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LE MYSTÈRE

L'opéra de Robert le Diable, devenu sérieux de comique et de gracieux terrible, était représenté à l'Académie de musique eu novembre 1831, et, cinq ans après, à défaut de représentation possible, était publié à Rouen certain vieux mystère qui portait le même titre, qui découlait de la même légende, et qui, malgré ce double rapport, ressemblait aussi peu que possible à l'opéra. C'est pourtant le succès de celui-ci qui provoquait la résurrection de celui-là, et la réputation d'un ij\)Q devenu populaire à la scène pouvait donner au vieux poème un semblant d'actualité. D'où provenait ce Mystère de Robert le Diable? D'un des répertoires des troupes de province, et sûrement d'un répertoire ou picard ou normand — le langage le prouve avec certains détails typiques, — mais c'est là

tout ce qu'on en peut savoir, et ce n'est guère, à coup sûr.

Il remonte évidemment aux premiers temps de ces représentations mi-profanes, mi-sacrées, et il s'en fallait bien, — lorsqu'il fut joué vers 1350, sous Philippe de Valois, — qu'on fût arrivé à toutes les merveilles de mise en scène qui allèrent en augmentant pendant près de deux siècles et qui distinguèrent ensuite tous les mystères, à finir par ce fameux Mystère de la Passion j donné à Valenciennes en l'an 1547 et dont on a pu voir une restitution exacte à l'Exposition universelle de 1878. Mais aussi, pour celui-là, la foule fut si grande des spectateurs accourus de France, de Flandre et des pays circonvoisins, que la recette monta à la somme de 4,680 livres, encore bien que les assistants payassent seulement un liard ou six deniers chacun.

Mais deux cents ans avant cette splendide exhibition, soit eu plein quatorzième siècle, et lorsque éclot le Mystère de Robert le Diable, on s'en tenait encore à la mise en scène la moins compliquée. L'action entière se passait sur une seule et même place, à laquelle aboutissaient toutes les routes que devaient suivre les personnages et sur laquelle aussi s'ouvraient palais, maisons, chaumières, ermitages, d'où ils devaient sortir, où ils devaient entrer. Le « meneur du jeu », chargé de dire le prologue, expliquait du mieux qu'il pouvait toutes les localités souvent très disparates, et, pour qu'on s'y retrouvât mieux, on appliquait un écriteau sur chacune, ainsi qu'il est dit

au prologue du Mystère de l'Incarnation, joué à Roneu en 1498 :

Afin d'eunuy fuir, nous nous tairons

Présent (à présent) des lieux. Vous les pouvez connoistre

Par l'escritel (écriteau) que dessus voyez estre.

La légende de Robert, fils du Diable, ainsi transportée sur les tréteaux d'ane troupe nomade, a-t-elle une origine historique? Question très controversée et sur laquelle il est bien difficile d'être fixé. Plusieurs répondent oui, et, d'après eux, le Robert du mystrre serait Robert courte-heuse , courte-jambe ou courte-botte, — ainsi nommé à cause de sa claudication, — fils de Gnillaume le Conquérant, duc de Normandie et roi d'Angleterre après l'invasion. D'autres , ou pour mieux dire, uu autre réfute cette opinion en disant que le père de Robert est, dans le mystère , bien trop débonnaire, tranchons le mot, trop ganache, pour représenter le farouche Guillaume le Conquérant. Celui-là ne veut voir dans ce drame qu'une fiction avec des reflets d'histoire, et il trouve un point de départ beaucoup plus plausible dans certain roman, rimé d'abord, puis remis en prose alors qu'on put l'imprimer, et qui court encore aujourd'hui avec les colporteurs de la Bibliothèque bleue d'Épiual. Ce roman avait été résumé en un récit rimé, en un « dict », — c'est le mot de l'époque, — que les jongleurs colportaient de tous côtés, et ce « dict » bien plutôt que le roman paraît avoir engendré le mystère. 11 en suit, en effet, beaucoup mieux toutes les phases et il en a le

dénouement : dans le roman, Robert, converti, se fait ermite ; dans le mystère et dans le dict, il épouse la fille de l'empereur.

Cette opinion est celle d'Edouard Fournier, qui avait creusé à fond le sujet avant de faire représenter ce mystère et de l'éditer. C'est au courant de l'hiver 1878-79 que ce Mystère de Robert le Diable fut représenté, certaine après-midi de dimanche, devant un auditoire passablement ébahi et dont les membres les mieux élevés se contentaient de bâiller. Et cependant, Edouard Fournier s'était donné la peine de faire auparavant une conférence très instructive, ainsi qu'il la devait faire sur un sujet qui lui tenait tant à cœur. Cette conférence, heureusement, n'a pas été jDcrdue, et il l'a replacée en tête de ce mystère, dont il a jdublié le texte original avec une traduction en langage actuel, très habilement versifiée et très exactement : est-il besoin de dire que c'est sous cette forme rajeunie qu'on essaya de le représenter en ce beau théâtre de la Gaîté, à la fois auberge et caravansérail, où s'abrite et se ruine qui veut?

Le titre véritable est quelque peu long, comme on en va juger : Miracle de Nostre Dame de Robert le Dyabhjjilz du duc de Normendie, a qui il fu enjoint pour ses meffaiz qiCilfeist le fol sans j^nrler et depuis ot Kostre Seigneur mercy de li, et espousa la fille de l'Empereur. M. Fournier a bien fait de le raccourcir pour le rendre plus clair et aussi de diviser cette longue kyrielle de scènes en deux i)arties tout naturellement désignées : l'une, comprenant les atroces méfaits

de ce diable de Robert, sa résistance à son père et sa conversion sous la parole maternelle ; l'autre, son voyage de repentir à Rome, la pénitence bestiale qu'on lui impose, sa folie et son héroïsme à la cour de l'empereur, son mariage enfin avec la fille de l'empereur, qui recouvre la parole du coup. Et voilà pourquoi votre fille n'est plus muette.

En la première scène, le duc de Normandie, un brave homme de père, aussi peu énergique que grand prêcheur, cherche à ramener son fils au bien, mais celui-ci lui répond durement qu'il continuera à mener la vie de meurtres, vol et viol qui lui plaît :

Suis chevalier et ne veux l'être Que pour ennuyer moine et prêtre, Les battre, et prendre leurs joyaux .

En ont-ils de bons et de beaux ?

Vite avec moi je les emporte, Et chez eux me conduis de sorte Que rien n'y laisse. Grognent-ils ?

Ils se mettent en grands périls. Au premier qui mon droit conteste Je prends sa vie avec le reste.

Et comme Robert a sur son bonhomme de père l'avantage de mettre ses actes d'accord avec ses paroles, il court retrouver sur la place ses dignes compagnons Rigolet et Brise-Godet qui viennent de dépouiller un moine, mais qui l'ont simplement dépouillé, au grand regret de Robert qui lui aurait, dit-il, coupé les deux poings. Surviennent deux autres amis, Boute-en-Courroie et Lambin, et tous les cinq s'en vont piller telle

ferme et telle abbaye : le paysan et Tabbé sont trop heureux de guider eux-mêmes les bandits et de leur tout livrer afin d'avoir la vie sauve. Et Robert commande :

Vite, mettez-vous en besogne :

Brise-Godet, prends les premiers De ces joyaux, toi les derniers.

Lambin, et toi, Boute-en-Courroie, Enlève-nous cette monnoie.

Et toi ces bijoux, Rigolet, Prends ainsi que Brise-Godet.

Que rien ne reste.

Après avoir tout mis à sac, les quatre voleurs et leur chef transportent leur butin dans la retraite de Robert, et celui-ci promet à ses hommes de ne les point abandonner, si fort que les seigneurs de Normandie le haïssent, si fort qu'ils souhaitent de le voir mort et damné.

C'est donc sans peur que je vous dis : Si j'ai fait mal, je ferai pis.

Cependant tous les barons, vassaux du duc de Normandie, se rendent auprès de leur suzerain pour demander justice des forfaits perj)étrés par son fils, et celui-ci, puisant quelque vigueur en leurs exhortations, envoie quérir Rol)ert par deux truands, Gobaille et Huchon. Ces pauvres diables s'acquittent de la commission sans broncher, mais pour les payer de leur peine, Robert leur fait crever un œil à chacun

et les renvoie, ainsi dépareillés, en déclarant qu'il brave le courroux paternel. Le duc, tout surpris d'abord de voir ses gens revenir en si piteux état, prend une résolution virile et cliarge les deux borgnes d'aller proclamer partout le bannissement du fils coupable, la défense faite à quiconque de lui donner aide ou séjour et l'ordre de l'appréhender lui et ses complices, « si tant est qu'on le puisse prendre ». Cette réserve finale est prudente, car Robert n'est pas homme à se laisser garrotter sans jouer du couteau. Il entre en une colère terrible lorsqu'il apprend l'arrêt qui le frappe, et il se soulage en décollant de sa bonne épée de malheureux ermites qu'il trouve priant en un lieu désert.

Un peu calmé par ce nouvel exploit, il rencontre un valet duquel il apprend l'arrivée de sa mère au château d'Arqués; il se rend vite auprès d'elle et lui demande humblement :

Apprenez-moi d'où peut venir Que je ne me puis abstenir Du mal? Nul répit ne m'accorde, Il semble que de moi déborde.

Dites, ne m'a-t-on pas caché Que tous deux étiez en péché Quand me conçûtes?

Sa mère lui confesse alors qu'en désespoir de n'avoir point de fils, après de longues années de mariage, elle avait demandé au diable ce que Dieu lui refusait. Son souhait fut exaucé, et tant qu'elle portait son fils

292 EOBEET LE DIABLE.

en ses entrailles, elle se sentait comme folle du démon et lui vouait ce fils à venir, tandis que le père, en homme sage et dévot, le recommandait à Dieu.

Cependant je lui répondais :

« Eh ! qu'au diable puisse-t-il être Si Dieu ne s'y veut entremettre, C'est là que j'ai mis mou espoir :

Si de vous enfant puis avoir, A lui le donne. Que vous dire Après? Cela doit vous suffire :

Au diable étant ainsi donné.

Voilà comment vous êtes né Tel que vous êtes.

Cette révélation contriste Robert, qui jure d'aller à Rome,

SoufiErant tout : le chaud, la froidure, La gêne, et couchant sur la dure.

Pour, s'il se peut, sa part gagner De paradis.

Pour commencer, il se rend auprès de ses compagnons et les exhorte à suivre son exemple ; mais comme les mécréants persistent à mener cette odieuse vie, pour les plus vite convertir au bien, il les tue tous quatre, et Lambin, et Rigolet, et Boute-en- Courroie, et Brise-Godet. Il retourne de là à la dernière abbaye qu'il a pillée et charge le prieur d'aller trouver le duc, son père, et de s'entendre avec lui pour réparer tous les méfaits que lui-même a commis, pour rendre à ceux qu'il a dépouillés leurs richesses et tré-

sors qu'on trouvera entassés en son repaire. Et quant il lui, il part pour Rome,ain8i qu'ira Tannhiiuser.

Le j)ape accueille Robert le Diable, lui fait narrer ses méfaits, et n'en voulant juger lui-même, le renvoie aux bords du Rhône, devers

Je prud'homme Hermite, qui juge pour Kome Tous les péchés.

Celui-ci lui fait raconter de plus belle sou horrible existence et s'enferme en sa cellule pour consulter le Très Haut. A sa prière le Christ descend du Ciel avec sa mère, au bruit du concert des anges qui chantent a la grand'liesse en rondel », et il dicte son arrêt au pieux ermite ; après quoi il remonte au paradis , aux accords d'un nouveau rondel de louanges angéliques(l). L'ermite éveille Robert et lui commande, au nom de

(1) La scène se passe deux et trois fois au Paradis , et chaque fois que le Christ et Xotre-Dame en descendent ou qu'ils y remontent, ils sont accompagnés par la chanson

Qiie devant nous, suivant l'usage, Vous chantez quand vais en voyage Avec mon fils.

Ainsi dit la Vierge en s'adressant aux anges Gabriel et Michel. Les scènes du Paradis sont les seules que M. Fournier se soit permis de supprimer au théâtre, des raisons de convenance ne permettantpas de mettre en scène le Christ et sa Mère. L'archange saint Michel et l'ange Gabriel, qui étaient déjà du mystère, prenaient leur place et on les voyait descendre par un escalier rudimentaire, ainsi qu'il était d'usage en ces drames primitifs.

Dieu, de contrefaire le fol, d'aller partout une massue au cou, de ne dire aucun mot, si grande envie qu'il en ait, et de manger seulement la viande qu'il pourra dérober aux chiens. Robert, qui a décidément tous les courages , accepte cette dure pénitence et s'en va courir le monde en singeant la folie.

Et voici qu'eu la foule qui se presse devant le palais où dîne l'empereur, un fou s'agite et danse, qu'on raille et qu'on frappe sans qu'il souffle mot. L'empereur , émerveillé de son adresse et de sa patience, lui demande son nom : il répond en faisant la grimace. Le maître jette des os à son chien favori Louvet : le fou les happe et se bat avec la bête pour les garder ; il attrape les croûtes de pain lancées au chien et partout où le chien court et se pose, il court et se pose aussi. Vu grave message vient déranger l'empereur de cet amusant spectacle : il faut courir sus aux Sarrasins qui menacent l'empire. Et tandis que tous les chevaliers s'arment, l'ange Gabriel s'en vient trouver Eobert au nom de Dieu et lui commande d'aller se battre après avoir revêtu une armure toute blanche qu'il trouvera enfouie en un pré vert. Les Païens sont mis en déroute et l'empereur cherche à savoir, pour lui témoigner sa reconnaissance, quel est le combattant iucounu qui lui a fait gagner la bataille. Le fou a bien du sang au visage et l'empereur croit tout bêtement qu'il aura reçu quelques horions de la populace; mais la fille de l'empereur paraît, muette de naissance, qui montre le fou du doigt. L'empereur comprend assez mal ce langage, mais la gouvernante le lui explique :

ROBERT LE DLIBLE. 295

Ici la vérité l'appelle, Sire ! Vous montrer que celui Qui vainquit pour vous aujourd'hui, Est ce malheureux en guenille, Voilà ce que veut votre fille ; C'est ce fol, oui...

L'empereur hausse les épaules et commande à la gouvernante de mieux veiller désormais sur la raison de son élève ; après quoi l'empereur et les chevaliers se mettent à table pour célébrer leur victoire en buvant. Mais voilà-t-il pas que les Sarrazins reprennent l'offensive et qu'il les faut battre encore. Un chevalier, toujours le même, se distingue en la mêlée et l'empereur l'envoie quérir par un de ses officiers. Mais celui-ci ne peut l'atteindre, et pour le mieux arrêter, il le frappe de sa lance qui se brise en deux : le chevalier disparaît dans la foule. Ebahissement de l'empereur, qui veut retrouver ce héros à toute force, et qui fait crier partout qu'il donnera sa fille et la moitié de Tempire à qui pourra montrer des armes blanches et (preuve plus convaincante) un fer de lance rompu dans la cuisse.

Que fait alors certain sénéchal, plus désireux de l'empire qu'amoureux de la princesse? Il se blesse à la cuisse, revêtune armure blanche et se présenteàl'empereur comme le chevalier qui l'a sauvé d'une défaite certaine. A cette imposture, la pauvre muette recouvre la parole, et devant tonte la cour, devant le pape appelé de Konie et venu pour célébrer ce mariage , elle dénonce la fourberie du sénéchal et proclame la vail-

lance sorliumaine du pauvre fol en montrant le fer de lance qu'il avait caché dans la terre et qu'elle a su déterrer elle-même. A cette nouvelle, le pape et l'empereur se rendent en grand cortège au misérable chenil où Robert couche avec les chiens , et ils lui adressent force compliments auxquels le fou répond par des grimaces et des lazzi. Mais entre-temps le Christ et la Vierge étaient redescendus du ciel, avec leurs anges toujours chantants, et s'en étaient venus trouver l'ermite du Rh(5ne pour lui dire que Robert avait suffisamment expié ses crimes et qu'il pouvait le relever de sa pénitence en lui rendant son rang et sa raison ; l'ermite part aussitôt et arrive juste au moment où le fou fait la nique à

Ces deux moitiés de Dieu : le Pape et l'Empereur.

Il arrête aussitôt cette comédie bestiale , révèle la naissance princière du meurtrier repentant , et l'unit à la fille de l'empereur. Le pape, alors, pour terminer dignement la fête, ordonne aux clercs présents de célébrer les louanges de la Vierge, à l'indulgence de laquelle on doit le pardon du coupable ; — et tous de chanter en chœur :

Vierge ! chez qui n'est rien amer, Lorsque, par vous, Dieu se fit homme, Vous nous avez tirés d'enfer, Et de fange, où mangeant la pomme, Adam qui venait d'y tomber.

Allait aussi nous embourber.

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