Segraisiana, page
2. Ibid., page 157. — Ce neveu épousa plus tard une demoiselle Anne de Thibout et fut écuyeV de madame de Maintenon.
3. Dans son Factum, ou requête, ou tout ce qu’il vous plaira , il désigne ainsi une de ses sœurs : « Françoise Scarron, mal payée de son locataire... » Vous devinez ce que locataire veut dire ici. Celui de Françoise était le duc;
de Tresmes.
4. « 11 fait des comédies, des nouvelles, des gazettes' burlesques, enfin tout ce dont il croit tirer de l'argent. » Tallemant, Histcr., page 127.
en beaux écus ; mais ce n’était pas assez ; puis en outre de cette première ressource, qu’il appelait son marquisat de Ouinet, il avait celle du théâtre ; il débitait pour les comédiens, en scènes plus ou moins burlesques, tout ce que son cerveau pouvait imaginer de comique et d’étrange. Il inventait Jodelet , il créait Don Japhet ; bien plus, un jour d’inspiration, de prescience scénique, il faisait paraître sur le théâtre le premier oncle d* Amérique connu. Quelle découverte! quel trésor! c’est le plus riche qui nous soit venu de pays-là; messieurs du Vaudeville en conviendront et voueront je pense un beau cierge à Scarron qui l’a trouvé et l’a exploité le premier dans son Heritier ridicule . Pour faire valoir cette belle trouvaille de son génie, il en fit une dernière non moins belle mais plus inépuisable encore : il inventa la réclame personnelle. Après chacune de ses pièces il dressait en bon style d’éloge, pour lui d’abord et pour les comédiens, ce qu’il appelait une affiche , sorte de louange courante où, sans modestie, sans vergogne, il donnait à tous son encens, aux acteurs, à sa pièce, à lui-même. On n’est jamais si bien servi que par ses mains ; le bonhomme l’avait compris, c’est pourquoi, renchérissant par avance sur ce temps-ci, il n’avait pas voulu admettre de collaboration même pour l’éloge de ses œuvres.
Scarron était donc l’auteur le plus expert en l’art du gagne-pain poétique; si son cerveau n'était jamais à court en ressources de comédie, il l’était moins encore en rubriques d’industrie. Malheureu- ; sement notre homme aimait trop la dépense, surtout quand il s’agissait de friandise. Chez lui, ses deux sœurs y aidant, le ventre absorbait la tête, la digestion dévorait les fruits de l’imagination ; quelque agile qu’elle fût, sa plume n’aurait donc pu suffire, si des amis généreux n’étaient venus secourir cette misère, réelle au fond, mais décuplée par des besoins' factices.
L'évêque du Mans, M. de Lavardin, fit d’abord, avoir à Scarron un bénéfice tel qu’il en avait long-j temps souhaité un, c’est-à-dire si simple que, hier' loin d’exiger résidence, il ne fallait que croire er Dieu pour le posséder. Il eut, en outre, une pension singulière, le brevet d’un emploi que lui seul pouvai tenir et que les infirmités avaient droit de rendr< viager dans sa seule personne. Il obtint, ave 1,500 livres par an I, le titre de Malade de la Rein
1. Il touchait sa pension sur rordonnancement de M. d Lionne et sur la signature de M. de Tubœuf, au bureau d M. de Berthillat, qui avait son hôtel rue du Grand-Chai tier. On connaît la scène de Jean Bart avec lui. C’est aus le même à qui Boileau joua le tour raconté plus haut.
et la permission de s’intituler ainsi par la grâce de Dieu. Ces secours, le dernier surtout, le mirent à l’aise; il put supporter plus gaiement
Plusieurs maux très-embarrassants.
Qui chez lui venoient en gendarmes.
Comme faim, soif, froid, peur, soin, larmes.
Cette reine qu’on doit bénir,
M’a quinze cents livres données, etc...
Il peut hausser son ordinaire De deux médecines par mois Ou si vous le voulez de trois.
Il tenait à remplir, en malade de confiance, son office auprès de la reine, aussi, dit-il dans une requête à sa bienveillante Majesté :
.... Votre malade exerce Sa charge avec intégrité :
Pour servir Votre Majesté,
Depuis peu, l’os la peau lui perce :
Tous les jours s’accroît son tourment ;
Mais il le souffre gaiement ;
Il fait sa gloire de sa peine.
Et l’on peut jurer sûrement Qu’aucun officier de la reine Ne la sert si fidèlement.
Par malheur le malade se brouilla avec la reine au sujet du Mazarin. Quoiqu’il y eût droit chaque jour
davantage, il perdit ainsi charge et pension. Un petit logement qu’on lui avait promis lui échappa de même avec la faveur de la cour x. Sûr de l’obtenir, il avait déjà donné congé de son appartement de la rue des Doii^e-Portes, si bien que le jour où la disgrâce de la cour vint le frapper, il ne sut vraiment où il trouverait un gîte. Son parti fut bientôt pris pourtant; il entendait depuis longtemps parler de certains bains gélatineux, où les écloppés de sa façon allaient s’immerger, et d’où ils sortaient guéris. C’était dans le faubourg Saint-Germain, devers la Charité2; il s’y fit porter, loua un petit logis auprès, rue ; des Saints-Pères, et, à peu de temps de là, nous l’y ,
1. Il avait demandé ce logement en termes plaintifs à la reine :
Sachez que la bonté suprême Vous guerdonnera largement Pour m’avoir donné logement,
Car, en ma petite personne,
O reine aussi belle que bonne,
Vous fonderez en la logeant,
Un hôpital pour peu d’argent.
2. Reprochant à Sarrazin de n’être pas venu le voir, il lui rappelle ainsi son adresse nouvelle :
Soit en allant ou venant de la foire.
Te détournant de cent pas à côté,
En disant droit de vers la Charité,
Tu pouvais bien me rendre une visite.
fi
j trouvons tout installé, se médicamentant à outrance,
; mais triste toutefois, car il est loin de son cher Ma- ; rais, loin de la place Royale, et les adieux qu’il a rimés n’ont pas soulagé son cœur. Pourquoi se mettait-il aussi l’esprit de parti en tête? pourquoi , même, cette seule fois, s’était-il permis une velléité politique ? Il paie bien cher les pots cassés de son ; escapade. Ainsi, pour avoir voulu se venger du 1 Mazarin, pour avoir étourdiment déserté sa cause, parce que le cardinal a dédaigné la dédicace et la lecture de son Typhon ; pour avoir transformé un instant sa chambre et le bureau d’esprit qu’il y tenait en cercle séditieux; pour y avoir admis le cardinal de Retz et les gens du parti de Condé, l’élite de la Fronde et des Petits maîtres , voilà que Scarron perd une protection toute royale et toute bienveillante, et pour surcroît le voisinage de sa place chérie.
Une fois cependant
Qu’ hôpital allant et venant Des jambes d’autrui cheminant,
il se fut bien établi rue des Saints-Pères1, les com-
1. Je croirais volontiers qu’il était là en hôtel garni, et que, par conséquent, ce logis n’est autre que Yhôtel de Troie (sic) d’où il date son Épître burlesque à mademoiselle
pensations ne lui manquèrent pas. Il se trouva là dans le voisinage, d’autres disent sous le toit même1, de la vieille baronne de Neuillant qui, vers ce temps-là, s’était faite la tutrice de la jeune et jolie Anne-Françoise d’Aubigné, fille de Constant et petite-fille de Théodore Agrippa; or, vous savez ce que ce seul nom nous promet ici.
Quoiqu’elle fût presque enfant encore — elle n’avait que quinze ans — Françoise d’Aubigné semblait, à ne compter que ses malheurs, avoir accompli déjà l’existence la plus longue et la plus éprouvée. Depuis le jour où elle était née dans une prison de Niort, ayant le geôlier pour parrain et pour baptême le sang • des huguenots ses frères, la persécution l’avait con- <
de Neuillant, abbesse de Notre-Dame de Poitiers, et fille de celle dont nous allons parler.
i. C’est l’avis de Tallemant, Historiettes , tome IX, page 126. Le P. Laguille, au contraire, dans le fragment de ses Mémoires qui traite de madame de Maintenon et le seul qui ait été publié par Chardon de la Rochette dans les Archives littéraires de V Europe (n° xxxvi, p. 370), où M. Walcknaer ne le retrouva que dans ces derniers temps; | le jésuite Laguille, dis-je, pense que madame de Noiaille (sic), F comme il appelle madame de Neuillant, n’était que voisine de Scarron, dans la rue des Saints-Pères, que par erreur J aussi il appelle les Petits-Pères. — Segrais dit aussi que mademoiselle d’Aubigné, « revenue nouvellement d’Amérique... demeuroit vis-à-vis de la maison de Scarron. » Segraisiana , page 126.
iiuite à travers les vicissitudes les plus douloureuses le l’indigence et de l’exil.
Dès l’âge de trois ans elle avait été emmenée en Amérique; et quand Scarron vint demeurer auprès de madame de Neuillant, il y avait quelques mois à peine qu’elle avait quitté cette terre étrangère, cette première patrie de ses épreuves, qu’elle avait pour ainsi dire connue avant la France, où elle était arrivée avec son père et avec sa mère, mais d’où elle revenait orpheline. Par une rencontre singulière, Scarron, toujours aventureux et d’humeur voyageuse, ses infirmités donnant à tout ce qui était mouvement et voyage je ne sais quel attrait de fruit défendu, avait, lui aussi, formé justement alors le projet d’aller en Amérique I. Sitôt qu’il apprit que
1. Auparavant il avait voulu aller en Hollande, quand sa pension lui avait été retirée.
Ma charge est peu s’en faut cassée,
Dont ma muse est fort offensée,
Et toute prête à se fâcher.
Si l’on ne tâche à l’empêcher,
Je lui ferai voir la Hollande,
La belle impression d’Elzevire Fera que ma façon d’écrire Reprendra nouvelle vigueur...
C’est sur les promesses d’une compagnie, fondée en 165 r? pour la colonisation des terres voisines de l’Orénoque, et
mademoiselle d’Aubigné, revenue tout nouvellement des îles, c’est ainsi qu’on disait, logeait dans sor ' voisinage, il désira la connaître et fit instamment prier madame de Neuillant de la laisser venir chez lui. Une première visite suivit bientôt cette invitation.
sur le bruit de guérisons miraculeuses accomplies dans a ; pays-là, que Scarron avait résolu de s’embarquer pou: l’Amérique. Ainsi il dit dans son Épitre chagrine , M. Rosteau :
Il faut porter en Amérique Un chagrin si mélancolique,
Et voir si sous un autre ciel Son absinthe deviendra miel :
Là nulle fluxion, ni goutte,
Là nul froid que tant je redoute,
La nuit seulement, un vent frais
Y semble être fait tout exprès Contre le chaud de la journée;
Là le printemps toute l’année
Y conserve sa gaieté,
L’automne, sa maturité,
Et l’été sans brûler les herbes Chaque mois y donne des gerbes.
L’affaire manqua, l’abbé de Marivau qui menait tout s noya dans la Seine, sur le port auprès du Cours-la-Reine' en voulant sauter dans le bateau qui devait l’emmener L’entreprise ne s’en sauva pas. Ternaux Compans, Notic | hist. sur la Guyane française , in-8°, p. 50-59. — Scarro en fut pour la somme qu’il y avait mise, et qui n’allait pa à moins de mille écus. Œuvres de Scarron , 1737, tome lj page 38. — Loret, Muse historique , 31 décembre 1651.
i La jolie enfant vint voir le pauvre écloppé. Elle ait bien timide, bien émue, elle n’osait avancer, le était prête à pleurer. Le souvenir de ses malleurs la rendait toute tremblante, et puis, pauvre lie ! elle était presque honteuse de ses chétifs atours |t de sa jupe trop courte *. La vieille baronne était avare ! Scarron, qui fit un effort pour la bien rearder1 2, la trouva jolie et l’encouragea d’un sourire, lien qu’il eût tout vu, le sournois, il eut l’air de lemarquer seulement sa figure charmante, où pétillait l’esprit sous la décence et la naïveté. L’entretien commença, et comme Scarron était bonhomme iutant que la pauvre Francine était timide et simîle, la confiance ne tarda pas à s’établir entre eux. \près quelques nouvelles visites, l’intimité s’en- >uivit. Mademoiselle d’Aubigné racontait toutes ses peines et toutes ses aventures au vieil infirme. Elle contait bien, il les lui fit répéter, et chaque fois il laissait tomber de grosses larmes que ses doigts perclus ne pouvaient arrêter. Il était surtout
1 . Lettre de Scarron à mademoiselle d’Aubigné. Œuvres , tome II, 2e partie.
2. « Pour le voir, il fallut qu’elle se baissât jusqu’à se mettre à genoux. » Tallemant, Hist tome IX, page 124. Le P. Laguille en dit autant.
attendri quand elle reprenait le récit de son dépar de France.
Elle était tout enfant alors et tellement malade qu’après quelques jours de traversée elle ne sembl plus donner aucun signe de vie. Sa mère la tena entre ses bras, et, tout en pleurs, cherchait à 1 réchauffer dans son sein. Le baron d’Aubign* croyant sa fille morte et convaincu que la vue o son corps inanimé redouble encore le désespoir c sa femme, l’arrache de ses bras et l’abandonne a matelot qui jette les morts à la mer. Il va l’y préc piter. Le canon qui annonce les morts va faire enter dre son bruit funèbre, quand madame d’Aubigr demande qu’on lui laisse au moins déposer un dei nier baiser sur le front de sa fille, elle l’obtient. P; un mouvement instinctif et désespéré, elle veut er core porter sa main sur le cœur de l’enfant et sent battre. Sa fille est vivante! par un cri d’indic ble joie sa mère le proclame et la sauve !
La pauvre fille était tout émue en achevant récit ; Scarron ne l’était pas moins, puis, secouant tête : « Mademoiselle, lui dit-il, on ne revient p de si loin pour peu de chose. » Mot profond plein de présages, que l’évêque Metz redit plus ta à Françoise d’Aubigné, devenue marquise de Mai tenon, un jour qu’elle racontait cette histoire
»v ji.arly. Alors la prophétie du vieux malade était 1 Jxomplie!
Sans s’inquiéter davantage avec Scarron de ce ue gardait l’avenir, mademoiselle d’Aubigné ne lui : arlait que du présent, et ce n’était pas un moyen e se consoler du passé : précaire comme lui, il ne ( enfermait guère d’espérances pour la malheureuse orpheline.
! Madame de Neuillant était une protectrice marâtre, qui lui faisait acheter par des privations sans nombre les soins d’une tutelle, que partout cependant elle proclamait désintéressée et bienveillante. Francine1 était sa pupille d’adoption, et, à ce titre, jla baronne aurait dû l’élever comme sa fille. Loin i de là, elle la nourrissait et la vêtissait mal ; pendant I l’hiver, elle poussait l’avarice jusqu’à la laisser dans une grande chambre avec un maigre brasier le plus souvent éteint2. Scarron, à qui elle disait toutes ses peines présentes avec autant de franchise qu’elle en avait mise à lui conter ses malheurs d’autrefois, s’apitoyait en bonne âme sur toute cette misère. Sa pitié allait presque jusqu’aux larmes quand, faisant retour sur lui-même, il comparait en idée toutes ces