la Cochonnière, croyan que c’étoit une heure propre à rendre une visite

érieuse, mais je fus bien étonné d’entendre dès la our des cris immodérés et toutes les marques d’une acchanale complète. Je poussai jusqu’à son cabinet, t je le trouvai en chemise, sans bonnet, entre son mora et une autre personne de quinze ans, son fils abbé, versant des rasades à deux inconnus, des erres cassés, plusieurs cervelas sur la table, et lui ssez chaud de vin. Je voulus, comme son serviteur, ai en faire quelque remontrance; je n’en tirai d’autre éponse que : « Ou buvez avec nous, ou allez vous •romener. » Il ne parla pas tout à fait si modestenent. J’acceptai le premier parti et en sortis à six îeures du soir, quasi ivre-mort. Si vous l’aimez, ous reviendrez incessamment voir s’il n’y a pas noyen d’y mettre quelque ordre. Entre vous et moi, e le crois totalement perdu. »

Peut-être pensez-vous que, sur cette lettre, l’abbé te Chaulieu va s’émouvoir, quitter son cher Fonteîay et venir à Paris gourmander le marquis de ses iébauches; point du tout. Il les sait trop bien pasées dans les habitudes de son ami, et d’ailleurs il es a trop souvent partagées avec lui ! Dans la éponse qu’il fait au chevalier de Bouillon, il n’en lit pas un mot. Il trouve seulement que le chevaier lui a envoyé là un beau tableau deTéniers, bien >eint et bieu vrai, voilà tout; puis là-dessus, cher-

chant à changer de propos, même sans transition il se met à entretenir le chevalier d’un projet qu’i a, de demander à M. d’Argenson la permissior d’établir dans les divers quartiers de Paris, bureau* de vers et boutiques de chansons, à l’effet de corri ger le vice. Le moment était certes bien pris ! l’ur de ces bureaux serait à l’hôtel de Bouillon, chez le chevalier lui-même, et chez sa mère, la spirituelle duchesse; il y en aurait d’autres au Marais, ai Temple ; mais le principal serait butte Saint- Roch, chez La Fare, où chaque vaudeville bier aiguisé devrait être, dit-il, de la même force que certains couplets, dont certaine dame, avec laquelle le marquis avait eu maille à partir, s’était trouvée fort mal :

Le second bureau se tiendra Butte Saint-Roch, dans une rue Que maint vaudeville a rendue Très fameuse sur ce point-là.

C’est dans cette aimable boutique Que revient l’esprit qui pinça La Fare, et qui rendit publique L’aventure tragi-comique De la belle qu’il écrasa.

Là toujours cet esprit viendra,

Et toujours avec lui sera Muse goguenarde et caustique.

Qui, tandis que sot il sera.

Sans cesse les chansonnera.

Pendant que l’hôtel de La Fare se transformait en verne, à certains jours de crapule, un cabaret voin prenait à tâche de ne réunir à ses tables que ;s compagnies de choix, et passer, lui aussi, pour

1 bureau d’esprit ; c’était le cabaret de madame uerbois, situé tout près de Saint-Roch. On n’y oyait que gens de lettres ou gens de finance, :ux-ci se frottant à l’esprit de ceux-là pour tâcher e s’en munir un peu :

Est-il un financier, noble depuis un mois,

Qui n’ait son dîner sûr chez madame Guerbois ?

it Boursault dans sa comédie des Mots à la mode , à îrtain passage où il nous donne à entendre que si, ans ce cabaret d’honneur, nos traitants hantaient :s lettrés pour s’enluminer d’esprit, ils se glissaient

2 même près des comtes et des marquis, afin de : donner un air de noblesse.

Les parties d’amour se liaient aussi avec succès îez madame Guerbois. Écoutez plutôt ce passage - la comédie de Dancourt, L'Été des Coquettes. — es soupirs ( chante ) :

Vous qui faites tous vos plaisirs De régner dans le cœur des belles.

Il faut pour vous faire aimer d’elles.

Autres choses que des soupirs.

Sans cadeaux et sans promenades L’Amour les tient peu sous ses lois,

Et sans Crenet et la Guerbois Ce dieu n’a que des plaisirs fades.

On faisait de si bons repas chez madame Gu bois, que plus d’un poète gourmand désertait pc f sa taverne les tables ducales ou princières. La • nommée même des cuisines de M. de Lyor : pâlissait devant celle de l’illustre cabaretière. Lait : le poète, les comparant, devenait pour les premiè ; ingrat et presque dédaigneux. Pendant un carnall surtout, où le cuisinier du marquis s’était tou i fait oublié, et eut mérité de se pendre, s’il eût \ Vatel, Lainez ne put retenir un quatrain, que i mit au ventre la mauvaise digestion de ce repas ; trappiste :

Le mardi gras fut aux abois,

Quand au dîner d’un grand satrape,

A quatre pas de la Guerbois Il vit renouveler La Trappe.

Il ne faudrait pas confondre cet hôtel de Lyon , situé près de Saint-Roch, avec celui plus fanut encore qui se trouvait dans la rue des Petits-Cham:, et qui était l’une des plus belles maisons de ces n veaux quartiers. Il occupait presque tout l’esp 2

ompris entre la rue de Gaillon et la rue Sainte- Anne ; cette dernière, sur laquelle donnait une des ntrées de l’hôtel, en avait même pris, pour la artie qui va de la rue des Petits-Champs jusqu’à la rue Neuve-Saint-Augustin, le nom de rue de ,yonne qui lui resta longtemps. A l’époque où .ainez hantait l’hôtel voisin de Saint-Roch, celui Ile la rue Neuve-des-Petits-Champs avait, il est j^rai, déjà changé de nom; on l’appelait l’hôtel Pontchartrain, et, par sa magnificence, il était rouvé digne d’être la demeure des ambassadeurs extraordinaires de passage à Paris, j Sa principale entrée s’ouvrait à peu près à la hauteur de notre rue Méhul, et ses bâtiments ainsi que jies jardins s’étendaient sur les terrains envahis depuis par le théâtre Ventadour, le passage Choiseul, les rues Monsigny, Marsolier, etc. Au fronton de la principale façade se voyait un vaste cadran dont il ne faut pas oublier de parler, car il y a là un souvenir de J. -J. Rousseau et de son inepte Thérèse. On sait que, dans les premiers temps de sa liaison avec cette fille, il vint loger rue Neuve-des- Petits-Champs ; or, c’était à l’étage supérieur d’une maison faisant l’angle de la rue Ventadour1, tout

i. C’est dans cette rue que mourut, dans la gêne, cette

vis-à-vis de l’hôtel Ponchartrain. Le cadran étc juste devant ses fenêtres. Il en profita pour donn à Thérèse des leçons dont elle avait grand besoi mais qui n’eurent pas grand succès : « Pendant pl d’un mois, dit-il dans ses Confessions, je m’efforç de lui faire connaître les heures. A peine les sa elle à présent. »

Voltaire et Piron, à peu près vers le mên temps, avaient habité aussi, l’un sur la butte d Moulins, l’autre dans ses environs ; mais tous 1 deux, ils y avaient vécu en moins sotte compagnl que ce pauvre Rousseau.

La maison où logeait Voltaire se voit encore <' coin de la rue du Clos-Georgeau et la rue Fontain Molière, dont elle porte le n° 25. Son aspect e quelque peu changé ; son locataire, un marchar de vin, est bien différent de celui qui l’illustra il y un siècle. Toutefois, elle n’est pas déchue tout fait de la tradition littéraire qui y vit par le soi venir du poète philosophe ; cette tradition s’y pe pétue par son propriétaire actuel, M. de Ponge ville, l’un des esprits les plus distingués de l’Ac.

madame de la Poplinière que l’amour avait élevée à plus haute fortune et que l’amour en fit tomber. Voy .Jou nal de Barbier, tome III, page 48.

mie française, et l’un de ceux peut-être qui se ttachent le mieux au côté éminemment spirituel l’épicuréisme voltairien; le poème de Lucrèce, >nt M. de Pongerville est l’excellent traducteur, rvant de point de contact1.

Voltaire, quand il s’installa dans ce logis de la æ Traversière — on sait que c’était son ancien im, — était fort en humeur de philosopher. Il vait avec madame du Châtelet, la sublime Émilie ; en cette compagnie un peu pédante, il avait déjà, mt à Cirey qu’à Bruxelles et à la Haye, extrait, à »rce d’études sérieuses, quoique fort vagabondes, quintessence des œuvres de Newton.

Il revenait pourtant à Paris, moins pour cause 2 philosophie que pour affaire de tragédie. L’intérêt ^ ses pièces à faire jouer ou à faire reprendre l’y ippelait. D’abord, il avait songé à retourner dans ît appartement de l’hôtel Lambert, où il invoquait )n Apollon face ’à face de celui de Lesueur. En mvier 1743, il était encore bien décidé à ne pas rendre à Paris d’autre logement que celui qui l’atmdait dans cet hôtel inspirateur. Il écrivait en ffet de Cambrai à madame de Champbonin,

1. Le comédien Fleury habita plus tard cette maison, a premier étage.

qu’après un court séjour à Cirey il reviendrait « biter le palais de la pointe de l’île ». Mais toi à coup, je ne sais comment, sa résolution change t nous le voyons rue Traversière.

Le 27 juin de la même année, il y est déjà t s’y trouve si bien, qu’il écrit à Cideville que rien e l’en ferait sortir, même une invitation du roi e Prusse pour aller à Potsdam. Son humble hab tion dans un faubourg — tout ce qui était au cà de la rue Richelieu passait pour tel — lui est fs chère cent fois que ne serait la plus belle s demeures royales. Il préfère, dit-il, « sa pefc demeure du faubourg Saint-Honoré aux palais s Berlin et de Charlottenbourg, » et il est heur«i que Cideville le félicite de cette préférence. Bien t pourtant, autre volte-face, il sera à la Haye.k Utrecht, à Berlin, jouant à l’envoyé secret, omt d’ambassadeur, par les ordres de cette ombre 2 ministre qui avait nom M. Amek>t.

A toutes ces courses vaines, il perd le bonh r qu’il se promettait à Paris dans sa petite retraite 1 n’y revient qu’en 1745, épuisé et malade : a S’il t possible, écrit-il à Maupertuis le 31 juillet, cï vous passiez par la rue Traversière, où je suis ;(■ tuellement souffrant, vous verrez un des homns qui ont toujours eu de l’admiration pour vous ci

ui vous laissez les plus tendres regrets. » Cette îaison, dont il voulait faire son poétique pied-à- «rre n’était donc que son infirmerie. Encore uelques années, et ce sera le refuge de son deuil.

La mort lui enlève madame du Châtelet, à Luéville, dans les premiers jours de septembre 1749; ésespéré, il part pour Cirey, puis pour Paris, où il eut seulement se distraire un peu, sinon se con- >ler. Les souvenirs qu’il retrouve dans la maison ù il a vécu avec madame du Châtelet lui font ourtant une peine nouvelle, mais de celles où âme en deuil se complaît. Il persiste donc à rester ue Traversière.

Il y fait venir sa nièce, madame Denis, et pour jvoir maison complète, tout ce qui peut ressembler â il solitude lui faisant peur maintenant, il écrit à son (mi, M. d’Aigueberre, conseiller au parlement de j'oulouse, pour lui dire qu’il y a quelques chambres acantes et toutes prêtes à le recevoir. Voltaire, jésolé, sera content de se donner ce bon voisinage; roltaire, principal locataire, ne sera pas fâché de ()uer ses chambres : « J’ai été obligé, dit-il à son 'oulousain, de prendre à moi seul la maison que je jartageais avec madame du Châtelet. Les lieux (u’elle a habités nourrissent une douleur qui m’est jhère et me parleront continuellement d’elle. Je loge

ma nièce, madame Denis, qui pense aussi philos: phiquement que celle que nous regrettons, qui ci tive les belles-lettres, qui a beaucoup de goût, qui, par-dessus tout cela, a beaucoup d’amis et t dans le monde sur un fort bon ton. Vous pourri prendre le second appartement, où vous seriez très votre aise ; vous pourriez vivre avec nous, et vo seriez le maître des arrangements. Je vous aver que nous tiendrons une assez bonne maison. »

Il ne semble pas que M. d’Aigueberre ait accepr mais Voltaire n’en eut pas moins son pensionnaii Ce ne fut pas un homme de robe ; mais, ce qui 1 allait mieux, ce fut un homme de théâtre, i homme capable de lui jouer ses vers à mesure qu les faisait, et même de les lui jouer à miracle, c cet homme-là, c’était Lekain.

Il était tout jeune encore. Voltaire lui avait jouer Athalie, à je ne sais quelle solennité du collé Mazarin, et il lui avait fait fête comme à l’epoir la tragédie. Il lui avait offert ses conseils ; puis, al de les lui donner plus assidûment, il lui avait o vert sa maison, et, enfin, pour que la pratique l’art suivît de près sa théorie, il avait établi i théâtre pour lui dans son grenier1.

i. Voy. Mémoires de Préville , page 187.

i Lekain a raconté lui-même ces faits de sa prei ère liaison avec l’auteur de Zaïre, et c’est avec endrissement qu’il a rappelé tous les détails de jtte hospitalité qui le dédommageait de ses précé- Intes déceptions et des dépenses qu’un premier lèâtre bourgeois, établi par lui à l’hôtel Jabach, avait fait faire.

Voltaire était surtout heureux de ce que, chez lui, pauvre Lekain et ses camarades pussent s’éverer à être tragédiens sans rien payer : oc Après les jus vives instances de ma part, dit Lekain, il connût à me recueillir chez lui comme son pensionire, et à faire bâtir au-dessus de son logement un tit théâtre, où il eut la bonté de me faire jouer ec ses nièces et toute ma société; il ne voyait 'avec un déplaisir horrible qu’il nous en avait juté jusqu’alors beaucoup d’argent pour amuser le blic et nos amis. La dépense que cet établissement omentané occasionna à M. de Voltaire, et surtout ’ffre désintéressée qu’il m’avait faite quelques jours paravant, me prouva d’une manière bien sensible ’il était aussi généreux et aussi noble dans ses jocédés que ses ennemis étaient injustes en lui prêat le vice de la sordide économie. Ce sont, ajoute core Lekain, des faits dont j’ai été le témoin. Je is encore un autre aveu à la vérité : c’est que

M. de Voltaire m’a non seulement aidé de ses c(^ seils, pendant plus de six mois que je suis rt î chez lui, mais qu’il m’a encore défrayé de tout d s ce même temps. »

Voltaire était ainsi fait ; quand son goût était ir ressé pour quelque chose, son esprit éveillé p< : quelqu’un, son cœur suivait du même élan : il de'nait bon et généreux.

Ces petites récréations théâtrales, qui donnèr t pendant quelques mois la vie à sa maison et acL vèrent de le distraire de sa peine , lui tinrent loi temps au cœur. Chez Frédéric1 c’est ce qu’il regitait le plus. Aux représentations de ses pièces r les comédiens du roi , il n’y pense pas ; mais à 1 Rome sauvée , jouée par les comédiens de son gren: , il y pense et avec force regrets.

La lettre qu’il écrivit de Potsdam, le 13 octoî 1750, à madame Denis, se termine par unsouver à sa petite scène sous les toits, et par une espéra 2 de la revoir : « Qui m’aurait dit, écrit-il, il y a s t ou huit mois, quand j’arrangeais ma maison a ; vous à Paris, que je m’établirais à trois cents lie s

1. Marmontel a raconté très au long et d’une façon cl mante dans ses Mémoires (tome III, ad finem ) la scène tr lesque où Voltaire, indigné de ce que Frédéric l’appelait 1 astre à son déclin, se décida à partir pour Berlin.

ms la maison d’un autre? Et cet autre est un naître ! » Voilà la plainte déjà amère; maintenant, joici l’espérance malheureusement plus vaine : Préparez-vous à voir encore Rome sauvée sur notre ijetit théâtre du grenier. Je me soucie fort peu de blui du faubourg Saint-Germain. »

Madame Denis gardait aussi quelque espoir que Non oncle reviendrait à Paris, et que le petit théâtre buvrirait. Elle le conservait donc intact dans le ■.renier.

Parfois, pour y réveiller quelques échos de traédie, elle le prêtait à des sociétés bourgeoises, laême à des compagnies d’écoliers qui venaient là buer en grec et en latin. Voltaire s’en amusait beaucoup au fond de la Prusse. « Voilà, écrit-il à a nièce, le 22 avril 1752, voilà une plaisante idée u’a Dumolard de faire jouer Philoctète en grec par es écoliers de l’Université sur le théâtre de mon grenier 1 La pièce réussira sûrement, car personne ’ie l’entendra. Les gens qui font les cabales à Paris (l’entendent point le grec. » Ainsi dans le logis de Voltaire, même lui absent, la poésie trouvait à se glisser par quelque fissure et à vivre en quelque coin.

Et c’était de même pour beaucoup de maisons de |a butte Saint-Roch et de la butte des Moulins, le louble mont poétique en ce temps-là.

PARIS DliMOLI

Nous en avons vu bon nombre déjà ; une ne reste, celle de Piron, en la rue même des Moulir Voyons comment il y vivait : par quelques lign d’une lettre du 6 août 1763, dont j’ai vu l’aut graphe, et que je crois inédite, il va nous l’expliqu lui-même : «Je travaille, dit-il : le matin que je si triste et à jeûn, je chausse le cothurne. L’aprè dîner, que je ne suis plus ni l*un ni l’autre, je pren mon manteau de Sganarelle, qui, comme le dit tr noblement un de nos quarante illustres, nomn Duclos, vaut bien un manteau ducal... Mon Diei veillez sur nos vignes ! je 11’ai plus que douze toi neaux de vin dans ma cave. Personne que moi n’e boit, et si ce temps-là dure (la canicule) et que vive encore six mois, je suis un homme mort 1 soif au printemps. Comptez combien de coups j’ai rais bus d’ici là à votre santé. »

Voilà ce qui s’appelle vivre en poète et en Bou guignon , faire honneur à la muse et à la terre n; taie! Eh bien ! il en alla toujours de ce train cht maître Alexis, même quand il fut devenu vieux < aveugle; il y eut toujours esprit et bonne humei dans son petit logis, toujours franchise et joyeus philosophie, car Piron, je l’ai déjà dit quelque par était le meilleur des hommes ; c’était, quand il ft vieillard, un cynique doublé d’un patriarche, mai

(qui, rentrant chez lui, laissait toujours le cynique à (a porte, de peur d’effaroucher sa nièce. Bonne lille! elle ne voulut le tromper qu’une fois, et c'est ui qui la joua.

Elle aimait un petit musicien de l’Opéra, nommé Capron1. Il n’avait que son violon pour fortune, et ’était trop peu pour que Piron consentît à faire de ui le mari de sa nièce. On se passa du consentement, le mariage se fit à la sourdine. La nièce, devenue madame Capron, crut qu’il était facile de -.ontinuer le jeu et de tromper éternellement le bonhomme aveugle. Mais Piron était de ceux qui 'avent toujours y voir clair. Capron venait à journée rite dans la maison, a C’est le frotteur, disait la nièce, c'est le porteur d’eau... » et Capron endosait tous ces métiers, dont Piron, riant sous cape, amusait à lui faire supporter toutes les rudes besognes. Il avait su la vérité dès le premier jour, et i pauvre nièce pensait qu’il ne la connaîtrait jamais, iuand il fut mort pourtant, et quand on en fut à i lecture de son testament, elle vit bien qu’elle était trompée ; mais ce fut pour le bénir davantage.

i. Grétry, qui avait connu Capron, l’appelle un « excel- (nt professeur de violon. » Il tenait de lui des détails sur

plus étrange des habitudes de Piron, pour lesquels nous nvoyons à son livre La Vérité, tome III, page 278.

En tête de l’acte on lisait : « Je donne à ma niée femme de Capron, etc. » Lorsque Piron avait die cette ligne au notaire, il s’était dit : « Comme m’amuserai après ma mort 1 ! »

Voilà une de ces bonnes histoires qui délassent qui vous feraient prendre en amitié le petit logis la rue où elles se sont passées. Que sera-ce donc quelle vénération n’aura-t-on pas pour la patriarcs rue des Moulins , quand on saura que dans la ma son qui porte le n° 14 habitait l’abbé de l’Épée, que c’est là, après de longues études, qn’il cor mença à répandre les bienfaits de son enseignemen Pauvre vieille maison, d’apparence si modeste jad avec ses trois humbles fenêtres, avec les deux pe rons usés qui flanquaient son vieux portail, pei être, sous sa forme nouvelle, va-t-elle bient disparaître, et cela avant que les sourds-muets aient appris le chemin et y aient fait peut-être le premier pèlerinage.

Il 11e fallait rien moins que ce séjour de l’abbé l’Épée à la butte Saint-Roch, pour la sanctifier peu, car sans compter Piron et Voltaire, ces gran

1. Il mourut dans la rue des Moulins, et l’on peut]’ dans les Mémoires secrets , VI, 308, la manière assez } édifiante dont il malmena son curé et fut impie in ext mis .

[profanes, la population qui y pullulait n’était pas de nature très édifiante. Comme dans tous les quartiers neufs, les filles entretenues y avaient tout d’a- | bord afflué, donnant ainsi un digne voisinage aux , filles plus éhontées encore et plus perdues dont les bouges infestaient une autre partie de ce quartier. Les entremetteuses même s’y étaient glissées assez effrontément. Celle dont se servait M. de Fronsac habitait la rue Sainte-Anne. Elle s’appelait la femme Masse, et tenait là un cabaret, véritable mauvais lieu, auquel, sous prétexte qu’elle avait été femme de charge et sans doute -aussi pourvoyeuse du vieux maréchal de Richelieu, elle avait donné le Port Mahon pour enseigne. Nous savons parle Journal de la police dont Labouïsse-Rochefort a publié de nombreux , fragments au tome II de ses Souvenirs et Mélanges , qu’en octobre 1763, M. de Fronsac, fort affolé et jfort jaloux de madame de Boulainvilliers, lui avait donné pour espionne et surveillante secrète cette même femme Masse. Elle la gardait à vue pendant les absences du jeune duc, ou la suivait à pas de louve, chaque fois qu’elle allait le joindre à sa petite maison de P incourt (Popincourt).

Le même Journal nous renseigne sur d’autres ' personnes de ces quartiers, à moeurs plus ou moins tarées, entre autres sur une demoiselle Olympia,

qui avait au moins pour qualité d’être assez écc nome de l’argent qu’elle recevait de ses amants, ( de faire, pourrait-on dire, de l’ordre avec du désoi dre. a 23 septembre 1763. — M. Berthier de Savign} intendant de la généralité de Paris, est lié, depui six mois, avec une jeune personne très aimable qu’on dit être italienne et s’appeler Olympia. Eli demeure rue du Haut-Moulin (sic), à la butte Saint Roch, dans un appartement très honnête. M. Pin tendant va la voir tous les jours, et toujours san domestique et à pied. J’ignore encore le bien qu’i lui fait, parce qu’il n’y a que peu de jours que j’a découvert cette intrigue ; mais sa maison paroît aile assez rondement, et avec beaucoup de décence. E1L 11’est même point regardée par ses voisins, comm femme entretenue; on la croit vivant de son bien, 01 tout au moins de ses talents, car on assure qu’elle es bonne musicienne, ayant une belle voix et jouan très bien de la harpe et de la guitare. J’espère avan peu être instruit à fond de cette intrigue. » Notre espion rédacteur tient parole, il suit pas à pas cett affaire, et moins d’un an après, il nous en dit le dé noûment : « 6 avril 1764 . — M. Berthier de Savi gny, intendant de Paris, depuis le mariage d( M. son fils, a quitté la demoiselle Olympia, ave^ laquelle il vivoit depuis plusieurs années. Il lui :

PARIS Dl-MOLI

ilonné pour retraite 12,000 francs qu’elle a placés in rente viagère, ce qui lui fait 2,400 francs de revenu, parce qu’elle avoit déjà 1,200 francs de rente. Il paroît que cette demoiselle est décidée à ne point 1 aire d’autre inclination; cependant elle est encore ort aimable, remplie de talent, âgée tout au plus de rente à trente-deux ans. Mais elle dit qu’elle aime a vie tranquille. »

C’est ce que n’aimait guère au contraire madenoiselle Joinville, chanteuse de l’Académie royale, qui, selon Y Almanach des spectacles de 1782, habitait iussi la rue des Moulins. A celle-ci, il ne fallait pas noins de deux ou trois amours, sans compter le :nsuel, comme disaient ces dames. « Mademoiselle oinville, lisons-nous encore dans notre Journal , qui /it avec le marquis de Villette, a aussi un mousqueaire noir. Celui-ci a passé huit jours à Villette, où 1 faisoit semblant d’être amoureux de mademoiselle ^egrand. Elle a de plus le baron d’Escars. »

En parcourant Y Almanach des spectacles de 1750 à 1787, on est tout surpris de voir combien d’artistes le l’Opéra, hommes ou femmes, chanteurs ou danseurs, choristes ou musiciens de l’orchestre, logeaient en ce temps-là à la butte Saint-Roch ; mais en réfléchissant un peu que ces gens à moeurs faciles s*y rouvaient dans le quartier de leurs habitudes, qu’ils

y étaient d’ailleurs à proximité de l’Opéra, alors Palais-Royal, et tout aussi près de l’hôtel de l’adn nistration de leur théâtre, alors rue de la Feuillad! on comprend la raison de cette préférence d’hat tation. Mademoiselle Allard, la célèbre danseuse, il quitta jamais la rue Sainte-Anne ; c’est là qu’elle fil avec le grand Vestris, ce long amour d’où naquit très illustre Vestris II ou Vestr-Allard. Le corps i, ballet s’était groupé presque tout entier dans cet rue, autour de sa reine. Mademoiselle Allard ava pour voisins, en 1780, ses rivales mesdemoiselL Vernier et Garnier; Laurent, le danseur, etc., sai compter les deux jolies figurantes, mesdemoisellt Jonveau et Rose. — Les fauvettes de l’Académ royale s’étaient aussi donné pour volières les petit* maisons de la colline à la mode. Nous venons d‘ trouver déjà mademoiselle Joinville ; en 1783, noi y voyons mademoiselle Gavaudan, première d nom; en 1764, mademoiselle Chevalier; cellehabitait rue Sainte-Anne, auprès de Méon le ban ton (la taille). Mais mademoiselle Gavaudan logea dans cette partie plus large de la rue des Moulin et voisine des Petits-Champs, qui s’appelait encoi rue Royale. Lainez, son illustre camarade, habitait 1 même rue, peut-être la même maison, et voye quelle suite de rencontres, peut-être cette maiso

était-elle celle-là même que Lulli avait fait bâtir au jcoin de cette rue et pour laquelle il ne s’était certes ipas rêvé de plus dignes locataires. Un peu plus avant jen remontant la pente, on trouvait la maison qu’haibitait Gossec, alors sous-directeur ; plus haut encore, rue l’Evêque, celle où logeait Legros, h premier sujet; en revenant rue Sainte- Anne, on passait devant de logis de Gardel; enfin, on le voit, tout l’Opéra ! était là.

La Comédie-Italienne s’y groupa de même tout entière, quand de la rue Mauconseil elle eut transféré ses pénates lyriques à la salle Favart. Elle fut ; alors de la paroisse de Saint-Roch, et, ma foi, elle fut bonne paroissienne. Guilbert de Pixérécourt (possédait, dans sa précieuse collection d’autographes, un contract (sic), passé entre le curé et les comédiens, par lequel ceux-ci s’engageaient à faire la dépense nécessaire pour les pains à bénir le jour de la Fête- Dieu à l’église Saint-Roch.

N’est-ce pas édifiant, quand on pense surtout aux difficultés que faisaient certains nobles personnages pour se conformer, dans cette même paroisse, au pieux devoir rempli de si bonne grâce par ces impies de comédiens? En 1750, il y avait eu pour pareille affaire, entre le curé de Saint-Roch et un 1 sieur de Beaumanoir, un très curieux procès, pour

lequel on aurait pu refaire le fameux poème rin de Marigny contre les marguilliers de Saint-Loui M. Monmerqué en possédait le dossier composé i° d’un Mémoire pour le sieur de Beaumanoir cont les ?narguilliers de Sainl-Roch qui exerçoient contre h des poursuites , tendantes à ce qu’il fût condamné à pay la dépense du pain bénit suivant la taxe ; — 2° d’un ■ sentence du Châtelet du 2<y mai 1750, qui déboute ’)* fabrique de sa demande et ordonne que , suivant ses offre le sieur de Beaumanoir rendra le pain bénit, au foi ! indiqué, et qu’à faute de le faire , la fabrique le fen rendre pour lui , sans que les frais de cette offrande puis sent excéder 15 francs.

On voit par tout ce qui précédé que le curé d Saint-Roch était loin de régir une dévote paroiss: et qu’il avait besoin, comme compensation, d compter dans le ressort de sa cure quelques bonne âmes comme les Nouvelles Catholiques , dont le cou vent était rue Sainte-Anne, et comme Louis Racine qui fut longtemps leur voisin. C’est là qu’il écrivi, ses deux poèmes de la Religion et de la Grâce. Or vu le quartier, c’était autant de pieuses rimes perdues autant de vers prêchés dans le désert.

Si du moins il n’y eût eu dans cette paroisse qu des comédiens et des filles, monsieur le curé, tou en se scandalisant, aurait encore pu se consoler url

u : les uns, on l’a vu tout à l'heure, avaient parts de beaux élans de dévotion, et quant aux autres, a foi! le Sauveur ayant pardonné à la Madeleine,

1 pouvait bien leur accorder quelque indulgence ; ais le plus grand mal, c’est qu’il y avait des phi- ;ophes, affreuse engeance ! dans le ressort de la uvre cure : Voltaire d’abord, nous l’avons vu ; jusseau aussi, pendant quelque temps ; enfin, n des plus à craindre de tous, l’auteur du livre de Esprit, Helvétius. C’était pourtant un honnête )mme ; s’il faisait scandale, ce 11’était que par ses •res. Pour sa vie, elle était d’une moralité et d’une nplicité inattaquables. Bon mari, quoique fermier néral, pas coureur de filles, presque bourgeois, fin, sauf la philosophie et l’athéisme, il menait ms son modeste hôtel de la rue Sainte-Anne une istence tranquille et rangée où les plus impitoyaes dévots n’eussent pu trouver à mordre. « Après oir passé sept ou huit mois dans ses terres, lisonsms dans la préface-notice mise en avant de son )ème du Bonheur , publié en 1781, il ramenait sa mille à Paris et y vivait dans une assez grande traite, avec quelques amis de tous les états, qui i convenaient par leurs lumières ou par leurs œurs. Seulement, il donnait un jour par semaine x simples connaissances. Ce jour-là -sa maison

était le rendez-vous de la plupart des hommes c mérite de la nation et de beaucoup d’étranger: princes, ministres, philosophes, grands seigneur littérateurs, s’étaient empressés de connaîte M. He vétius. »

Ces assemblées philosophiques de l’hôtel Helv tius, ces sortes de clubs anticipés, où tonnait Did rot, où dogmatisait d’Holback rendirent cette ma son fameuse. Quoique la mort de l’hôte charman arrivée en 1771, eût mis fin de bonne heure à c fougueuses réunions, le retentissement n’en étd pas éteint en 1793, et, quand il s’agit de donner la rue où s’étaient tenues ces séances un no moins dévot que celui de Sainte-Anne , on choi: celui d'Helvétius1. Elle le porta jusqu’au jour < cette caillette de madame de Genlis, étant venue prendre un appartement, lui fit restituer l’anck nom, qui convenait mieux à la dévotion de fraîclj date de la nouvelle venue. C’est elle-même qui s’< vante à la fin du cinquième volume de ses M moires.

Les gens qui, par leurs œuvres, ont fait le pl de mal à la morale, sont quelquefois ceux qi vivant d’une existence honnête et sans scandale, l’o

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