DE CINQ JOURS A PARIS
C'est à la fin de février 1826, — trois mois avant sa mort, — que Weber passa par Paris pour se rendre à Londres, où il allait surveiller les dernières études et diriger les premières représentations de son Oheron au théâtre de Covent Gardeu. L'illustre compositeur ne fit que traverser Paris, car il y resta à peine cinq jours, — du 25 février au 2 mars — mais tel était le renom de Fauteur ^ Euryanthe et du Freischiltz, qu'il ne put, pendant ce court séjour, échapper aux hommages et aux honneurs dus en tout temps au génie, et que l'éclatant succès de son Freischiitz, sous la version quelque peu fantaisiste de Castil-Blaze, devait rendre, dans ce cas particulier, plus sincères et plus cordiaux. Moins d'un an auparavant, "Weher écrivait d'Ems à sa femme, le 3 août 1825 : « Le jeune Schlesinger ne cesse de m'annoncer de Paris
q\\el furore le Freischiltz continue d'exciter eu cette ville et m'adjure d'y venir le plus tôt qu'il me sera possible pour composer un opéra. » Weber n'avait pas répondu à cette flatteuse ouverture ; mais ce devait lui faire un sensible plaisir que de pouvoir s'assurer, en passant, du degré d'estime et d'admiration que les amateurs français marquaient pour ces créations allemandes.
Il n'était pas resté jusque-là sans avoir des rapports officiels avec la France. Dans le cours de l'été de 1824, il avait wx arriver à Dresde un ambassadeur de l'Opéra de Paris, le chevalier de Cussy, qui venait le solliciter d'écrire un grand opéra tout exprès pour cette ville et de l'y venir diriger. Peut-être aurait-il accédé à ces propositions, s'il n'eût reçu, en même temps, des offres bien plus séduisantes du directeur de Co vent Garden, Charles Kemble, qui lui demandait un ouvrage nouveau dans les mêmes conditions que le chevalier de Cussy, mais qui lui offrait, en plus, de fixer lui-même ses honoraires et de venir diriger à Londres non seulement ce nouvel opéra, qui devait être un Faust ou un Oheron, mais aussi ses précédents ouvrages, comme Preciosa et le Freisckiitz. C'était une supériorité des théâtres anglais sur l'Opéra français d'avoir déjà à leur répertoire ces deux ouvrages intacts, alors que nous n'avions qu'un arraagement de fantaisie, — et l'Angleterre l'emporta sur la France (1).
(1) Preciosa, aussi bien que le Freischiltz, avait été mise en trois actes
Le chevalier Ferdinand de Cussy recueillit pourtant quelque gain de sa mission auprès de Weber. 11 était poète à ses heures perdues et il avait prié le célèbre compositeur de mettre en musique certaine romance en trois strophes de sa façon : Elle était simple et gentillette. Weber, qui refusait d'écrire un opéra, ne pouvait refuser au chevalier l'aumône d'une romance, et il lui promit de mettre la sienne en musique ; il la composa, en effet, au mois d'août 1824, dans sa chère maison de campagne d'Hosterwitz, en Saxe, aux environs de Pilnitz. Il fit là une éclatante exception en faveur du chevalier, car ce modeste lied fut le seul morceau qu'il écrivit durant les dix-sept mois d'inaction complète, — du 29 août 1823, date de l'achèvement ^EuryoMthe, au 29 janvier 1825, date de son premier travail pour Oheron : — repos absolu qui marquait, chez lui, un véritable apaisement et qui seml)lait presque annoncer l'approche de la mort. Telle était alors sa fatigue et aussi sa répulsion pour le moindre travail, qu'il n'aurait même pas fait cette malheureuse romance , s'il n'y avait été presque contraint par le poète, qui ne cessait de le harceler de Paris. "Weber note, en effet, sur son jonrnal, le 18 août : « Reçu, aujourd'hui, une lettre de Cussy ; » et, peu de jours après, il attaquait cette romance, qu'il composa dans la journée du 23. Il la retravailla enfin dans le courant de décembre, et l'envoya à son impi-
par Th. Sauvage et an-angée parle musicien Crémont, pour être jouée à rOdéon sous ce titre : /e« Bohémiens. La première représentation de Prcciosa à Dresde datait de 1822.
toyable poète par riutermédiaire de l'ambassadeur de France, Portai.
Il y avait deux ans alors, — pas davantage, — que le nom de "Weber avait été imprimé pour la première fois en France, — en 1822, — et c'est par son orgueilleux rival Spontini que le musicien allemand apprit cette nouvelle si flatteuse pour son amourpropre. Dès les premiers jours du printemps de 1822, Weber s'était enfermé à sa maison des cliamps d'Hostenv'itz, afin de travailler plus activement à VEur>fanthe, mais il avait dû revenir à Dresde au commencement de juin pour y recevoir Spontini. La rencontre des deux maîtres eut lieu le 11 de ce mois et ne fut pas des plus cordiales, bien que "Weber fût allé saluer Spontini à l'hôtel de la Poste et qu'il se fût aimablement mis à sa disposition pour toutes ses visites ou courses d'aft aires. Cette froideur était toute naturelle entre les deux grands musiciens, car un an était à peine écoulé depuis leur lutte acharnée sur la scène de l'Opéra de Berlin, avec Olympie et Je Freischfitz. Mais le rusé Italien- s'entendait à merveille à conquérir les bonnes grâces des personnes mêmes dont il savait ne pas jiosséder les sympathies, et il y arriva sans peine avec Weber. Il suffit, pour cela, de lui remettre deux bouts de journaux français qui prononçaient son nom pour la première fois et lui assignaient le second rang, immédiatement après Beethoven : ce fragment-ci était extrait des Débats ^ et cet autre avait été découpé daus le Courrier des spectacles. Weber fut très vivement touché de cette attention, et
il conserva avec le plus grand soin ces précieux papiers que son fils n'a pas manqué de publier à son tour avec une égale satisfaction.
Ces éloges n'avaient pourtant rien de bien flatteur, car c'étaient de simples annonces rédigées en style de réclame pour accompagner l'avis que « la sonate de Beethoven, œuvre CIX, prix : 0 francs , et V Invitation d la Valse, rondeau brillant par Charles-Maria de Weber, œuvre LXV, prix : 4 fr. 50 c. », venaient de paraître chez tel ou tel éditeur. Et la preuve que ces deux articles avaient la même origine, c'est qu'ils disaient la même chose en termes identiques : c( Annoncer une œuvre de Beethoven, dire que c'est le dernier enfant de son génie, c'est appeler toute l'attention de nos pianistes sur une production déjà populaire en Allemagne. Ce n'est pas pour de tels noms qu'il faut des passe-ports ; mais il faut annoncer le mérite encore inconnu, il faut prôner le talent dans le pays où il^ n'a pas fait ses preuves. C'est à ce titre que nous recommandons à nos lecteurs V Litroduction (sic) à la Valse, de Charles-Maria de ^Veber, compositeur qui, dans sa patrie, occupe à la fois les concerts et les théâtres. Son rondo brillant nous semble fait pour ne pas demeurer obscur (1). » — Le trswt final i)ar antithèse n'est-il pas bien trouvé? moins heureux, cependant, que le subterfuge de Spontini, qui devait assez connaître la presse française, après seize ans de séjour à Paris, pour distinguer une ré-
(1) Courrier des spectacles, 4 juin 1822. L'annonce des mêmes morceaux, avec réclame pareille, avait paru au Journal des Débats du 2 mai.
clame d'un article, et qui faisait passer l'une pour l'autre aux yeux du trop crédule Weber.
Si rapide qu'ait été le passage de "Weber à Paris^ il ne laisse pas de présenter un réel intérêt, en raison de l'importance d'un tel hôte, car il est également curieux de savoir comment il y fut accueilli par ses pairs, de quelle façon il les jugea, eux et les œuvres lyriques qu'il put saisir au vol à Paris, de quelle manière enfin il passait ses journées dans la capitale, quelles furent ses distractions favorites et ses relations préférées. Il est bien étonnant que personne en France n'ait songé à retracer cette courte période de la vie de Weber, avec les détails qu'elle comporte et qui sont tous également intéressants pour nous autres Français. Pour faire un tel récit, forcément plus minutieux qu'étendu, il faut non seulement se guider sur les écrits posthumes de Weber, publiés par ses amis Wendt et Théodore Hell (1), et sur le bel ouvrage de son fils (2), mais s'efforcer aussi de reconstituer le monde et les théâtres parisiens à l'entour de Weber. C'est la seule façon de bien ajjprécier les événements antérieurs, que de se transporter dans cette atmosphère si différente et de vivre la vie passée avec ceux dont on raconte les actes ou dont on apprécie les jugements.
(1) Ilinterlassene Schriften ron Cari Maria von Weber (Ecrits posthumes de C.-M. de Weber). Dresde, 18-28, 3 vol. petit in-S». C'est dans le troisième que se trouve raconté brièvement le voyage de W'elier, avec quelques fragments de ses lettres de Paris.
(•2) Cari Maria von Weber^ ein Lebensbild (portrait biographique), par Max-Marie de Weber, 3 volumes, avec portrait. Leipzig, Ernest KeU, 18(54 et 1866.
Weber était tenu par son traité de se trouver à Londres dans les premiers jours de mars : eu égard au temps qu'il fallait pour le voyage, en tenant compte des retards imprévus et des courtes stations qu'il voulait faire eu chemin, il décida de partir un mois à l'avance, quelque douleur qu'il éprouvât à quitter sa famille et son pays, sans se douter pourtant qu'il ne les reverrait plus. Il avait mis ordre à ses affaires, fait son testament et pris des mesures pour que sa femme n'eût rien à redouter s'il succombait en route ; il avait enfin assisté à une représentation d'adieu, organisée avec le Freisckutz par les artistes, qui voulaient aussi chanter une cantate de circonstance ; mais les pleurs leur coupant la voix, la représentation s'était terminée au milieu d'un silence funèbre et d'amers sanglots.
Après une nuit de veille, passée à demi dans les larmes, le 7 février, à sept heures du matin, une chaise de poste, chargée de bagages et dans laquelle avait déjà pris place Fiirstenau, flûtiste et compositeur de talent, qui devait accompagner son ami dans ce lointain voyage, s'arrêta devant la porte de Weber. Jamais départ ne fut plus déchirant que celui de cet homme, s'éloignant pour si longtemps de sa femme et de ses enfants : jamais séparation plus douloureuse que celle de cette femme qui espérait à peine revoir son mari et qui prit congé de lui comme on fait d'un mourant. Après avoir encore embrassé. sa Caroline aimée et ses enfants endormis, le voyageur chaussa d'épaisses bottes de velours, revêtit une pelisse de fourrures et
s'élança en pleurant dans la voiture, qui disparut bientôt dans l'épais brouillard de l'hiver... Alors Caroline, tombant à genoux dans sa chambre, s'écria comme saisie d'un pressentiment funeste : a C'est son cercueil que je viens d'entendre clouer! »
Jusqu'à Oschatz, Weber se servit de ses j)ropres chevaux, mais il les dut quitter en cette \dlle, et lui qui avait pourtant le cœur ferme, écrivait plus tard à sa femme : « J'ai congédié là le vieux Jean, qui a emmené les chevaux, et comme rien de Dresde ne restait plus autour de moi, je sentis mon cœur se briser et je me blottis au fond de la voiture pour y cacher mes larmes... » Il n'avait pas plus tôt cédé à ses tristes pensées, qu'il croyait en avoir trop dit, par crainte d'augmenter la douleur des siens : rien de touchant, dans la correspondance qui se poursuivait alors entre Weber et sa femme, comme de voir les efforts qu'il fait pour dissimuler autant que possible à celle-ci, sans aller pourtant contre la vérité, ses peines et sou amère affliction, dont la révélation pourrait accroître le chagrin de sa chère Lina.
Le voyage, qui s'accomplit presque d'une traite, exerça une influence vivifiante sur la santé de Weber. L'espérance reprenait le dessus dès que sa maladie faisait le moindre relâche ou qu'un rayon de soleil pénétrait par la portière de la voiture. Il imaginait alors quelque voyage à venir avec toute sa petite famille, il marquait déjà .la place de chacun dans la chaise de poste : ici Lina, ici Max, ici Lex, Ali, etc. ; puis il montrait dans quelle poche il devait fourrer
jouets et bonbons pour distraire les enfants de la longueur du cliemiu. Mais dès que la fatigue se faisait sentir, le mal du pays le reprenait violemment, et c'était à ce point qu'en arrivant à Francfort, il exprimait durement le désir que ses vieux amis, Hoftmanu et Gottfried Weber, ne se trouvassent pas là, afin d'éviter la scène attendrissante des adieux.
D'autres fois, il plaisantait avec ses maux et écrivait en riant : « Madame ma toux a des caprices ; en tout cas, elle sert à me faire lever de bon matin et me fait gagner du temps. Chaque pas en avant me rapproche de vous en pensée. Je suis décidément un Saxon pur sang, une vraie nature de Philistin absolument réfractaire aux voyages. » Il était passé d'abord par Leipzig, d'où il avait écrit une lettre très touchante à sa femme, puis par Weimar; il arriva enfin à Francfort, où il s'arrêta un jour, juste le temps d'embrasser ses amis, Gottfried Weber, Gahret Forti, — son accès de misanthropie était passé, paraît-il, — et d'assister à une excellente exécution du Judas Macchabée, de Htindel, par la Société chorale Ccecilia. Encore quelques relais de poste, et il touchait à la frontière française.