UN MILLION SOIXANTE ET ONZE MILLE TROIS CENT CIN
QUAN*TE Li\TiES, ce qui donua la recette réelle, et fort modeste, de mille soixante et onze livres sept sous.
Nous voici en pleine période révolutionnaire. Deux ou trois exemples suffiront pour donner une idée des rhapsodies politiques dont l'Opéra était encombré sous la Révolution.
C'est d'abord Denys le tyran, maitre d'école à Corintke, opéra en un acte de Sylvain Maréchal et Grétry, représenté en août 1794. Denys a ouvert une école à Corinthe et continue à faire le despote auprès de ses élèves, pour se consoler de ne pouvoir plus le faire avec les hommes. Son voisin, Chrysostome le savetier, vient interrompre la leçon, se met à faire boire Denys et finit par le griser. Les écoliers s'en donnent alors à cœur-joie et terminent leurs jeux en sautant sur leur maître au cheval fondn. Denys « laisse tomber son diadème », sans qu'on comprenne bien où il pouvait le cacher. Chrysostome, « désolé d'avoir bu avec un roi, court le dénoncer au magistrat. Denys est fouetté de verges, exilé de Corinthe ; l'école qu'il a profanée est détruite, et la statue de la Liberté est élevée sur ses ruines. »
Voici enfin la Rosière républicaine, ou la Fête de la liaison, des mômes Sylvain Maréchal et Grétry, re-
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présentée en décembre de la même année. La préface de la pièce est tirée d'un poème philosophique de Sylvain Maréchal sur Dieu et la Patrie, et quant à la pièce elle-même, qu'on eu juge. La scène se passe au village; place, porche d'église, arbre de la liberté, maison curiale. Le maire fait tout préparer pour la Fête de la RaisoUj et prononce, avec son officier municipal, des discours contre le fanatisme. C'est un dimanche : les femmes du village frappent à la porte du curé et simulent des prières grotesques ; le porche de l'église disparaît pour faire place à l'Autel de la Raison ; le curé survient, se mêle au peuple, déchire son bréviaire, ôte sa soutane pour paraître habillé en sans-culotte et danse la Carmagnole avec ses anciens paroissiens. Quant à la rosière républicaine, c'est Alison, la préférée du fils du maire, qui est choisie pour représenter la déesse Raison! ! !
Pour être juste, il faut placer en regard de ces insanités démagogiques un trait d'absolutisme du régime consulaire. Le petit ballet de Lucas et Laurette, dansé le 13 juin 1803 dans une représentation au bénéfice de M"^'^ Vestris, avec Esther, de Racine, jouée par M"^ Duchesnois, n'était qu'une œuvre assez médiocre du chorégraphe Milon et du musicien C. Lefebvre. Il eut cependant les honneurs de l'interdiction pour des raisons qu'on ne devinerait jamais sans une lettre très sèche adressée par le préfet du Palais, M. de Luoay, au directeur Morel :
15 prairial an XI.
Le ballet de Lucas et Laurette a paru, citoyen directeur, ri-
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dicule sur le théâtre des Arts. On a vu avec défaveur cet ou^Tage, dont les détails descendent jusqu'à la simplicité la plus commune, je dirais presque à la trivialité , contraster avec les magnificences du premier théâtre de la capitale. Ces considérations me portent à interdire à l'avenir les représentations du ballet. J'ai l'honneur de vous saluer.
On était encore sous le Consulat. Que sera-ce donc sous l'Empire, alors que le ministre de la police générale choisira lui-même ses sujets, comme le Triomphe de Trajan, qu'il ordonnera à Esmenard et à Persuis de traiter en opéra pour célébrer l'heureux retour de l'empereur en 1807 ? Cet ouvrage est précisément le dernier de la période placée sous l'invocation de Gluck, et cet opéra patriotique, sans valeur musicale aucune, eut assez de succès pour être joué 119 fois, dont 26 fois après l'abdication de Fontainebleau, tant le prestige du conquérant était encore vivace, même sous la Restauration, et pour rapporter de magnifiques droits aux auteurs. Suivant les décrets alors en vigueur, Esmenard et Persuis reçurent trente-trois mille deux cents francs : c'était un assez joli denier pour une œuvre de plats courtisans.