‹ Paris démoliChapitre 99 sur 108 · Dans son Épitre à M. Desbordes Payen, il donne · texte numérisé non relu

Dans son Épitre à M. Desbordes Payen, il donne

Chaque fois donc qu’on le traînait jusqu’à sa fenêtre, il pouvait voir se dessinant sur le portail les deux statues votives de Nicolas Flamel et de sa femme Fétrenelle bienfaiteurs de l’hospice. Pour peu qu’il ; les reconnût, il devait bien rire, lui pauvre, chétif, et si peu ingambe, de se voir en présence de ces bonnes gens qui eurent tant de richesses et firent de si longs pèlerinages.

C’est en effet là un contraste singulier qui doit 1 presque valoir pour nous celui que nous avons déjà trouvé, rue des Dou^e-Portes dans la rencontre fortuite de Scarron et de Crébillon, logés à cent ans de

encore son adresse, et cela sans doute, non par facétie, comme tout à l’heure, mais pour renseigner cet ami qui était de ses visiteurs et de ses correspondants. Il fallait donc qu’il y eût peu de temps qu’il logeât rue de la Tixeranderie quand il fit cette épître. Or, la date se trouve dans la même mention. Il l’écrivit en 1649. Ce que nous disions tout à l’heure de l’installation de Scarron, qui coïncida avec son mariage, se trouve ainsi justifié. Pour surcroît, Scarron nous apprend le nom de son propriétaire :

... De notre chaise Deux jours après que notre roi revint,

L’an mil six cent soixante neuf moins vingt,

Logé bien haut, chez mon ami Busine,

A quatre-vingts degrés de la cuisine,

Tout vis-à-vis l’hôpital Saint-Gervais,

Où le Seigneur me maintienne en sa paix.

distance dans le même logis. Digne voisin d’un hôpital, quand le pauvre Scarron se fut installé devant celui de Saint-Gervais et eut fait transporter dans l’appartement que nous venons de décrire, se: tableaux qui étaient de haut prix x, ses meubles, plu. magnifiques qu’on ne croirait2, son petit lit d< damas jaune, sur lequel le cardinal de Retz s’étai tant de fois assis pour causer avec lui; et sa longu< chaise grise aussi, sur laquelle la douleur h clouait tout le jour et la même qui, munie d’un : planchette soutenue par deux bras de fer, lui ser | vait de table de travail ; il recommença à tenir bureai ï d’esprit ainsi qu’il avait fait rue des Douze-Portes e [ rué des Saint-Pères. Les carrosses des ducs d’Albre | et de Vivonne, des comtes du Lude et de Villar ceaux s’arrêtèrent encore devant la maison du pat1

1. Il en possédait deux au moins, un sujet bachique (I une Exaltation de saint Paul, celle peut-être qui est a| Louvre, que le Poussin avait faite pour lui, à Rom moins par estime pour son talent dont il faisait très pe ! de cas que par suite de ses obsessions. Lettres du PoussiA 7 février 1649 et 29 mai 1650.

2. « Quoique Scarron 11e fût pas riche, néanmoins étoit logé fort proprement et il avoit un ameublement < damas jaune qui pouvoit bien valoir cinq à six mille livr j avec ce qui l’accompagnoit. » Segraisiana , pages 12 127 et 128. Ainsi Scarron ne logeait pas autant qu’il dit à l’hôtel de Y Impécuniosité.

vre malade et la rendirent vénérable à tous les habitants du voisinage de la Grève comme ils avaient autrefois tenu en respect devant sa petite porte tous les bourgeois du Marais. « Ces grands seigneurs, dit-il lui-même, venoient me voir, comme on alloit voir l’éléphant, et passoient l’après-dîner dans ma chambre, quand ils avoient manqué leurs visites ou : qu’ils n’avoient rien à faire. »

A la suite de ces hauts personnages, venait, mais - à pied, la foule déjà nombreuse des lettrés, Sarrazin, Ségrais, Maynard, mademoiselle de Scudéry, qui logeait tout près, rue des Oiseaux, et Ninon deLenclos, qui venait de la rue des Tournelles en comparai gnie de Mignard alors son voisin1. Tous étaient ar

lu 1. Ce n’est que plus tard qu’il vint rue de Richelieu, dans cette maison dont il fut propriétaire et où notre chapitre de Y Almanach des adresses vous l’a fait voir. Scarron, c amateur des belles peintures, lui fit faire en 1659 le portrait de sa femme, qui avait alors vingt-cinq ans enh viron. Mignard la peignit dans la chambre même de * Scarron, et, comme il tardait à l’achever, l’impatient culi» de-jatte lui écrivit :

Viens, viens donc demain chez moi j Finir cet ouvrage rare,

Pour te ramener chez toi Un convoi je te prépare.

1 L’abbé de Monville, dans la Vie de Mignard, page 72, parle de ce portrait de madame Scarron, modeste et

amis de Scarron, tous ses commensaux assidus. Pour i eux sa petite chambre se transformait souvent en i joyeux réfectoire. La gourmandise envahissait le J cercle, mais n’en bannissait pas l’esprit, car dans ces pique-nique impromptus, chacun apportait son \ contingent de saillies et de bonne chère; les unes s’aiguillonnaient pour ainsi dire et se réconfortaient : par l’autre. Scarron appelait cela des rtpas de pièces rapportées x.

simple, et partant si différent de celui que le mêm<d| peintre dut faire plus tard de madame de Maintenon, reint ; anonyme alors, représentée en sainte Françoise, avec man } teau fleurdelisé.

i. Lettre à M. de Vivonne. — Tallemant parle aussi dt ces repas chez Scarron; mais, d’après ce qu’il dit, il parai I que par dignité sa femme ne s’en accommodait guère e Et souvent dédaignait d’y paraître : « Scarron a soufferlT que beaucoup de gens aient porté chez lui de quoi fainB bonne chère. Une fois le comte de Lude, un peu brus-® quement, en voulut faire de même. Il mangea bien ave<i le mari, mais la femme se tint dans sa chambre. » Ceci' est tout à fait d’accord avec ce que nous disons plus loiif d’après madame de Caylus. Si cette façon de faire bonn chère répugnait à madame Scarron, elle lui agréait assel pourtant par l’économie qu’elle apportait dans son mél nage. Sans cela, elle n’aurait peut-être pas pu se donne! si bien en exemple à sa belle-sœur, dans la lettre d $ 15 mars 1678, où elle lui prêche l’épargne pour la dépens | de chaque jour : « J’ai vu de près tant de ménages, h : dit-elle, que je crois pouvoir parler du vôtre. M. Scarro ‘ ne me donnoit que cinq cents francs... »

On sait par Scarron lui-même, comment se menaient chez lui la gourmandise et la gaillardise en ces jours de gala et de cotisation. Voici, par exemple, un des alléchants billets d’invitation qu’il écrivait en pareil cas :

Vous êtes conviés jeudi Dedans ma chambre après-midi,

De venir célébrer l’orgie.

D’Artige, le père conscrit,

Dont les chansons ont tant d’esprit,

Qu’on les croit faites par magie,

Et le bon Desbordes Payen,

Qui jure et qui dégaine bien.

Honoreront la tabagie.

Dame Picard y brillera.

Et le grand Flotte y chantera 1 Des chansons avec énergie ;

Moi-même aussi, j’y chanterai Et les autres réjouirai,

Nonobstant ma triste effigie.

Enfin dans ma chambre on rira,

Boira, mangera, causera,

Mon Dieu, que n’est-elle élargie!

1. Ce Flotte ou de Flotte était l’un des plus fameux gourmands de cette époque. Quand il mourut en 1649, Colletet lui fit une épitaphe où se trouvent ces deux vers :

Les plus riches enfants de la joie et des ris M’av oient nommé le roi des goinfres de Paris.

Une autre fois il invite ainsi Mignard et pour l’en courager mieux lui donne en rimes friandes le meni f] du repas :

Dimanche, Mignard, si tu veux,

Nous mangerons un bon potage.

Suivi d'un ragoût ou de deux,

De rôti, dessert et fromage.

Nous boirons un vin excellent,

Et contre le froid violent,

Nous aurons grand feu dans ma chambre ;

Nous aurons des vins, des liqueurs.

Des compotes avec de l'ambre,

Et je serai de bonne humeur.

Les absents eux-mêmes, craignant d’avoir tort, voulaient prendre part à ces pique-nique célèbres. MM. de Lude et de Villarceaux envoyaient leur sou-lî per quand ils ne pouvaient venir eux-mêmes. Ils l’ac-1 compagnaient toujours de quelque billet galamment! stvlé, tenant ainsi à ne pas paraître en reste de bonne ji chère et d’esprit avec ce qui pouvait se manger de! délicat et se dire d’aimable dans cette chambre, qui H loin d’être, de par les infirmités du maître, la suceur- «r sale de l’hôpital voisin était bien plutôt, par la façonL dont il en faisait les honneurs, le salon le mieux hanté ■ et le plus gai de Paris.

Scarron gourmand sans scrupule, amphitryon; friand sans fausse honte, savait, pour dresser ses me-.

jius et garnir sa table, prendre ou recevoir de toutes

Î nains ; tantôt c’étaient des fromages et un excellent jâté qu’envoyait le maréchal d’Albret, tantôt des pastilles et d’excellent vin muscat de la part du beau ,

, grand et bon comte de Selles , et pour tout cela l’heureux malade n’avait qu’à digérer, puis à répondre après dégustation ; tâche peu difficile, pour lui surtout, toujours si bien en fonds d’appétit et d’épîtres flatteuses. Jamais sa plume congratulante n’était en retard de remerciements pour ses nobles pourvoyeurs; il leur ! rendait compte, avec une minutie experte, de toutes , les émotions, de toutes les jubilations de son estomac : satisfait. Quelquefois il écrivait mangeant encore ; i ainsi ayant à répondre à cette bonne comtesse de t Schomberg, il finit son remerciement par ce distique ! d’heureuse digestion :

Fait à Paris, en avalant Un de vos melons excellents.

Madame Scarron prenait rarement sa part de cette bonne chère 1 ; dans tous ces pique-nique, elle se

1. Je ne sais où l’auteur d’une épître très singulière et très rare dont je citerai quelques vers, pour la bizarrerie du fait, a pris ce qu’il dit sur la gourmandise de madame Scarron, sur son goût pour le vin d’Espagne :

Que je serois un fanfaron,

Si j’avois de l’abbé Scarron [sic)

montrait extrêmement discrète et sobre: « On l’a vue I dit madame de Caylus, sa nièce, passer ses carêmes manger un hareng au bout de la table et se retire ' aussitôt dans sa chambre x. »

C’était l’abondance seule, et non pas la sociét dont elle aimait l’esprit, qui l’effrayait et qui la fai sait fuir. Cela est si vrai que, lorsqu’il y avait disette de bons plats elle restait à table ; sa présence alor I

Non sa taille ni son alleure.

Non, dame chienne Guillemette,

Quoiqu’elle soit assez bien faite,

Non son corps ni sa maigre eschine Ni cette plaisante machine.

Qu’il fit pour se guinder en haut Ht pour sauter tout d’un plein saut Dans la chambre de sa compagne,

Craignant que la liqueur d’Espagne,

Dont elle buvoit un petit Ne lui excitast l’appestit,

Et qu’après un trop long caresme Prenant dispense d’elle-mesme,

Avecque son propre voisin De manger elle n’eust envie Du fruict qu’on appelle de vie Cueilly dans un plaisant verger Quand on a l’heure du berger.

Lettre à M. le marquis d’A., (4 juin 1660) extraite d’un I recueil prose et vers , imprimé à Rouen , par Jean Lucas , et\ bar lui dédié au duc de Montausier , 1667.

1. Souvenirs de madame de Caylus , collect. Petitot,! 2e série, tome LXVI, page 365.

/ait son influence, elle ramenait la décence1, qui

; op souvent s’exilait avec elle de la chambre du :>ète burlesque.

En ces jours de maigre chère, madame Scarron limait elle-même l’entretien. Elle y faisait, plus ue personne, dépense d’esprit, et du meilleur. Alors, uoi qu’en dise le proverbe, le ventre avait des reilles. Mangin, qui connaissait cette ressource, onnait le mot à sa maîtresse, sitôt qu’il en était esoin : « Madame, lui disait-il tout bas, une histoire à ces messieurs, de grâce, le rôt nous manque ujourd’hui. » Et une anecdote des mieux assaisonnées arrivait vite à la place du mets désiré.

C’était peut-être pour de pareils services que Scarron avait voulu une femme d’esprit dans son tnénage 2, et qu’il en avait tant reconnu à mademoi-

1. Les habitudes de Scarron lui-même se ressentirent du voisinage décent de sa femme : « Au bout de trois ,ans de mariage, dit Segrais, elle l’avoit corrigé de bien des choses. » Segraisiana , page 159. — En échange, l’esprit de l’épouse avait gagné au contact de celui du mari et des gens distingués qui le fréquentaient : « Madame de Maintenon, dit encore Segrais, est redevable de son esprit à Scarron, elle le connoît bien. » Ibid., page 99.

2. « Il disoit qu’il s’étoit marié pour avoir une compagnie, qu’autrement on ne viendrait point le voir. » Tallemant, Hist., page 125.

selle d’Aubigné sur son contrat de mariage. Quel qu’ils fussent toutefois, ces spirituels expédient j n’eussent pu suppléer à tout et faire de tout poin face à la misère 1 ; madame Scarron songea donc . en créer de plus réels. Pour cela, usant de sa faveu auprès de la femme du surintendant Fouquet, ell» , fit accorder à son mari le droit singulier d’organisé en corporation les déchargeurs qui rançonnaient le rouliers et les voyageurs aux barrières 2 3. Le poèt< invalide, l’ex-malade de la reine, devenant par ordre i suprême le chef de ces gens de travail, de ces porte T faix robustes ! N’est-ce pas un contraste et une paroB die de plus dans cette existence toute de parodies ej de contrastes? Cet emploi contre nature, sinécure pa :■

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1. Très souvent les créanciers venaient faire tapage ail logis de la rue de la Tixeranderie. Trois mille francs ■ qu’envoya Fouquet par l’entremise de Pélisson, furent uiB jour fort nécesaires pour les calmer, pour

Faire lever le siège ou le blocus Dont créanciers, gens de mauvais visage,

D’esprit mauvais et de mauvais langage,

Sourds à la plainte, ainsi qu’à la raison,

Troubloient souvent la paix de la maison.

[Épitre à Pélisson , tome VIII, page 408.)

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