V. les Souvenirs de Mme Lebrun, tome III
2. Elle était sœur de M. de Malesherbes. Consulté par La Reynière sur le bonheur qu’il pouvait espérer en ménage, celui-ci répondit : « Cela dépend de quelques circonstances. — Comment, que voulez- vous dire? — Cela dépend du premier amant qu’elle aura. » C’est Chamfort qui raconte l’anecdote. Elle peint l’époque, quand on songe surtout que le grave et honnête Malesherbes est un de ceux qui parlent.
3. Il se fit d’abord avocat au parlement, ayant vers 1779 son cabinet de consultation dans la rue Chauchat, tout nouvellement percée, sur un terrain appartenant à Laborde.
î On conserve de lui, à la Bibliothèque nationale, une carte | de visite curieusement ornée, indiquant sa qualité, et, par i une ligne à la main, son adresse.
Reynière se rêvait pour habitation, acheva enfin d se construire et notre financier décampa de 1 Grange-Batelière. Il était temps. Laborde venai d’en finir aussi avec les terrains de l’hôtel Choiseu et force lui était de trouver une demeure pour 1 ministre, à qui, de son hôtel, rien ne restait plu qu’une loge à perpétuité dans le théâtre établi su un coin de ses terrains immenses. On sait que 1 propriété de cette loge, placée au-dessus de l’avant scène de droite, est toujours inaliénable dans L famille des héritiers de M. de Choiseul L
J’ai dit qu’au moment où l’ex-ministre allait si trouver sans habitation, il était heureux que M. Gri1 mod de la Reynière quittât l’hôtel Laborde, à h Grange-Batelière; en effet, quel meilleur et plu: digne asile le protégé pouvait-il offrir à son protec teur? M. de Choiseul l’accepta, il vint loger dan: la maison de son fidèle serviteur; mais bientôt pour ne pas déroger, il désira, lui aussi, n’y pa:
i. Nous lisons au tome II, page 92, des Mémoires récemment publiés et malheureusement remaniés, de 1; baronne d’Oberkircb : « M. le duc de Choiseul, en vendan ce terrain, y avoit mis une condition : c’est que lui et si postérité auront la propriété d’une loge, avec une entré» séparée, quelle que fût la destination du théâtre. Cett» loge est ainsi devenue une propriété de famille, qui passera de génération en génération. »
tre en simple locataire. Laborde lui en céda la | ropriété.
! Il paraît que M. de Choiseul se complut volon- ; ers dans cette maison L Loin de songer à la quiter, il attira dans son voisinage madame la comtesse ie Grammont, sœur chérie, conseillère des mieux coûtées, mais Égérie un peu acariâtre pourtant, ;ar Walpole, qui savait bien juger, l’a définie insi : « Espèce d’amazone d’un caractère fier et îautain, également arbitraire dans son amour et ians sa haine. » Elle vint s’établir dans le petit lôtel qui faisait l’angle du boulevard, et qui n’avait d’autre agrément qu’un assez joli jardin1 2. Qu’on
1. On peut -se faire une idée de la magnificence du nouvel hôtel de Choiseul et surtout de sa galerie, par ce qu’en dit Thiéry, Guide à Paris , etc., tome I, page 189, et par plusieurs passages des Lettres de madame du Deffant, tome III, pages 130, 177, 338, 339. Dutens, dans ses Mémoires , tome II, pages 295-296, parle aussi des dîners et des soupers somptueux qu’on y faisait.
2. C’est le même, dont les dernières traces viennent de disparaître par la démolition de sa grande porte et de l’espèce de masure en plâtre avec café au rez-de-chaussée et table d’hôte à l’entre-sol, qui avait remplacé les bâtiments de l’hôtel et qui déshonorait l’un des coins de la rue Grange-Batelière et du boulevard. Cette masure avait été construite lorsque, pour bâtir l’Opéra et ses deux passages, on avait fait table rase de l’hôtel de Grammont devenu alors l’hôtel d’un pair de France, M. Morel de Vindé. Les
joigne au charme que le ministre trouvait toujour dans ce voisinage celui de la compagnie de la du chesse sa femme, cette aimable et douce personne « si correcte, dit encore Walpole, dans ses exprès] sions, dans ses pensées, d'un caractère si attentif et : bon; » qu’on songe aussi que dans cette retraite, comm dans son exil, tous ceux qui l’aimaient l’avaient suit et lui faisaient une cour fervente, et l’on comprendr que M. de Choiseul pouvait vraiment se plaire à 1 Grange-Batelière. Son présent était-il donc si loi de son passé, dans le somptueux hôtel Crozat? Il n’y avait entre eux que la largeur du boulevard.
Il ne faudrait pas croire, d'ailleurs, que M. d Choiseul se trouvât là sur un sol exclusivement ro! turier, et voué seulement à l’étalage des somptuosi i tés financières; point du tout. La noblesse était pei à peu venue prendre pied sur ce terrain, d’abor< dédaigné.
De l’autre côté de la rue, à l'angle du boulevard était l’hôtel que Delaage avait fait bâtir, et dont 1 Jockey-Club occupe aujourd’hui le principal appar tement. Delaage n’était, comme Daugny, qu’ui fermier général, mais il descendait de noble race
deux galeries de Y Horloge et du Baromètre tiennent la plae du jardin. Les ordonnances d’autorisation sont du 31 juille 1822 et du 16 avril 1823.
l y avait de l’histoire dans sa famille. L’un de ses ncêtres était cet Antoine Delaage, duc de Puylauens, dont Richelieu, qui l’enviait à Gaston, avait lit longtemps, riant de son propre bon mot : Avec le temps, je finirai par gagner Delaage. » Mais le fait est qu’il compta moins sur les années que sur la rigueur pour réduire le trop fidèle serviteur de Gaston. Puylaurens mourut dans la geôle où il l’avait fait jeter. Delaage, le fermier général, avait eu quelque temps un très puissant appui, c’était son oncle, le fameux M. de Silhouette, contrôleur général des finances. Il serait même à croire que c’est à lui qu’il devait sa haute position dans la ferme ; mais c’est par erreur que dans sa famille, dont nous avons recueilli la tradition, on pense aussi qu’il devait à une faveur de son oncle d’avoir pu faire donner à son hôtel la merveilleuse perspective qu’il a sur les boulevards. M. de Silhouette les aurait, dit-on, fait dévier du plan adopté, et au lieu du coude marqué dans le tracé, leur aurait fait suivre une ligne droite, le tout, je le répète, au seul profit de l’heureux Delaage et de son point de vue. Mais, encore une fois, c’est une erreur; quand, vers 17 66, Delaage fit bâtir son hôtel, il y avait quatre-vingt-dix ans au moins que le boulevard suivait cette direction.
Dans la même rue, mais tous avec des avantage de perspective bien moindres, se trouvaient encoi les hôtels de quelques autres fermiers généraux celui de M. Boulogne de Magnanville, trésorit général de l’extraordinaire des guerres, celui d M. de la Lande Magon, trésorier général des Éta; de Bretagne. Tout le reste de la rue, hormis l’hôte Daugny, appartenait à la noblesse. Les fermier généraux lui avaient cédé la place pour se rejetej sur la rue Bergère, où, d’après Y Almanach royal , i n’en faut pas compter moins de six en 1778.
Cette noblesse de la Grange-Batelière était de h meilleure souche, et M. de Choiseul pouvait s’ho norer de son voisinage. Il y avait d’abord le marquis de Coyes, la comtesse de Scepaux, dont k nom retentira si haut dans les guerres de la Ven dée ; le marquis de Jaucourt, qui eut aussi sa par; dans cette renommée de guerre civile, et qui finii par mourir bien vieux sous l’hermine paresseuse de la pairie; le comte et la comtesse de Novilos T dont le nom a je ne sais quel parfum de grandesse
1. Les Mémoires de Bezenval,tomeI, page 292, nous ont appris que M. de Novilos fut commandant de Saint- Domingue, pendant le ministère de M. de Choiseul, et y gagna beaucoup de considération. Il est aussi parlé de lui dans V Espion Anglois, tome II, page 211.
et de Toison d'or ; M. de Biéville, M. de Bouilhac et beaucoup d’autres, parmi lesquels, en remontant de quelques années, nous aurions pu nommer aussi d’ Argentai, l’un des anges de Voltaire, qui n’avait pas dédaigné de venir habiter un petit hôtel bâti sur l’un de ces vagues terrains dont Bouret, fils du laquais de son père, M. de Féréol, avait été le prodigue dispensateur.
C’était là le beau temps de la Grange-Batelière, mais les tristes et fatales années allaient bientôt venir. Le deuil commença par la mort de M. de i Choiseul, en 1785, et par le départ de la duchesse qui, abandonnant tout son luxe, les quatre cent mille livres de rente qui lui restaient, aux nombreux créanciers de son mari, s’en alla vivre en recluse dans un couvent de la rue du Bac, puis, quand la Révolution l’eut encore chassée de cet asile, dans un modeste entre-sol de la rue de Lille, à Thôtel de Périgord. Son hôtel de la rue Grange- Batelière fut l’une des dernières propriétés qui lui restèrent. Les acheteurs ne s’étant pas présentés d’abord, la Révolution survint, et la vente en devint encore plus difficile. La République, il est vrai, dispensa bientôt madame de Choiseul de chercher plus longtemps des acquéreurs. Elle s’empara de l’hôtel pour son ministre de la guerre. Pâche fut le
premier qui s’y installa, avec la horde de septembriseurs qui l’accompagnait toujours, et qui, par tout où elle passait, laissait la trace de ses orgie infectes. « C’était encore un Suisse, dit Mercier parlant de Pâche... L II se mit à la tête d’une association monstrueuse qui s’était formée des principaux auteurs des massacres de septembre. Cef hommes, sans aucune espèce de fortune, vivaient cependant dans une sorte de luxe, qui, bierjJ qu’extrêmement crapuleux, exigeait - néanmoins de très fortes dépenses. Qui payait ces brigands?: Pâche. »
Bouchotte vint après lui; c’était un plus honnête1 homme, mais un tout aussi mauvais locataire. Il, avait transformé en écuries les appartements du! rez-de-chaussée, et les laissait impitoyablement; dégrader sous les pieds des chevaux2. Madame de Choiseul lui écrivit pour le supplier de faire des réparations, il n’en tint pas compte; alors, par une nouvelle lettre, elle le pria de les lui laisser faire à