‹ Paris démoliChapitre 94 sur 108 · C’est l’opinion de Tallemant : « ... Il dansoit · texte numérisé non relu

C’est l’opinion de Tallemant : « ... Il dansoit

j Scarron un immuable cul-de-jatte. Ce qui n’est j e trop certain, c’est que le pauvre homme resta But circonflexe , sa taille s’étant peu à peu raccourcie un bon pied par les souffrances, en même temps lie son corps et ses cuisses, en se rapprochant et se a recoquillant toujours, étaient arrivés à former i abord un angle obtus, puis un angle droit, puis îfin un angle aigu. Le beau coureur, l’alerte et :,f abbé trébuchait, hélas! et à tout jamais par où il /ait péché, il s’arrêtait dans son allègre élan; cloué ar sa chaise il restait, comme il l’a dit dans son pitre à Sarrasin, un abrégé des souffrances de humanité.

Un pauvret Très-maigret Au col tors,

Dont le corps Tout tortu,

Tout bossu,

allets, dit-il de Scarron, et étoit de la plus belle humeur lu monde, quand un charlatan, voulant le guérir d’une naladie de garçon, lui donna une drogue qui le rendit >erclus de tous ses membres, à la langue près... » ( Histo dettes, tome IX, page 123.) — Scarron du reste semble gnorer l’origine de son mal, puisque dans sa Requête au ardinal de Richelieu il le qualifie ainsi :

Mal dangereux puisqu’il est inconnu.

Suranné,

Décharné,

Fut réduit,

Jour et nuit,

A souffrir Sans guérir,

Des tourments Véhéments.

Pauvre Scarron! c’en est fait; homme le vo mort, mais du même coup, poète — s’il méri jamais ce beau titre — poète il va naître. C’er peut-être là ce qu’il y a de plus étrange dans sc double malheur : il lui fut bon à quelque chose. J disgrâce de son corps et les revers de sa fortui profitèrent à son esprit, ainsi que l’a fort bien rema qué M. Gérusez dans ses Essais d’histoire lit ferait C’est sa déchéance physique et financière qui fit < Scarron un auteur, et même un auteur burlesque car, autre bizarrerie, la forme de son corps semb avoir déterminé tout à fait celle de son esprit, prit en gaieté laideur et difformité; comme pour venger en riant du mauvais tour que lui jouait maladie, il s’institua juré parodiste, se donna: désormais pour tâche de faire des œuvres du gén ce que l’ironique nature avait fait de son .êt chétif.

j C'était vouloir rire- de tout, même de son mal,

I fêtait chercher à le prendre en patience ; car le rire ;onsole, il désarme la douleur et empêche les xgrets. Scarron cependant en eut quelquefois. Dans les moments de répit que lui laissaient ses souffrances du sa gaieté, le pauvre homme se surprenait à être mélancolique, à soupirer après le temps qui n’était plus et à parler de ses amours. Oui, tout culde-jatte qu’il était, il avait encore souvenir de l’amour, et disait-il à son cher Sarrazin :

Je puis porter autant et plus qu’un autre,

Car l’Amour fut jadis le tyran nôtre.

Mais, las! c’étoit au temps où je marchois,

Que je portais chapeau de belle forme.

Comme on en voit chez Marion Delorme;

Que je chargeois mes jambes de canons Et que j’avois aux pieds souliers trop longs :

Mais maintenant malheureux je ne bouge :

Mon couvre-chef n’est plus qu’un bonnet rouge h

i. Chaulieu, devenu goutteux lui-même, parle aussi par souvenir du bonnet de Scarron et de la façon burlesque dont son infirmité le forçait de saluer ses visiteurs : « J’ai la goutte à ne pouvoir remuer dedans ma chaise, et si cela continue, je n’aurai l’honneur de vous saluer qu’en ôtant mon bonnet de nuit de dessus ma tête avec une poulie comme Scarron. » Lettre à madame la duchesse de Bouillon , Œuvres, la Haye, 17 67, tome II, page 349. — L’infirmité de

Loin de porter des canons superflus.

Once de chair aux ïambes je n’ai plus ;

Loin de chausser comme on se chausse au Louvre, Mes pieds tortus humble pantoufle couvre ;

Mais maintenant hâve, pâle, défait,

Just’ au corps noir est tout mon attifet,

Just’ au corps noir est toute ma parure,

Contre le froid, tout garni de fourrure 1.

Voilà encore une fois où il en était réduit. I nature Lavait perdu, nous Lavons déjà dit, à l’âg où il demandait le plus à vivre et à courir. Et pet; dant vingt-deux ans il devait ainsi rester cloué si sa chaise, ne gardant que Lusage de ses doigts, d sa langue et de son estomac ! C’était peu de chose n’est-ce pas? mais il en usa de manière à se dédorn

Scarron n’est pas exagérée ici, Tallemant n’en dit p moins : « Il n’a de mouvement libre que celui des doigt dont il tient un petit bâton pour se gratter. » Histor] loc cit.

i. « Quand je songe, écrit-il à Marigny, que j’ai été sa: jusqu’à l’âge de vingt-sept ans, pour boire souvent l’allemande... Que si le ciel m’eût laissé des jambes q ont bien dansé, des mains qui ont su peindre et jouer c luth et enfin un corps très-adroit, je pouvois mener u: vie très-heureuse, quoique peut-être un peu obscure, vous assure, mon cher ami, que s'il m’étoit permis de n supprimer moi-même, il y a longtemps que je me serc. empoisonné. » Œuvres , 1757, in-12, tome I, 2e parti pages 83-84.

tager autant qu’il put de tout ce qu’il avait perdu ; îême, pour se consoler mieux, il en abusa quelquens. Sa langue souvent ne lui servit qu à médire,

ÎS doigts à tracer des rimes sans vergogne et plus ue burlesques, son estomac à s’indigérer. Il appert cela faire valoir ce qui lui restait. Pour tout utre, hélas ! c’eût été encore vivre de peu!

La première maison qu’il habita après sa maladie ‘tait au Marais, dans la petite rue des Douze-Portes )ù nous pourrons revenir plus tard visiter Crebilon L Le logis de l’auteur à'Atrée fut en effet le aiême que celui du chantre de Typhon ; comme si, par une de ces bizarreries qui lui sont ordinaires, le hasard eût voulu rapprocher les deux hommes les plus différents et mettre en présence, là, comme à Saint-Gervais où ils ont tous les deux leur tombeau, Crébillon, le plus grand — par la taille s entend, — le plus sombre de nos tragiques, et Scar-

I. C’était, si je ne me trompe, la maison faisant l’angle, à droite, de la rue des Dou^e-Portes et de la rue Saint- Louis. Peut-être aussi appartenait-elle, comme la plupart des douze maisons composant cette rue, d’où son nom, a M. Nicolas Lejay, qui, de 1640 à 1656, fut premier president au parlement de Paris. A cause du patron, du president propriétaire, la rue s’était même appelée d abord rue Saint-Nicolas.

ron, le plus chétif et aussi le plus falot de no^ comiques \

Scarron aimait beaucoup cette rue des Douze-, Portes tortueuse et circonflexe comme lui. Elle lu plaisait surtout parce qu’elle était au beau milieu du Marais et auprès de cette place Royale dont il lit s; souvent l’éloge. C’était peut-être le lieu du monde qui lui faisait regretter le plus de ne pouvoir pim courir. Aussi, ne passait-il jamais, sans soupirer sous ces arcades où, dit-il quelque part,

L’on ne va si l’on veut qu’à couvert,

D’où si l’on veut le chemin est ouvert Vers le quartier où je fais ma demeure.

Chaque fois qu’il s’éloignait de sa place chérie, i ne manquait pas de lui adresser un adieu . Le plu: célèbre est celui qu’il rima, certain jour où, dans là vain espoir d’une guérison impossible, il s’en ail; faubourg Saint-Germain tremper, dans un bain d< tripes, son très sec parchemin ; c’est le pauvret qui F; dit lui-même. Ces adieux-là sont burlesques, connu

i. C’est dans cette maison que mourut Crébillon Amanton, Révélations historiques, etc. ( France littéraire 1 août 1836, page 315.) — Il y avait vécu dans la société d l’inépuisable romancière madame de Villeneuve. Biog.\ Univ., tome XLIX, page 39.

out ce qu’il écrivit; mais n’importe : pour qui sait les lire, pour qui connaît Scarron, là encore le burlesque n’est je crois que dans la forme, la mélancolie est au fond.

Pour conformer son gîte à sa fortune, Scarron, dan§ la rue des Dou^e-Portes , habitait au deuxième étage, ou, si vous aimez mieux, à la seconde chambre , ainsi qu’on disait dans ce temps-là, d’après son propre témoignage et d’après celui de Tallemant des Réaux. Ses deux sœurs demeuraient avec lui, et se conduisaient de façon à scandaliser tout autre voisinage que celui qu’abritait ce coin peu moral du Marais1. Pour lui, il ne faisait qu’en rire. « L’une, disait-il, aime le vin et l’autre aime les hommes ; quelquefois il ajoutait : « Il y a douze coureuses dans

i. Les filles étaient nombreuses alors dans tout ce quartier, comme elles le sont toujours dans les rues neuves et à la mode. Gui Patin en parle, Lettre du Ier octobre 1666. — Marigny dans son poème du Pain bénit, parlant de maître Vavasseur, commissaire de ce quartier, nous le donne pour

Des lieux publics grand écumeur,

Adorateur de ces donzelles Qui ne sont ni chastes ni belles,

Et qui, sans grâce et sans attraits,

Vivent des péchés du Marais.

la rue des Dou\e- Portes à ne prendre mes deux sœurs que pour une1. »

Elles ne se marièrent jamais ni l’une ni l’autre, et Scarron, pourtant, élevait déjà à cette époque un tout jeune enfant qu’il appelait son neveu. « — Par quel endroit êtes- vous donc son oncle? lui demandaiton souvent. — Ah! répondait-il, il est mon neveu à la mode du Marais 2 3 4. » Afin de subvenir aux frais de cette grosse famille et surtout aux dépenses de ces demoiselles qui, comme il le disait encore, mais pour médire plutôt que pour se plaindre, ne se faisaient pas bien payer de leurs locataires >, le pauvre Scarron faisait argent de tout*. Devenu auteur à la douzaine, il travaillait et recevait des deux mains. Pour ses livres il faisait affaire avec Toussaint Quinet, libraire de la galerie du Palais, qui le payait

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