‹ Paris dilettante au commencement du siècleChapitre 23 sur 27 · RÉMUSAT · texte numérisé non relu

RÉMUSAT

Strasbourg, le 6 frimaire an XIV.

Souple et flatteur comme le sont naturellement les Italiens, Spontini avait su se glisser dans l'entourage de l'impératrice Joséphine et occuper bientôt un poste musical à la cour. Pour se vouer entièrement à la carrière dramatique, il avait dû abandonner successivement ses leçons de chant et sa place d'accompagnateur au théâtre, absolument incompatible avec les fonctions de directeur de musique de l'Impératrice , que d'heureuses relations et peut-être aussi son habile dédicace de Milton lui avaient fait obtenir. Bien lui eu prit

d'ailleurs de sacrifier cette position à une autre place près de la souveraine, car il dut à cette place de pouvoir triompher des innombrables obstacles qu'on faisait surgir devant lui, et il trouva dans la bonté naturelle de Joséphine une protection active, sans laquelle il ne serait peut-être pas parvenu à faire jouer la Vestale. Il ne négligeait d'ailleurs aucune occasion d'attirer sur lui les regards d'une princesse déjà bien disposée en sa faveur, et il ne manqua pas d'en saisir une excellente que lui offrit bientôt le destin des batailles. Tous les théâtres de Paris s'empressèrent de célébrer la gloire de Napoléon après la bataille d'Austerlitz (1). Spontini demanda aussitôt à Balocchi de lui fournir le texte d'une cantate intitulée l'Eccelsa Gara, qu'il se hâta de mettre en musique, et qui fut exécutée au théâtre de l'Impératrice, le samedi 8 février 1806 : le spectacle commençait par l'ouverture de Locld'iska, suivie de la troisième représentation du Nouveau réveil cl' Epiménidej comédie épisodique en

(1) Les musiciens se mettaient aussi tle la partie et faisaient grand bruit dans ce concert de louanges. Lisez plutôt cette annonce mirifique, copiée dans un grand journal du temps :

MUSIQUE. La Grande Bataille d'Austerlitz, surnommée la Bataille des trois empereurs, fait historique , arrangée à grand orchestre et dédiée à S. A. I. Mons. le prince Joseph, grand-électeur de l'Empire, par L. Jadin, membre du Conservatoire de musique. Prix : 9 f r. — Nota. L'auteur s"est décidé, sur l'invitation de beaucoup d'amateurs, d'arranger à grand orchestre la Bataille d'Austerlitz, et le succès qu'elle a obtenu du public pour le piano, est un garant pour celle que nous annonçons aujourd'hui, qui réunit tout l'effet musical pour exprimer cette mémorable journée , gravée dans le cœur des Français. — Elle se vend à Paris , etc.

LES commencemeî;ts de spoxtini. 271

un acte d'Etienne et Nanteuil. Le sujet de cette cantate mythologique était d'une fadeur extrême. Apollon et Minerve, descendus aux Champs-Elysées, invitaient les plus illustres poètes de la Grèce, de Rome et de l'Italie à exalter la ,uioire militaire de la France. Homère, Virgile et le Tasse se disputaient vivement cet honneur ; mais Apollon les mettait sagement d'accord en proclamant que ce n'était pas trop du Parnasse au grand complet pour célébrer dignement les exploits du plus grand homme des temps anciens et modernes, et, sur un signe de lui, les neuf Muses s'unissaient aux poètes pour chanter en chœur des hymnes où étaient accumulées toutes les hyperboles de la louange la plus folle.

Si ce poème ne valait rien, la musique ne devait pas valoir grand'chose ; mais il était d'une adroite jîolitique de ne pas critiquer trop vivement une œuvre conçue dans des intentions si louables. Aussi les journaux n'en disent-ils pas long, et le rédacteur du Journal de Paris s'exprime-t-il avec toute la circonspection d'un habile homme qui prétend ne pas aventurer son jugement sur une production quasi officielle.

Cette cantate a obtenu tout le succès qu'on peut attendre de

ces sortes de compositions La musique, comme on sait, ne

vit que de mouvements et de contrastes. Dans VEccelsa Gara, le poète , inspiré par son sujet , a composé de fort bons vers ; mais sur un fonds d'idées qui pouvait donner matière à un morceau d'ensemble, le compo&iteur en a fait neuf. Or, cette profusion de morceaux du même caractère devait paraître fastidieuse et c'est là ce qui est anivé. L'effet n'en eût peut-être pas été aussi fâcheux, si tout à la fin de son ouvrage le poète n'eût pas

fait réciter, par M""« Canavassi-Garnier, cinquante à soixante vers de récitatif, qui ont fatigué le public et l'ont empêché d'apprécier le finale , morceau fait pour le réveiller. En mettant à part ces défauts et ces inconvénients qui tiennent à la chose, on a pu remarquer dans YEccelsa Gara plusieurs morceaux d'un très beau stj^le. L'ouverture a fait beaucoup déplaisir; elle est élégante, gracieuse, légère : on a distingué, dans la première partie, un trio d'un superbe effet, bien chanté par M""= Canavassi- Garnier, par Tarulli et par Barilli. Un grand air chanté par j^jme Ferlendis, avec accompagnement de cor anglais, a aussi fait impression et a obtenu des applaudissements dont M"""^ Ferlendis a mérité une bonne part par un chant sage, un très bon goût d'ornement et une excellente prononciation. Enfin, le public a imanimement applaudi un quintetto de la deuxième partie, où se trouvent de beaux effets d'orchestre et une distribution brillante des parties vocales. Si cette partition à laquelle manquent les effets des scènes et l'intérêt dramatique, a fait moins de sensation que les autres ouvrages de Spontini , ne doutons point que cet estimable compositeur, qui a déjà montré un véritable talent sur les scènes française et italienne, ne sache bientôt prendre sa revanche et arracher des applaudissements à ses juges les plus sévères (1).

L'impératrice avait été très touchée de ce délicat hommage comme des applaudissements qu'il avait soulevés dans le public , et elle en témoigna sa reconnaissance à l'auteur de la façon la plus éclatante en épousant ses intérêts et en le défendant contre ses ennemis et ses eu vieux, dont le nombre augmentait chaque jour. L'empereur signa enfin l'ordre de préparer l'étude et la mise à la scène de la Vestale.

(1) Je noterai ici, à tout hasard, certain opéra : TiUto il mumloa iorto, qu'on trouve cité sans phis de renseignements dan.s quelques notices, mais dont je n"ai rencontré de trace nulle part.

Voici les devis apjjroximatifs des dépenses :

Décors 10,720 fr.

Costumes 15,000

Copie 3,000

Répétition extraordinaire. . . . 280

Total 29,000 fr. (1).

On entendait alors par répétition extraordinaire ce qu'on appelle anjonrd'liiii répétition générale, et toute la maison de l'empereur, les hauts fonctionnaires de l'Etat, etc., avaient l'habitude d'y assister : 280 francs de dépense pour une aussi magnifique assistance, ce n'était vraiment pas cher, et l'on peut juger par là si l'empereur faisait de notables économies sur les beaux-arts pour tout reporter à la guerre. Un ordre du préfet du Palais fixa enfin au 25 octobre 1806 l'entrée en répétitions de l'opéra.

Lorsque Berton avait achevé une nouvelle partition, il écrivait d'habitude au bas de la dernière page : C'est ici que finit le plaisir et que la -peine commence. A peine les répétitions de son opéra furent-elles entamées, que Spontini put vérifier l'exactitude de cette réflexion peu encourageante. Fétis, qui suivit en personne les études préparatoires de la Vestale avec tout l'intérêt d'un homme qui s'instruit et qui voit peu à peu une œuvre de génie prendre forme et s'affirmer, a expliqué d'une façon très claire quelles difiScultés, quelles hostilités chaque jour renaissantes le malheu-

(1) Registres des Archives de l'Opéra.

reux compositeur rencontrait sur ce théâtre, où il ne comptait guère que des rivaux.

Les répétitions de l'ouvrage avaient commencé, mais là de nouvelles préventions s'élevèrent, à cause de l'obscurité qui environnait les premières pensées de l'auteur, car cet homme , entièrement livré aux traditions de la musique italienne de son temps lorsqu'il était arrivé à Paris, cet homme, dis-je, s'était totit à coup révélé à lui-même dans ce qu'il y avait en lui d'original et de créateur, et il avait été appelé à composer une tragédie ha-ique pour le grand opéra. Au lieu de l'ancienne facilité qui lui avait fait improviser ses opéras italiens et ses premiers ouvrages en français , il en était venu à une conception profonde , mais laborieuse. Devenue l'objet de ses méditations, l'expi-ession forte et vraie des sentiments dramatiques domina toutes ses idées; mais l'inhabitude des formes qui pouvaient réaliser cette expression était cause que ce qui était senti avec énergie par le compositeur, ne se traduisait que d'une manière obscure dans le premier jet de sa pensée. De là venait que sa vigoureuse inspiration ne se présentait quelquefois que sous l'aspect d'un travail péniblement élaboré. C'est en cet état qu'il livrait aux copistes la plupart des morceaux de sa Vestale. Mis à l'étude, ces morceaux présentaient aux chanteurs et aux musiciens de l'orchestre de grandes difficultés; de là les sarcasmes des exécutants mal disposés pour lui et les bruits défavorables à l'ouvrage, qui se répandaient de proche en proche. Bien que Spontini en reçût des impressions pénibles , il ne se laissait pas ébranler dans son sentiment intime. Dès qu'il avait acquis la conviction des défauts d'un morceau, il se remettait à l'œuvre , revoyait sa pensée primitive, l'éclaircissait, la dégageait de son entourage hétérogène, resserrait les phrases ou leur donnait plus de développement, en améliorait le rj-thrae et la modulation, et par degrés il arrivait à la réalisation dramatique dont il était animé. C'est ainsi que tour à tour les diverses parties de la Vestale parvinrent à leur maturité.

Les répétitions suivaient lentement lenr cours au milieu de ces accrocs continuels, lorsque quelques membres du comité émirent certaines objections appuyées sur la prochaine représentation du ballet de Milon et Persuis, Ulijzse, qui était à l'étude et qui fut joué sans succès le 27 février 1807. Le résultat de ces scrupules artistiques ou autres fut de renvoyer la Vestale après Ul'/sse : la représentation en fut fixée au mois d'avril suivant.

Ici se placeraient, d'après Fétis, une œuvre nouvelle et un fâcLeux incident dans la carrière de Spontini ; mais tout en rejDroduisant son récit, je dirai quelles raisons majeures m'empêchent de pouvoir y ajouter foi. « La protection de l'impératrice, dit-il, fit triompher Spontini de la formidable opposition qu'il trouva à son poste lorsqu'il fit exécuter un oratorio de sa composition dans un des concerts spirituels donnés au Théâtre Louvois pendant la semaine sainte de l'année Ls07. Les jeunes musiciens rassemblés au parterre pendant l'exécution de cet ouvrage • mirent d'autant plus d'obstination à la troubler, que les répétitions de la Vestale étaient commencées et que tout annonçait la prochaine mise en scène de ce grand opéra. Les éclats de rire et les huées scandaleuses de ces jeunes gens couvrirent la voix des chanteurs et même la sonorité de l'orchestre, de telle sorte qu'il fut impossible d'apprécier le mérite de la composition et que l'exécution ne fut pas achevée. »

D'après les circonstances mêmes que précise Fétis, ce scandale n'a pu avoir lieu que pendant les jours

saints de 1806 ou de 1807, puisqu'il fut provoqué par ce fait que la Vestale était en pleines répétitions : or, en 1805 on ne s'en occupait pas encore, et en 1808, toute cabale avait désarmé devant l'éclatant succès du nouvel opéra. Les journaux du temps nous ont transmis les programmes des concerts spirituels de ces deux années, programmes qu'ils inséraient la veille ou le matin même en insistant sur l'œuvre ou l'artiste qui devait former le principal attrait du concert : il est donc hors de doute qu'ils n'auraient pas manqué d'appuyer sur une œuvre religieuse du compositeur dont tout le monde musical se préoccupait si fort.

Il n'en est rien. En 1806, la troupe italienne qui donnait des représentations au Théâtre de l'Impératrice, situé rue de Louvois, n'organisa qu'un concert spirituel, pour le mercredi de la semaine sainte, et y fit entendre le Stabat mater à''R.2ijàT:\. En 1807, l'année précisée par Fétis, il y eut trois concerts : les deux premiers (jeudi et vendredi saints 26 et 27 mars), étaient composés « des plus beaux morceaux des oratorios du célèbre Guglielmi, Sisara e Dehora et GiufHtc e Oloferno » ; le troisième et dernier eut lieu le samedi et M. Casimir y exécuta brillamment plusieurs morceaux sur la harpe. Mais nul indice de Spontini ni d'oratorio de sa façon, avant ni après aucun concert.

L'heureux temps fixé pour la représentation de la Vestale, le bienheureux mois d'avril approchait rapidement....; il passa sans que le comité songeât à tenir sa promesse. Cependant les persécutions contre

le musicien ne cessaient pas malgré ces embarras, et bientôt les éléments eux-mêmes semblèrent se conjurer contre lui. Au mois d'août, un orage épouvantable fit irruption dans les magasins délabrés des Menus- Plaisirs, oîi l'on avait placé les nouveaux décors de la Vestale. Ils subirent quelques détériorations, qu'il fallut réparer : de là le prétexte d'un nouveau retard saisi avec empressement par les rivaux de Spoutini.

Par surcroît de malheur, l'empereur vint à décider que la première représentation du Triomphe de Trajan serait donnée le 14 octobre 1807. Au reçu de cet ordre qui dérangeait tous ses projets financiers, le comité émit le vœu que la Vestale fût reculée après Trajan, en s'appuyant sur une raison d'économie que le directeur Bonet de Treicbes, ancien député de la Haute-Loire à la Convention, fait bien valoir dans son rapport au surintendant. « En faisant passer la Vestale après Trajan, dit-il, il y aura une dépense de quinze mille francs en moins, parce que l'on se servira des habits de Trajan. » Bref, tout céda devant la volonté impériale et les études de la Vestale furent interrompues pour céder la place à Trajan.

Qu'était-ce donc que ce Triomphe de Trajan auquel on sacrifiait tous les droits acquis par Spoutini et par Jouy? Ce n'était rien moins qu'un grand opéra allégorique à la louange de Napoléon et dans lequel on avait poussé la flatterie jusqu'à prendre pour sujet de la pièce un prétendu trait de la clémence impériale que la poésie, la musique et la peinture ont célébré à l'envi sans pouvoir persuader la postérité incrédule.

Napoléon, sollicité par la femme d'un principicule allemand qui avait conspiré contre lui, de faire grâce au coupable, aurait jeté au feu les pièces de conviction en disant : « Vous le voj'ez. Madame, je ne puis pas condamner, il n'existe plus de preuves. » On sait trop bien aujourd'hui que l'empereur n'avait pas l'esprit assez étroit pour que l'absence de preuves Fempêchât de faire fusiller qui le gênait, mais en ce tempslà ce trait admirable suffit à Esmenard pour bâtir tout un opéra apologétique : à la fin, on voyait Trajan brûler sur un récliaud des pièces criminelles et faire grâce aux conspirateurs.

La musique était de Lesueur et Persuis qui, au 2 janvier de cette année 1807, avaient commencé la série des pièces adulatrices envers Napoléon en composant la musique d'un intermède de Baour-Lormiau, l'Inauguration du Temple de la, Victoire. Le l^ionip/te de Trajan, qui se terminait par un cortège magnifique — pour lequel il fallut construire un couloir sur la rue Lully, comme dégagement de la scène — fut joué le 23 octobre 1807 et produisit la recette énorme de 10,377 fr. 45 centimes. Cet opéra obtint une belle suite de représentations, dues uniquement à la richesse du spectacle, car poème et musique étaient au-dessous du médiocre : un seul morceau, la marche triomphale, composée par Kreutzer, obtint un éclatant succès et devint rapidement populaire au point d'être adopté par toutes les musiques de régiments.

Même après le Triomjihe de Trajan, le comité ne semblait s'occuper qu'à regret de la Vestale et vou-

lait jouer encore auparavant un opéra de Lesueur reçu déjà depuis longtemps, la Mort d' Adam. Recours fut formé devant l'empereur par les rivaux de Si:)ontini contre ce qu'ils appelaient un tour de faveur accordé à la Vestale sur la recommandation de l'impératrice, et l'on attendit humblement la décision du souverain. C'est alors que, pour parer le coup qu'on voulait leur porter, Jouy et Spontini adressèrent la requête suivante à Napoléon.

SiRK.

Il n'est point d'injustice contre laquelle vos sujets ne trouvent un recours au pied du trône de Votre Majesté ; nous osons donc espérer qu'elle daignera accueillir la supplication que nous avons riionneur de lui adresser, comme auteur et comme compositeur de la tragédie lyrique intitulée la Vestale.

Cet ouvrage, reçu par le jury de l'Opéra avec la plus grande faveur, honoré de la protection de S. M. l'Impératrice-Reine, dont vous-même avez ordonné la mise en scène — il y a plus d'un an — était au moment de paraître lorsque l'on en suspendit l'exécution poiir s'occuper uniquement de l'opéra de Trajan, que la reconnaissance publique attend avec une impatience si vive. Nous partageons avec trop d'enthousiasme ce sentiment universel pour n'avoir pas cédé avec joie la place aux auteurs assez heureux pour avoir été jugés dignes, dans une pareille circonstance, d'être les interprètes de l'admiration générale.

Mais, aujourd'hui, Sire, nous apprenons avec la plus vive douleur que M. le Préfet du Palais, chargé de l'administration de l'Opéra, vient de donner l'ordre d'ajourner indéfiniment la Vestale, et de faire passer l'opéra la Mort d'Adam immédiatement après le Triomphe de Trajan.

Qu'il nous soit permis de représenter à Votre Majesté que l'opéra de la Vestale est annoncé depuis six mois, qu'il est depuis

longtemps sur Taffiche, que toutes les loges sont louées, que les études sont achevées et les décorations prêtes ; que le poème même est imprimé sous les auspices de S. M. Tlmpératrice, qui a daigné en agréer la dédicace ; et que, sans parler du tort irréparable que nous causerait le passe-droit dont on nous menace, il serait également préjudiciable aux intérêts de l'Administration, qui se ven-ait, par ce retard, obligée de recommencer les travaux que nous avons faits depuis six mois.

Nous osons ajouter, Sire, que les suffi-ages les i^lus respectables nous permettent d'espérer que cet omTage ne sera pas indigne d'arrêter un moment les regards de Votre ^Majesté.

Nous la supplions avec respect d'accueillir notre humble réclamation, et nous nous estimerions trop heureux si elle daignait nous admettre à l'honneur de la lui présenter nous-mêmes.

Nous sommes avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté impériale et royale, les très hximbles, très obéissants serviteurs, et très fidèles sujets,

DE Jour, Spontixi.

Malgré la justesse des raisons indiquées par les deux réclamants, l'empereur se prononça sans hésiter en faveur de l'auteur des Barder, dont il appréciait particulièrement la musique froide et majestueuse, et il décida que la Mort d' Adam serait jouée avant la Vestale (1). De retard en retard, c'en était peut-être

(1) Où donc MM. de Loménie. Raoul-Rochette et Castil-Blaze, se copiant à la file, ont-ils pris l'anecdote d'après laquelle ce serait précisément Napoléon qui aurait protégé Spontini, en empêchant la Vestale de succomber sous les intrigues des envieux? D'après Castil-Blaze, les principaux morceaux auraient été exécutés aux Tuileries en févrierl807, sur le désir formel de l'empereur, qui voulait juger cet opéra si discuté avant même d'être joué, et bien qu'il ne retrouvât pas là des mélodies aussi agréables que ses airs préférés de la Molinam, il aurait dit avec chaleur à Spontini : « Votre ouvrage abonde en motifs nouveaux, la déclamation en est vraie et s'accorde avec le sentiment musical ; il y a de

fait dn chef-d'œuvre de Spontini si un bienheureux hasard n'avait fait que la partition de Lesueur ne se trouva pas prête au moment précis où il fallait la livrer au copiste. Spontini sut assez bien profiter de ce coup de fortune pour reconquérir son tour de représentation -.la Mort d'Adam fut reculée de plus d'un an, et la Vestale, d'abord annoncée pour le vendredi 11 décembre, fut définitivement exécutée le mardi 15 décembre 1807, on sait avec quel foudroyant succès.

Voici la remarquable distribution de cet ouvrage, exactement copiée sur la partition originale : Liciuius, général romain, Lainez ; Ginna, chef de légion, Laïs ; le Grand pontife, Dérivis ; le chef des Aruspices, Duparc ; Un consul, Martin ; Julia, jeune vestale, M"*' Branchu ; la Grande Vestale, M"^" Maillard. Les artistes de la danse n'étaient pas moins célèbres cpie ceux du chant ; ils se nommaient Vestris, Beaulieu, Saint- Amand, Branchu, Baptiste, Petit : M"^^^ Clotilde, Gardel, Chevigny, Millière,Bigottini, Vestris, Eivière, Mareiller aînée et cadette.

Sans pousser plus loin ce travail ni étudier une partition aujourd'hui universellement connue et admirée, il est bon de relire les jugements portés sur la Vestale

beaux airs, des idées d'un effet sûr, un finale entraînant. La marche au supplice me parait admirable. Je vous certifie que vous obtiendrez un grand succès et il sera mérité. » Ce récit n'est que roman : outre que l'empereur, qui n'aimait aucfinement la musique, était incapable de développer ainsi sa pensée sur une œuvre musicale quelconque, il est avéré aujourd'hui qu'il n'appuya jamais l'opéra de Spontini, et que, bien au contraire, il le rejeta toujours au second rang, d'abord après le Triomphe de Trajan, puis après la Mort d'Adam,

par les principaux journaux du temps, pour bien montrer d'abord comment ces écrivains ménagèrent leur conversion en présence de ce triomphe, et ensuite comment les œuvres où le génie éclate à chaque page furent et seront de tout temps reçues par les critiques avec toutes sortes de ménagements et de restrictions. C'est encore fort heureux quand elles ne soulèvent pas une réprobation presque unanime.

<i II s'en faut bien que la musique soit la partie faible de cet opéra, dit le Journal de Paris; elle a complètement réussi, et l'on peut dire qu'elle fait le plus grand honneur à la verve lyrique de M. Spontiui. Ce n'est pas néanmoins que tout y soit également bon ; le même motif se reproduit trop souvent dans l'ouverture; l'air de Cinna, an 1"' acte : T)a?is le sein d'un amifdrle, manque de couleur et d'expression, et enfin, le duo de Licinius et de Julia, au 2'^ acte, a été froidement écouté. Mais tout le reste est du plus beau caractère. Parmi les morceaux qu'on a généralement applaudis, nous avons remarqué le duo plein de sentiment : Quand r amitié seconde mon courage; cet air de Julia : Impitoyables dieux, suspendez la vengeance, où les accents de la passion la plus impérieuse semblent avoir été notés avec du feu ; le magnifique finale du second acte, qui est plein de mouvement, de variété et d'énergie ; et enfin, ce chœur général : 0 terreur ! ô disgrâce! où l'eftroi, l'indignation et le désordre du peuple et des soldats sont exprimés avec une énergie pittoresque, dont nous ne pourrions donner qu'une faible idée. En général, la musique de M. Spontini est

pleine de verve et de mélodie ; et quand il sacrifie aux grâces, ce n'est jamais aux dépens du caractère dramatique. »

Le critique du Journal de V Empire se perd dans des considérations sans fin et sans profit sur la collaboration du parolier et du musicien. « L'association nécessaire d'un poète et d'un musicien pour les pièces lyriques est sujette à de grands dangers : si le poète remplit passablement sa tâche, quelquefois le musicien ne sait ce qu'il dit; si, au contraire, le musicien se trouve par hasard être un Orphée, il arrive que le poète n'est qu'un Pradon. Ici, les deux associés sont d'accord ; la musique et le poème sont de niveau : le partage de gloire est égal. Il y en a qui veulent donner tout au musicien : cela n'est pas juste; à chacun le sien. Le sujet est bien traité par le poète ; le musicien a bien choisi la couleur du sujet : le poète a indiqué des situations intéressantes ; le musicien les a rendues. On a justement applaudi de grands traits d'expression, de beaux effets dans les chœurs. Cette composition ne peut que faire honneur au taleiit de M. Spontini, et ajouter beaucoup à la réputation qu'il s'était faite par d'autres ouvrages. » — Remarquez, s'il vous plaît, que c'est là la partie musicale de l'article.

Dès le lendemain, le Moniteur s'empresse de constater le brillant succès, ce Cette nouvelle et grande composition a été écoutée avec beaucoup de faveur : le style eu a plu. Ou y a trouvé de la mélodie, du chant, et une expression forte et dramatique. La <rrande scène du second acte a été surtout universelle-

meut applaudie. » Quelques jours après, le critique développe sou jugemeut et couclut eu ces termes, après avoir accordé force éloges au musicien :

<( Daus ce succès brillant, je ne vois qu'un écueil

pour lui ; c'est qu'on va le bercer de cette idée qu'il a égalé tout ce que nous avons entendu de mieux, et laissé loin de lui tous ses rivaux : lui dire le premier est absurde ; lui laisser croire le second, iujuste et dangereux. La musique de la Vestale a de belles parties, mais tout n'y est pas également digne d'éloges. Le récitatif laisse généralement à désirer plus de force et de vérité : notre prosodie peut encore être utilement étudiée par l'auteur... » La prosodie et rien que la prosodie : voilà bien où perce le bout de l'oreille de Suard, qui pouvait être un excellent juge en littérature, mais qui n'entendait pas grand'chose à la musique.

Ces restrictions intéressées et ces adroites réserves n'empêchèrent pas le public de courir en foule applaudir les admirables accents de cette tragédie lyrique et saluer l'avènement du comi^ositeur qui allait prendre sur la scèue française la place restée vacante depuis la mort de Gluck et le départ de Salieri. Spontini avait conquis d'un coup l'immortalité, — et il n'avait que trente-sept ans.

cJbt

fcntjO

\i^e^ ZiJfi^ 7:^1 'yrct^n/ai

Ou.

TfxeJ

Page 1