‹ Paris dilettante au commencement du siècleChapitre 2 sur 27 · LE MONDE ET LE THEATRE · texte numérisé non relu

LE MONDE ET LE THEATRE

les classes, peuple, bourgeoisie et noblesse, à un égal degré; mais si tous les théâtres florissaient grâce à cette affluence ininterrompue du public, il faut dire que la compagnie des gens policés, que la classe des personnes élégantes formant l'élite du monde ou la société parisienne, au sens restreint du mot, marquait alors une préférence exclusive pour les théâtres de musique, en particulier pour l'Académie de musique, et que la Comédie Française, injustement sacrifiée, occupait un rang inférieur dans les goûts, dans les discussions du grand monde et de la belle société.

Cette démarcation montre aussi clairement que possible combien la société française, issue de la Révolution, se rattachait à celle de l'ancien régime : ni les goûts littéraires, ni les préférences artistiques n'avaient changé le moins du monde. Et le dix-huitième siècle, ardent à batailler sur la musique, avait si bien légué au siècle suivant son amour exclusif de la musique, que celui-ci n'en eut pas d'autre, au moins jusqu'au milieu de la Restauration. La littérature, jusque-là, fat entièrement sacrifiée à la musique, et cette préférence tenait tellement aux entrailles de la nation, qu'elle ne fut aucunement ébranlée par tous les changements politiques que subit alors la France, et qu'elle ne varia ni pendant les terreurs de la Révolution, ni pendant les guerres de l'Empire, ni sous le régime tranquille des Bourbons. Donc, le dix-neuvième siècle, en son premier tiers, se sent surtout porté vers les théâtres où l'on chante et n'a presque pas d'autre goût artistique et théâtral que celui de la musique.

sous L EMPIRE ET LA RESTAURATION. ô

Et cela s'explique à la rigueur. Le grand mouvement (le rénovation musicale, inauguré jmr Gluck et qui n'avait pas -eu le temps de donner tons ses fruits avant l'explosion de la tourmente révolutionnaire, se poursuit avec Spontini dans les premières années du siècle, au moment même où le mouvement romantique, éclos en Allemagne avec Weber, et la musique ornée, arrivée à son paroxisme en Italie avec Rossini, vont s'entrechoquer à Paris. De ces trois éléments fusionnés naîtra presque aussitôt l'opéra français moderne, incarné dans Meyerbeer. A trois ou quatre ans de distance, Weber et Rossini passent par Paris. L'un vient de Dresde, l'autre de Bologne et tous deux vont à Londres ; mais la ville où ils ne font que passer est presque plus importante à leurs yeux que celle où ils tendent, et l'accueil qu'ils y reçoivent, l'empressement du monde à les applaudir montre assez de quelle auréole ces deux hommes de génie étaient déjà entourés aux yeux des dilettantes français. L'arrivée de tels voyageurs n'aurait rien d'extraordinaire aujourd'hui que les communications sont si rapides et que les hôtes les plus illustres affluent toute l'année à Paris ; mais ce qui nous frapperait beaucoup moins acquérait alors une importance capitale eu égard aux difficultés du voyage, à la rareté de visiteurs aussi marquants.

Et, par une coïncidence singulière, ces deux hommes (luipersonnifiaient le génie musical en ses deux écoles les plus opposées, étaient poussés par la destinée à Paris, juste au moment où l'on venait d'inaugurer cette

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