‹ Paris démoliChapitre 58 sur 108 · LA GRANGE-BATELIÈRE · texte numérisé non relu

LA GRANGE-BATELIÈRE

Ce qu’on voyait du rempart et de la porte Montmartre, y a cinquante ans. — Les laitues et les champignons la Grange-Batelière. — Ce qu’en dit Regnard. — Tasse à Paris, en 1570. — Son admiration pour 1 moulins de Montmartre. — Aspect de la banlieue Paris à cette époque, depuis le parc aux oies à Chaillc jusqu’à la Grange-Batelière. — La culture l’Evêque. Quand et comment morcelée. — Les courtilles de Grange-Batelière. — Histoire du sueur Geoffroi et de femme Marie. — Une double vente. — Comment qui est acheté 4,000 francs peut être revendu trc millions et plus. — Le Champ de Mars de la Gratis Bataillèe. — Pourquoi ce. dernier mot change et devie Batelière. — Les parties fines chez le fermier de Grange et chez le gastelier. — Comment cette fern devient un domaine presque royal. — Si Richelieu < a été seigneur. — Pourquoi la rue de Richelieu f percée. — Dernier coup d’œil sur la Grange et ses en\ rons, au xvn® siècle. — Aventure de Turenne, arrê tout près de là par des bandits. — Les voleurs disp raissent. — Les fermiers généraux arrivent.

Rien ne me plaît autant, me trouvant dans U

quartiers neufs, et j’appelle ainsi tous ceux qui soi

; delà du boulevard, que de les démolir par la Insée, de faire table rase de leurs belles demeures, leurs hôtels magnifiques, pour retrouver au- | ssous la vieille terre primitive, le vieux tuf parijn. Il n’entre en cela aucun instinct de vandale, loyez-le, mais seulement au contraire un vif amour i contraste, une ardente passion de curiosité, un isir incessant de chercher ce qui fut sous ce qui ,t, de fouiller enfin le passé sous le présent, toutes îoses qui sont les infatigables aiguillons du cherheur d’origine, et qui parfois lui font de son îétier, plus qu’une passion : une manie.

C’est surtout quand je suis aux abords de la ue de Richelieu et du boulevard que je me sens ris de ces velléités de destruction du présent et de ésurrection du passé, le tout, bien entendu, au eul profit de l’histoire. Je suis là sur l’extrême .sière qui, au xviii0 siècle encore, bordait d’un côté a grande ville, à sa dernière limite et de l’autre la ampagne, déjà en pleine fange, à deux pas plus oin, en plein marais. Je me revois au balcon de la naison de Regnard, qui, soit dit en passant, sans aire tort à ce que nous devrons en dire peut-être, l>e trouvait à peu près sur l’emplacement même où ut un siècle plus tard le fameux Frascati ; lieu prédestiné, comme vous voyez, puisque, commen-

çant par l’auteur du Joueur , il finit par le gn l tripot !

Je suis donc là, accoudé à cette poétique fenêt et voyant tourner les moulins qui alors ne se sc^. pas seulement établis sur la crête de Montmart mais bien plus près, sur le bastion même dont pied s’embourbe dans le marais de la Grange-Ba: Hère ; regardant l’herbe qui verdoie, le petit ru seau qui serpente jusqu’au delà de la porte Temple, et les légumes qui pointent sollicités p cette vive fraîcheur, je me redis les vers que ce vue agreste inspira au poète dans une de si épîtres :

L’œil voit d’abord ce mont, dont les antres profonds j Fournissent à Paris l’honneur de ses plafonds,

Où de trente moulins les ailes étendues M’apprennent chaque jour quel vent chasse les nues;

Les yeux satisfaits

S’y promènent au loin sur de vastes marais.

C’est là qu’en mille endroits laissant errer ma vue.

Je vois croître à plaisir l’oseille et la laitue;

C’est là que, dans son temps, des moissons d’artichai Du jardinier actif fécondent les travaux,

Et que de champignons une couche voisine

Ne fait quand il me plaît qu’un saut dans ma cuisine.

Ces vers où Montmartre et le potager, le plât et les laitues, matières fort peu poétiques, SO'

| heureusement poétisés, me mettent aussitôt en Ihumeur de réminiscence, et voilà que sans quitter Ice coin inspirateur de la maison de Regnard, je 'aisse ma mémoire me parler du Tasse, qui lui aussi, on ne s’en douterait guère, s’est occupé un our de Montmartre et de ses moulins.

Il était venu à Paris en 1570, à la suite du cardiîal Louis d’Este ambassadeur près de Charles IX, (et il transmettait à ses amis de Ferrare, notamment m comte Hercule de Contrari, ses impressions sur ce qu’il avait vu. Disons-le tout de suite, sans vanité, il n’avait pas beaucoup admiré. Nos campagnes lui avaient semblé d’une monotonie de teinte désespérante, aussi bien celles de la Normandie que celles des environs de Paris. Un jour qu’il avait peut-être jeté les yeux du haut du rempart sur le paysage célébré tout à l’heure par Regnard, et qu’il l’avait entendu vanter sans doute par quelque Parisien trop enthousiaste, il rentra tout morose et écrivit ces lignes peu flatteuses pour nos campagnes parisiennes : « Ceux qui les louent préféreraient sans doute aux peintures de Michel-Ange ou de Raphaël celles qui n’offriraient qu’une plus grande surface de pourpre ou d’azur d’outre-mer1 ». C’est

Page 1