INÉDITE
Eq entrant en France, AVebermarcliait au-devant d'un triomphe assuré, et il allait pouvoir juger par lui-même quelle admiration le succès populaire de liobin (les bois avait fait rejaillir sur l'auteur du Freischutz ; quelques mois plus tôt, il aurait vu les élégantes porter, pendant l'hiver qui suivit l'apparition du chef-d'œuvre, des robes rayées rouge et noir, dites à la Robin des bois. La partition entière, et surtout le chœur des Chasseurs, jouissait d'une popularité fatigante, tant les oreilles en étaient rebattues. Presque pas de rue où l'on ne fût poursuivi par ce refrain écorché : Chasseur diligent ; presque j^as d'église où l'on n'entendît les fidèles chanter avec onction, — toujours sur l'air en vogue :
Chrétien diligent, Devance l'auroie, A ton Sauveur encore Adresse tes chants.
Ave Maria,
Gratta plena, La, la, la, etc..
Cela passait alors pour de la musique religieuse.
AVEBER A TARIS EX 1826. 19
Une préoccupation troublait cependant la joie du succès au cœur de "Weber : c'était Fidée de voir le massacre que Castil-Blaze avait fait de sa création originale, quand bien même cet arrangement aurait été nécessaire pour assurer le succès, car avec l'amourpropre du génie, le maître se refusait absolument à croire que sa magnifique conception eût eu besoin d'un arrangeur pour prendre pied à Paris et soulever Tenthousiasme de la foule. Mais le fait était malheureusement exact et il faut eu convenir, au risque de déprécier le goût musical de nos pères : les retouches de Castil-Blaze avaient seules pu assurer la gloire de "Weber et changer en triomphe la déroute du premier soir.
Le Freischutz avait fait son apparition à Paris, le 7 décembre 1824, au théâtre de l'Odéou (1). Sauf le personnage de l'ermite, que la censure avait fait disparaître, c'était une traduction littérale et complète de l'ouvrage allemand. Castil-Blaze, que le directeur avait chargé de cette traduction, avait montré assez de modestie à l'égard de l'auteur et assez d'estime envers le public pour respecter de tout point le chefd'œuvre qu'il avait seulement baptisé Rohin des bois. Il avait espéré un grandissime succès, ce fut une déroute effroyable, surtout à partir du dernier acte : l'ouver-
(1^ La vue ci-jointe de l'Odéou est exactement conforme à ce qu'il était en 1824, sauf les deux ponts qui le reliaient aux maisons voisines et dépendantes du théâtre, qu'on supprima, après l'incendie de 1818, qui avait détruit seulement l'intérieur de la salle en laissant la façade intacte ainsi que le grand foyer.
tnre et le chœur des Chasseurs trouvèrent seuls grâce auprès d'un public affolé de tapage et qui criait, hurlait, sifflait par plaisir.
Castil-Blaze dut alors faire appel à tous ses talents d'arrangeur. L'artiste avait prévalu un instant : ce désastre fit reprendre le dessus au « vétérinaire musical ». Il prit l'opéra de Weber, et, comme il s'en vante lui-même, « l'estropia, le disposa sur un autre plan, le tripota à sa fantaisie afin de l'assaisonner au goût des auditeurs ». La besogne lui plaisant, il s'y mit de tout cœur et neuf jours lui suffirent pour faire cette singulière cuisine. La deuxième représentation fut annoncée pour le 16; les siffleurs du. premier soir revinrent pour achever « le monstre », mais ils trouvèrent porte close : la salle était occupée depuis le parterre jusqu'aux quatrièmes loges. Par surcroît de précaution, l'ingénieux directeur avait, non pas loué, mais bien donné les places, en se réservant de choisir son public. Pendant dix représentations, le même incident se renouvela; à la onzième seulement, les portes de l'Odéon s'ouvrirent pour tout le monde. Grâce à cet adroit subterfuge et aux corrections de Castil-Blaze, le succès du Freischutz était désormais assuré. Ce succès depuis ne fit que grandir : la réaction s'était produite, elle fut très vive et se traduisit par une série de trois cent vingt-sept représentations.
Weber avait dû être médiocrement flatté de ce raccommodage musical, mais il n'avait pas jugé à propos de s'élever contre, soit qu'il préférât voir le Freis-
chiitz se jouer sous cette forme imparfaite plutôt que d'être mis à l'écart dans sa forme originale, soit qu'il excusât volontiers Castil-Blaze d'un agencement qui lui valait grand succès et grand renom, à lui-même, sinon grand profit. Mais il n'en fut pas ainsi quand il apprit que le même Castil-Blaze avait offert au directeur de rOdéon et à celui de l' Opéra-Comique, le chevalier de Picqueucourt , une traduction et un arrangement dCEuryanthe, réorchestrée d'après la réduction pour piano, parce que les parties d'orchestre auraient coûté trop cher à acquérir. Sitôt qu'il eut vent de cette nouvelle, "Weber écrivit à l'arrangeur et au directeur pour avoir quelques explications, mais il ne reçut aucune réponse ni de l'un ni de l'autre. Un beau jour enfin, il apprit que son Euryantlie allait définitivement paraître au théâtre de l'Odéon; il renouvela alors ses réclamations, sans mieux réussir à obtenir la moindre nouvelle. Weber se trompait quelque peu et ne pouvait pas très bien juger les choses à distance : le cas était tout diff'érent et beaucoup plus grave pour le Freischutz que pour Earijantlte. Robin des Bois, en effet, était un i)ustiche relativement exact du Freischutz, et à part quelques morceaux supprimés, c'était la partition complète arrangée à la mode française ; dans Euryanthe, au contraire, Custil-Blaze n'avait pris que certains morceaux, en nombre restreint, pour les réunir à d'autres de six ou huit compositeurs diftérents. Robin des bois était bien encore le Freischutz, la Foret de Sénart n'était plus Eunjanthe.
Il faut voir quelles avaient été l'idée et la façon de j^rocéder de l'imjilacable arrangeur. Il avait entrepris de rajeunir la comédie de Collé si connue et tant de fois applaudie, la Partie de chasse de Henri 1 V, en la disposant à sa guise pour y introduire quantité de morceaux de musique empruntés à différents opéras étrangers, allemands ou italiens. L'ouverture était celle du Torcaldo e Dorliska, de Rossini, suivie d'une cavatine de Pacini et d'un duo de VEsule di Granata de Meyerbeer ; puis venaient un duo de Generali, celui plus connu de la Cenerentola, une romance archaïque du comte Thibault de Champagne, l'air populaire Vive Henri IV ! un finale de la Pietra di Paragone, etc., etc. Ce finale était précédé d'un grand morceau d'ensemble entendu d'abord dans le troisième acte de Robi)i des bois et qu'on avait supprimé après la première représentation de cet opéra, puis la part de Weber dans ce gâchis musical était complétée par l'air d' Annette avec alto solo, extrait du Freischiltz , pour être appliqué encore à un conte de revenant, que M^'^ Amélie d'Orgebray chantait en rivalisant de talent avec la viole de Tolbecque, et enfin par des couplets et un chœur de l'orage, empruntés h. Euryanthe. « Le chœur des Chasseurs qui appellent le roi est fort ingénieusement coupé — dit le rédacteur des Débats, C. (Duviquet ) , minutieusement renseigné et très favorable aux ravaudages musicaux de son confrère XXX, — par une invocation dont le caractère forme opposition avec les cris des chasseurs et les fanfares des cors. On a reconnu l'auteur de Robin des bois au parti qu'il a
SU tirer de ses groupes d'instruments à vent ; ce chœur est de la plus grande beauté. » L'auteur de Robin, dans la pensée de l'écrivain, est-il Castil-Blaze ou Weber? Car la belle invocation qui cliarmait tant Duviqnet est précisément cet andante que l'arrangeur a dû prendre quelque part dans les œuvres de Weber pour souder ensemble les couplets des cliassenrs, de façon à bâtir ce fameux cliœur qu'on exécute depuis cinquante ans sous cette forme même au Conservatoire : ce n'est plus là le chœur ô^Euryantke, mais celui de la Forêt de Sénart, dû à la collaboration forcée de Castil-Blaze et de Weber.
La première représentation de la Forêt de Sénart fut donnée à l'Odéon le samedi 14 janvier 1826; le spectacle commençait par la jolie comédie de Wafflard et Fulgeuce : le Célibataire et l'Homme marié. L'opéra comique de Castil-Blaze était joué de la façon suivante : Henri IV, Lecomte; le duc de Bellegarde, Adolphe; M. de Concini, Latappy ; Michaud, Camoin ; Richard, Léon Chapelle; Lucas, Léon Bizot; Colas, Saint-Preux; puis M""*' Camoin , Amélie et Montano : Margot , Catau et Hélène. On remarqua, à ce propos, que, seul de tous les personnages de Collé, Sully n'avait pas trouvé grâce auprès de la censure, et avait dû, de par MM. Quatremère et Royou, laisser son maître courir seul le cerf et s'égarer chez de braves paysans. Le spectacle finit au milieu d'un orage de bravos et de sifflets, et ce tumulte rend exactement l'impression produite, car il y a pareille division entre les divers journaux et les divers spectateurs. La plupart pourtant trouvent
l'ensemble du spectacle assez médiocre et fout la leçon à Castil-Blaze, ceux-ci pour avoir gâté la pièce de Collé, cenx-là pour avoir dérangé la musique de "Weber, do Beethoven, de Rossini, ces trois musiciens étant seuls nommés sur Tafficlie à l'exclusion de Pacini, de Meyerbeer, de Generali, etc.
La Pandore déclare l'idée malheureuse et la mise en œuvre plus malheureuse encore ; le Constitutionnel ne trouve pas la pièce à son goût, mais il apprécie fort la musique , — tout au plus regrette-t-il un léger défaut d'unité dans l'expression dramatique, jiar suite de ces sources diverses, — et il renchérit sur les éloges presque unanimes adressées à Lecomte, excellent chanteur, mais acteur un peu froid dans le rôle du roi, à M''*' Moutano, douée d'une voix ravissante, à Bizot, assez drôle en Lucas, et surtout à M"" Amélie Dorgebray, qui paraît avoir obtenu le plus grand succès de la soirée avec son ariette du Freischatz. Le Journal de Paris, dans sa satisfaction imperturbable, ne fait la leçon, — assez justement, il faut le dire, — qu'aux siffleurs habituels du théâtre, qui n'ont cessé de souligner par leurs rires les expressions un i)eu naïves des paysans et qui i)renaient pour une pièce nouvelle la comédie si agréable et si connue de Collé : décidément le public était bien le même autrefois qu'aujourd'hui. Le Moniteur, enfin, juge très sévèrement et sans phrases le ravaudage musical de Castil-Blaze : ce Sans nous étendre en ce moment sur cette nouvelle manie de dénaturer ainsi les plus beaux morceaux de musiqi\Q et sur cette prétention de nous faire accroire que
AVEBER A PARIS EN 1826, 25
tels ou tels effets i)euvent s'adapter à t(^utes les situations jîossibles, nous dirons que le public a reçu assez froidement ce pastiecio et nous craignons que Collé ne paie ici pour l'anonyme. » Cette note non signée fait honneur au rédacteur qui l'a écrite, quel qu'il fût : — peut-être était-ce le directeur Sauvo.
Berlioz, bien des années plus tard, protesta contre ces mutilations infligées à son idole, avec une rage vengeresse, avec des éclats de fanatisme artistique, qui laissent loin derrière les timides réserves du Constitutionnel et la condamnation anonyme du Moniteur.
c( Weber, eu voyant ce que Castil-Blaze, ce musicien vétérinaire, avait fait de son Freijschiitz, ne jxit que ressentir profondément un si indigue outrage, et ses justes plaintes s'exhalèrent dans une lettre qu'il publia à ce sujet avant de quitter Paris. Castil-Blaze eut l'audace de réi)ondre : que les modifications dont l'auteur allemand se plaignait avaient seules pu assurer le succès de Robin des bois, et que M. Weber était bien ingrat d'adresser des reproches à l'homme qui l'avait jDopularisé en France. 0 misérable!... Et l'on donne cinquante coups de fouet à un pauvre matelot pour la moindre insubordination !...
« N'est-ce pas la ruine, l'entière destruction, la fin totale de l'art?... Et ne devons-nous pas, nous tous éi)ris de sa gloire et jaloux des droits imprescriptibles de l'esprit humain, quand nous voyons leur porter atteinte, dénoncer le coupable, le poursuivre et lui crier de toute la force de notre courroux : « Ton crime est ridicule, Despair.' ! Ta stupidité est criminelle; i>?<î//
Sois bafoué, sois conspué, sois maudit î Despair and die! ! Désespère et meurs (1)! »
Berlioz se trompe dans son emportement. Ce n'est pas en quittant Paris, mais avant d'y arriver que Weber j^rotesta, par la voie des journaux, contre les tortures morales que lui infligeait ce bourreau qui prétendait être son bienfaiteur. Impatienté de voir plagiaire et directeur se rire de lui sans daigner même répondre à ses lettres, il j)rit un parti héroïque et les fit insérer dans un journal français, par l'intermédiaire de l'éditeur Sclilesinger. A part Berlioz, qui indique une piste fausse, aucun écrivain français ou allemand n'a jamais fait la moindre allusion à ces lettres publiées à Paris : aussi m'a-t-il fallu beaucoup de patience pour les rechercher dans les trente ou quarante journaux politiques et littéraires un i)eu importants qui paraissaient alors à Paris. Je n'ai donc pas envie de voir d'excellents confrères les reproduire demain en se donnant les gants de la découverte : aussi imiterai-je le silence prudent de Castil-Blaze. Il ne nomme pas dans sa réponse le journal qui avait accueilli la réclamation de "Weber, pour empêcher ses confrères de la lire ; je ne le nommerai i)as davantage 2)0ur forcer les miens à tenir compte de ma peine, à moins qu'ils ne préfèrent cherclior eux-mêmes à leur tour, — et peut-être ne pas trouver.
Voici donc la note qui parut un beau matin de 1826, dans certain journal de Paris :
(1) Mcmoires de BerUo?:, p. 59 et G3.
M. Weber, auteur de l'opéra du Freyschutz et de beaucoup d'autres oiivrages, a écrit à M. Castil-Blaze les deux lettres que voici :
Dresde, le 15 décembre 1825.
Monsieur,
Il y eut un temps où je regardais comme une des principales jouissances de mon séjour futur à Paris, de faire la connaissance personnelle de l'autenr de T Opéra en France, ouvrage auquel je témoignerai toujours toute l'estime qu'il mérite à si juste titre. J'ai été persuadé que je ne pouvais que gagner à la conversation d'un écrivain si plein des plus purs et justes points de vue, et je m'en félicitais déjà d'avance. Jugez, Monsieur, après tout cela (je puis bien le dire), de ma profonde douleur de voirdétruites des belles espérances, par la manière dont vous avez agi vis-à-vis de moi.
Vous vous proposez d'abord d'arranger mon opéra le Freyschutz pour la scène française. Eien au monde ne pourrait être plus flatteur pour moi et exiger ma plus sincère gratitude ; mais vous ne trouvez pas nécessaire d'en parler au compositeur, ni de lui communiquer vos idées sur les changements, peut-être inévitables, pour votre public. Vous vous procurez la partition sur un chemin tout à fait illégitime (pour légitime peut-être qu'il vous a paru), car mon opéra n'étant ni gravé ni publié, aucun maître ni marchand de musique n'avaient le droit de le vendre. Enfin, l'opéra est mis en scène, et vous m'ignorez encore jusqu'au point de prendre aussi le droit de compositeur pour vous.
Je vois tout cela et j'attends, d'un jour à l'autre, d'être honoré d'une lettre de vous. Monsieur; il m'a paru impossible qu'un homme de votre mérite, de vos points de vue sur l'art, pourrait oublier entièrement tout ce qu'un artiste et galant homme doit à l'autre ; au contraire, j'entends dans ce moment que vous venez de publier la partition du Freyschutz. Ah ! Monsieur, que devien-
dra tout ce qui nous est sacré, et sans les avoir même acquis sur le chemin légitime?
Monsieur, je ne m'adresse à personne qu'à vous-même, à votre loyauté, à tous les sentiments nobles que vous avez exprimés tant de fois en parlant de l'art et sur ce qu'on lui doit. Laissezmoi espérer que rien qu'une négligence assez naturelle aux artistes ait pu vous faire oublier tout à fait l'existence du compositeur du FreyacMdz , et soj'ez persuadé que je conserverai autant que possible les sentiments d'une véritable estime due à vos talents, avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.
Ch.-M. de Weber.
Dresde, 4 janvier 1826.
Monsieur,
Il vous a paru superflu de m'honorer d'une réponse sur ma lettre du 15 décembre, et me voilà, malgré moi, pour une seconde fois dans la nécessité de vous écrire.
On m'a fait part qu'on allait monter au théâtre de l'Odéon im ouvrage où il y a des morceaux de V Euryanthe. C'est mon intention de monter moi-même cet ouvrage à Paris ; je n'ai point vendu ma partition, etpersonne ne l'a en France; c'est peut-être sur une partition gravée pour piano que vous avez pris les morceaux dont vous voulez vous servir. Vous n'avez pas le droit d'estropier ma musique en y introduisant des morceaux dont les accompagnements sont de votre façon. C'était bien assez d'avoir mis dans le Freyscluitz un duo d'Euryanthe, dont l'accompagnement n'est pas le mien.
Vous me forcez, Monsieur, de m' adresser à la voix publirjueet de publier dans les journaux français que c'est un vol qu'on me fait, non seulement de ro.usique qui n'appartient qu'à moi, mais à ma réputation, en faisant entendre sous mon nom des morceaux estropiés. Pour éviter toutes querelles publiques, qui ne
Eont jamais avantageuses tant pour l'art que pour les artistes, je vous prie instamment, Monsieur, de vouloir lever de suite de l'omTage que vous avez arrangé, tous les morceaux qui m'appartiennent.
J'aime à oublier le tort qu'on m'a fait ; je ne parlerai plus du Freyschiïfz, mais finissez là, Monsieur, et laissez-moi l'espérance de pouvoir nous rencontrer une fois avec des sentiments dignes de votre talent et de votre esprit.
Agréez, etc.
Ch.-M. de Weber.
En publiant ces lettres sans commentaire, et en ne les insérant que dans un seul journal, — peut-être n'avait-il pas pu faire plus, — Schlesinger usait encore de ménagements, car "Weber aurait désiré que ses deux épîtres à Castil-Blaze fussent insérées dans tous les journaux et précédées d'un préambule explicatif eu sa faveur. Au surplus, voici la lettre même que Weber écrivit sur ce sujet à Maurice Schlesinger, lettre encore inédite, même en langue allemande, et dont je dois la communication à M. Schlesinger fils.
Dresde, 5 janvier 1826.
Cher monsieur.
J'ai recours à votre bienveillante activité : il n'est si grande patience qui ne s'épuise , et la mienne est à bout. Après que M. Castil-Blaze eut eu Tinqualifiable impudence d'oifrir mon Freyschlliz au public avant que la partition n'en fût gravée, je lui écrivis la lettre ci-jointe, qui lui fut remise par l'ambassade royale de Saxe, et dans laquelle je me flatte qu'on ne méconnaîtra pas mes intentions pacifiques. Il n'a pas daigné me faire
réponse et. depuis, il s'est emparé de mon Euryavthe qu'il a taillée et accommodée à sa guise. Je dois à mon honneur d'artiste, je dois à l'art en général de ne pas supporter plus longtemps de pareilles façons d'agir. Je vous prie donc de faire tenir à M. Castil-Blaze la lettre ci-jointe, en gardant la copie qui vous est destinée : je désirerais qu'il s'engageât jyar écrit à ne plus considérer désormais mes œuvi-es comme les siennes et à faire disparaître de la Partie de chasse de Henri IV les morceaux à^Euryanthe qu'il y a introduits.
Que si i^ar impossible il se tenait sur la négative, je vous serais obligé de faire imprimer mes deux lettres dans tous les journaux de Paris, en les faisant précéder d'une note qui les explique. Le sentiment de la justice est trop vif chez la nation française pour laisser plus longtemps méconnaître les droits et défigurer les oeuvres d'un artiste qui se trouve fort honoré des sympathies qu'elle lui a déjà marquées. Je m'en remets d'ailleurs à vous pour le détail, et vous recommande seulement d'employer dans la forme autant de douceur et de modération qu'il vous sera possible.
J'ai l'honneur, etc.
Ch.-M. de Weber.
La prétention d'obtenir de Castil-Blaze un désistement par écrit ne pouvait venir qu'à l'idée d'un homme qui vivait loin de Paris, et qui ne savait pas à qui il avait affaire ; elle nous paraît bien naïve aujourd'hui, et tout aussi illasoire que cet appel à la bonne foi de la nation française, qui se souciait assez peu de cette querelle, ou qui, pour mieux dire, l'ignorait entièrement. En fait, l'idée d'introduire le FreiscJùltz sur la scène française n'appartenait pas à Castil- Blaze. L'éditeur paraît l'avoir eue avant lui, — au moins un an plus tôt, — si bien que Weber s'en
était aussi occupé et qu'il avait dû faire parvenir sa partition à Habeneck. Il devait donc souffrir d'autant plus, eu se voyant couper ainsi l'herbe sous le pied, et sa juste colère lui fait tenir, comme ou peut voir, un langage très acerbe, — du moins quand il s'adresse à un tiers. Certain passage bien curieux et absolument inédit d'une lettre de AVeber à son éditeur (de Dresde, 15 mars 1823) indique où. en étaient alors les pourparlers entamés directement avec Weber, non seulement pour le Freisch'itz , m.QÀ& surtout en vue d'un ouvrage original à composer pour Paris : deux points très importants pour juger le procès pendant entre Castil-Blaze et Weber, et qui étaient jusqu'à présent tout à fait ignorés.
c( .... Ce sera avec le plus grand plaisir et toute la confiance due à un véritable artiste que j'enverrai à M. Habeneck la partition du FreyschMz. Bien que je persiste dans mes idées sur l'exécution de cet opéra à Paris, car je me persuade que le sujet n'y sera jamais goûté, ce me sera un plaisir et un honneur d'entrer en relations personnelles avec M. Habeneck. Cependant, dans l'ignorance où je suis des usages parisiens, je vous demanderai de me faire connaître quelles conditions seraient également acceptables et pour lui et pour moi. Je ne répugnerais pas à mettre en musique un livret français, pourvu qu'il ne heurtât pas trop mes idées ; je consentirais donc à séjourner à Paris un mois et demi ou deux, pour apprécier les ressources mises à ma disposition et en tirer le meilleur parti. Mais, comme j'aime à prendre mon temps, il ne
32 WEBEE A PARIS EN 1826.
me serait pas possible crécrire l'opéra d'un bout à Tantre à Paris ; je reviendrais donc ici, sauf à retourner en France pour l'exécution : ce serait affaire à Habeneck de choisir le moment et de préciser les dates. Bien que j'aie depuis longtemps le désir de visiter la capitale de la France, je ne puis cependant rompre mes relations de famille et d'amitié sans un motif sérieux, et partir à Taventure. Eu outre, je compte aller à Vienne au mois d'août pour y mettre en scène mon grand opéra à' Eurycmthe : voilà, me semble-t-il, un ouvrage qui s'adapterait aisément à la scène française (1)... »
Castil-Blaze ne voulut jjas rester sous le coup des lettres de AVeber, et il y répondit à sa façon, c'est-àdire par un mélange de bonnes et de mauvaises raisons, sans parvenir à se disculper, comme artiste, de ces travestissements incroyables, s'il paraissait avoir raison, par représailles, comme commerçant. Après avoir publié, dans les Débats du 2o janvier, une revue musicale assez peu intéressante et signée des trois X fatidiques, il jette tout à coup le masque pour répondre d'un seul coup et sans longueurs aux deux lettres, rendues publiques, de Weber, et dont la première, dit-il, n'était pas arrivée à son adresse : seule raison pour laquelle il n'avait pu répoudre plus tôt. Il s'appuie d'abord sur cette loi qui veut que toute propriété littéraire ou musicale s'éteigne à la frontière ; il rap-
(1) Lettre inédite de Weber (de Dresde, 15 mars 1823), adressée à l'éditeur Maurice Sclilesinger, et appartenant aujourd'hui à son fils. — Habeneck était alors directeur de l'Opéra de Paris,
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AVEBER A VAlUa EN 1826. 33
pelle que tout opéra composé en France peut être pris par les étrangers ; qu'eu Allemagne, notamment, quantité d'opéras français ont été traduits, arrangés, gravés et joués à l'iusu des auteurs qui n'ont jamais reçu la moindre rétribution ; il se félicite enfin que des auteurs allemands aient cru devoir contrefaire son livre sur F Opéra en France et son Dictionnaire de musique moderne. Il ne s'est pas plaint, dit-il, bien au contraire, il s'est montré très flatté de la préférence, (ï mais, par des représailles aussi franches que justes, il s'est emparé à son tour des choses que l'Allemagne laissait en prise ; il a acheté à Mayence quarante kilogrammes de partitions dont il a tiré le parti qui lui a semblé le plus convenable. » Dans tout ce qui précède et tant qu'il ne quittait pas le terrain commercial, Castil-Blaze avait raison, — au moins en apparence, — bien que Weber ne fût pas resjDonsable des emprunts et larcins faits par l'Allemagne à la France. Aussi lui suffit-il de peu de mots pour s'expliquer, mais il sent bien où le bât le blesse, et toute la fin de la lettre, consacrée à la discussion artistique, est beaucoup plus longue sans rien prouver en sa faveur.
Les auteurs ne seront jamais d'accord avec leurs traducteurs. C'est impossible. L'un veut ajouter, l'autre demande la suppression de tout ce qui pourrait nuire au succès. Il est reconnu qu'un opéra étranger ne saurait réussir chez nous, sur un théâtre français, s'il n'est disposé d'après notre système dramatique. Il faut donc couper et rajuster la musique, la mettre en scène, et composer un opéra français avec les éléments pris dans les partitions étrangères.
Si j'avais publié l'ouvrage de M. Weber sous mon nom, d'après
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Texemi^le des Anglais qui jouent un opéra de Grétry, de Méhul, de Boïeldieu, en faisant honneur de la musique à MM. tels et tels, de la ville de Londres, j'aurais eu tort aux yeux de la critique. Mais j'ai dit que Robin des bois était imité du Freyschiitz; ce qui annonce les changements dont l'auteur se plaint et dont l'arrangeur se félicite. En effet, le Freyschiitz aTrWe à Paris, précédé par une réputation extraordinaire : après bien des invitations, je me décide à le traduire avec mon collaborateur, qui s'en était déjà occupé. Je résolus de ne rien changer à la musique ; je tins parole, autant que les convenances de notre scène me le permettaient. Qu'arriva-t-il? Tout le monde le sait. La pièce fut sifflée et resifflée. Voyant que cet opéra ne pouvait se tenir sur ses jambes, j'imaginai de Vestropier, et je le fis avec tant de bonheur que, depuis lors, il a marché d'un tel pas. qu'on ne sait point s'il doit s'arrêter un jour; et cent cinquante -quatre représentations viennent justifier l'opération de l'arrangeur.
Les Allemands s'emparent de tous nos opéras : est-ce par amitié pour la nation fi'ançaise et pour rendre un hommage éclatant à nos illustres maîtres ? Empressons-nous d'imiter leur courtoisie en représentant à notre tour Freyschiitz, Fidelio, etc. S'appuient-ils de la sauvegarde des lois pour prendre impimément nos productions littéraires et musicales ? Je ne vois pas pourquoi nous n'userions pas du même droit à leur égard.
Je suis fâché qu'une personne d'un talent aussi éminent que M. Weber ait pu se trouver offensée des changements que nous avons faits à son opéra pour en assurer le prodigieux succès. A Vienne, tout le rôle de Samiel avait été supprimé ; j'ignore si M. AVeber a réclamé contre cette licence. Le but de mon entreprise était de faire connaître à la France le chef-d'œuvie admirable de ce compositeur et d'ajouter nos lauriers à ceux que l'Allemagne, la Prusse, la Hollande, l'Angleterre avaient déjà posés sur la partition de Freyschiitz.
Veuillez bien agréer. Monsieur, etc.
Castil-Bl.\ze.
Cette réponse ne resta pas longtemps sans réplique,
et l'éditeur Maurice Schlesinger adressa aux journaux, comme fondé de pouvoirs de Weber, une lettre datée du 28 janvier, dans laquelle il s'attachait surtout à réfuter les raisons pécuniaires iuvoquées par Castil- Blaze. Il établissait sans difficulté qu'en faisant graver, pour la vendre à son propre profit, la grande partition du Freischutz, que Weber n'avait voulu céder à personne, Castil-Blaze enlevait un bien légitime au compositeur qu'il prétendait honorer, et qu'un pareil procédé n'était rien moins que délicat, alors même qu'il ne tombait pas sous le coup des lois. Il lui répondait enfin catégoriquement que jamais les traducteurs allemands d'opéras français ne touchaient de droits, parce qu'ils ne changeaient pas une seule mesure à la musique, non plus qu'on n'avait changé un seul mot à ses livres, qui n'avaient pas été contrefaits, comme il se plaisait à dire, mais littéralement traduits. A l'égard d'un arrangeur enragé comme Castil-Blaze, c'était là un argument irréfutable : aussi n'essaya-t-il pas de le réfuter.
Cette discussion si aigre, précédant d'un mois l'arrivée de Weber, n'était pas faite pour aplanir les voies entre Castil-Blaze et lui, ni pour lui rendre son séjour bien agréable, puisqu'il allait se trouver face à face avec celui qui l'avait pillé, et qu'il ne pourrait aller entendre ni le Freisch'/tz ni Euryardhe à TOdéon, sans paraître autoriser par sa présence de telles licences et un pareil larcin.
VISITES DE WEBER AUX COMPOSITEURS HABITANT PARIS. SES RAPPORTS PASSES ET PRESENTS AVEC ROSSINI.
L'entrée en France et la vue d'un autre genre de vie frappèrent très vivement les deux voyageurs. La première cheminée aperçue à Saiute-Meneliould causa une impression agréable à Weber, et il n'eut pas plutôt essayé de la cuisine française qu'il la trouva fort à son goût; enfin Flirstenau et lui eurent grand plaisir à traverser la ville d'Eperuaj^ et tout le pays environnant. Voyage excellent eu somme, et qui s'accomplit avec une régularité parfaite. Weber arriva si bien à l'heure dite à Paris, — le 25 février, — qu'il plaisante lui-même eu écrivant à sa femme : « Je suis arrivé intact, sauf une vitre brisée et un bouton de culotte décousu ; celui-ci réclame instamment les secours de mon industrie. »
Un journal français, un seul, le Constitutionnel ,iioi?i le surlendemain l'entrée dans nos murs de l'auteur du Freisckiitz : « Le fameux compositeur Weber vient d'arriver à Paris ; » et un autre, un seul aussi, annonça son départ, avec une erreur : « M. Weber doit partir dans quelques jours pour Londres, où M. Ch. Kemble, directeur de Coveut Garden, l'a appelé pour monter l'opéra à.'Euryanthe. » Trois ou
quatre lignes bien sèclies, deux faits divers insignifiants, — ce serait peu de nos jours, mais c'était beaucoup en un temps quasi-patriarcal, oh la réclame était encore dans Tenfance. Un compositeur de la valeur de Weber viendrait aujourd'hui à Paris qu'il n'y aurait pas assez de journaux pour renseigner le public impatient sur sa façon de manger et de se vêtir, de boire et de dormir : autant de détails topiques qui ajoutent ou enlèvent beaucoup à la valeur de ses créations et sur lesquels les vrais amateurs se régleraient pour former leur jugement. A tout bien considérer, les usages d'autrefois valaient encore mieux en leur modestie et leur simplicité.
Weber débarquait à Paris avec l'intention de circuler incognito dans une ville où il avait peu de connaissances à faire ou à renouveler. C'était seulement à son retour de Londres et lorsque le succès d' Oheron aurait encore affermi son renom à l'étranger, que "W'eber projetait de tenter fortune à Paris : il s'était même, à cet effet, muni d'une lettre de recommandation qui devait lui donner accès au Palais-Royal, lettre écrite eu entier de la main du neveu du roi de Saxe, en français, et adressée au duc d'Orléans ; mais il la gardait précieusement pour s'en servir au retour. La mort coupa court à ce projet, et cette lettre, sans jamais aller à son adresse, revint entre les mains de l'éditeur Schlesinger, qui l'a transmise à son fils.
Dresde, ce 11 février 1826.
Monseigneur,
Comme amateur et protecteur des arts, j'ose vous recommander deux musiciens saxons qui, à leur passage à Paris, désirent se faire entendre devant vous et demandent votre protection. L'un d'eux est le fameux auteur de Robin,'Weher, liomme recommandable sous tous les rapports, dont vous ne regretterez sûrement pas d'avoir fait la connaissance personnelle, et qui d'ailleurs excelle sur le piano. Son compagnon est M. Fiirstenau, virtuose sur la flûte, également attaché à la cliapelle du roi ; quoique vous soyiez (sic) habitué aux talents supérieurs de Drouet et de Tulou, j'espère que vous ne l'entendrez cependant pas sans plaisir. Si cette lettre est de bien ancienne date, je vous prie d'en excuser Weber, car, étant aussi pressé d'amver en AngleteiTe pour y diriger encore quelques oratorios, il n'aura pas le temps de se faire présenter à vous à son premier passage à Paris.
Recevez l'assurance de mon amitié invariable.
Votre très dévoué ami et neveu, Frédéric- Auguste (1).
Le matin même qui suivit son arrivée, une agitation fiévreuse poussait dehors notre voyageur, qui se
(l)En 1826, c'était Frédéric-Auguste 1'='', premier roi de Saxe et fils de l'électeur Frédéric-Christian, qui régnait à Dresde ; son frère, Antoine I^^'', lui succéda en 1827, et leur successeur en 183G fut le signataire de cette lettre, leur neveu Frédéric-Auguste II, fils de leur frère cadet défunt Maximilien.
AVEBER A PARIS EX 1826. 39
faisait amener uue voiture. Il roula en fiacre pendant toute la journée, et cet infatigable véhicule le déposa tour à tour devant la porte de ses collègues, Paer, Catel, Auber, Cherubini, Eossini, ou chez l'éditeur Meissonnier; — «presque autant de fastueux hôtels, dit-il, propres à exciter la jalousie. » Tous ces artistes reçurent leur illustre confrère d'Allemagne de la façon la plus cordiale; Rossini alla plus loin et le traita avec une sorte de cajolerie mielleuse. En apprenant la venue prochaine de l'auteur du Freischiitz, il avait chargé Schlesinger de l'avertir aussitôt que Weber mettrait pied à Paris, afin qu'il pût lui faire visite le premier. Weber le devança pourtant, et lorsqu'il se présenta à sa demeure, Rossini lui fit un accueil poli jusqu'à l'exagération; il lui prodigua les marques de l'empressement le plus respectueux ; il le reconduisit tête nue jusqu'au pied de l'escalier et lui rendit sa visite le soir même, selon le cérémonial observé entre souverains, '\^'eber cependant était trop fin pour se laisser tromper par ces témoignages de la vénération la plus profonde, et il sut très bien y discerner la part du tact spirituel de Rossini et celle de son malicieux entregent. Aussi n'en éprouva-t-il aucun plaisir, tandis que les prévenances du vieux Cherubini, qu'il avait en si haute admiration et qui lui fit visite par deux fois, lui causèrent une joie sans mélange et une sincère émotion.
Pas plus à Paris qu'à Vienne, "Weber ne pouvait être dupe des simagrées italiennes de Rossini, et il faut se reporter de quelques années en arrière, à l'é-
poque de la représentation à^Euryanthe, pour connaître les véritables sentiments du compositeur allemand envers son rival italien. "Weber, qui s'était toujours posé comme le champion, et champion victorieux nn instant, de la musique nationale contre la musique d'outre-monts, Weber, qui reprochait si amèrement à son camarade Meyerbeer ce qu'il appelait sa désertion, sa condescendance et ses emprunts à l'école italienne, avait ressenti un contre-coup violent à voir les empiétements de cette musique détestée, qui avait obtenu une vogue inouïe en Allemagne grâce au nom prestigieux de Rossini. Et c'était précisément pour cette ville de Vienne, où l'engouement pour les Italiens atteignait le diapason le plus élevé, que Weber avait accepté d'écrire Euryanthe. Barbaja, l'imprésario attitré de Rossini, qui avait mis, pour ainsi dire, son génie en coupe réglée, ayant obtenu l'entreprise de r Opéra Italien de Vienne, y avait bientôt fait jouer avec un succès d'enthousiasme, au théâtre de la Porte de Carinthie, Zelmira, qui avait été représentée peu auparavant au théâtre San Carlo de Naples, vers le milieu de décembre 1821 (1). A peine les amateurs
(1) « Rossini, dans cet opéra, écrit Stendhal, s'est éloigné le plus possible du style de Tancrède et de V Aweliano in Palmira; c'est ainsi que Mozart, dans la Clémence de Titus, s'est éloigné du style de Don Giovanni. Ces deux hommes de génie ont marché en sens inverse. Mozart aurait fini par s'italianiser tout à fait. Rossini Jinii-a peut-être par être plus Allemand que Beethoven... Le degré de germanisme de Zelmira n'est rien en comparaison de la Semiramide que Rossini a donnée à Venise en 1823. Il me semble que Rossini a commis une erreur de géographie. Cet opéra, qui à Venise n'a évité les sifflets qu'à cause du grand
de Vienne eurent-ils entendu quelques œuvres de Rossini, que Jes cœurs volèrent au-devant de cet enfant chéri de la fortune : il fut salué par tous comme le Messie de la musique et prit de plain-pied une situasion que Winter, Paer, Cimarosa, Fioravanti et bien d'autres n'avaient pu conquérir que par degrés et au prix d'eftbrts ininterrompus.
nom de Eossini, eût peut-être semblé sublime à Kœnigsberg ou à Berlin ; je me console facilement de ne pas l'avoir vu au théâtre ; ce que j'en ai entendu au piano ne m'a fait aucun plaisir. » Cette critique de Stendhal est toujours amusante. Je ne connais de comparable qu'un article de il. Vitet, lequel s'arrêtant, l'esprit confondu, devant les profondeurs insondables de la partition du Siège de Corinthe, s'écrie avec une anxiété admirative et douloureuse : « ... En vain nous étions-nous figuré d'avance une complication sans exemple, notre attente a encore été surpassée : il faut voir marcher de front, sur chacune de ces vastes pages, non point dix ou douze portées, comme dans les partitions qui passaient jusqu'ici pour les plus fortement instrumentées, mais bien vingt ou vingt-cinq, dont la plupart représentent deux, trois ou même quatre parties... Mais après l'admiration et la surprise, un autre sentiment se fait jour: c'est une sorte d'inquiétude pour l'avenir de la musique, qui semble compromis par ce luxe effrayant d'harmonie instrumentale... Un homme est venu qui a si bien abusé de tous les moyens d'effet, qu'il a mis ses successeurs en grand danger de n'en plus trouver de nouveaux, même avec du génie ; et tel est le degré de complication auquel il a porté les effets harmoniques, qu'il est permis de se demander s'Q n'a pas rendu toute innovation impossible..., » Comment peut-on nous représenter comme sachant la technique de la musique, l'harmonie et la composition, un homme qui se laisse aussi facilement éblouir par Li masse des instruments rangés en bataille, qui prend aussi naïvement le nombre pour la puissance, et qui, disant connaître les partitions d'opéras de ilozart, de "Weber et de Beethoven, éprouve une stupéfaction voisine de l'ahurissement devant les complications orchestrales et les développements symphoniques de Semiramuh et du Siège de Corinthe? Stendhal écrivait en 1823 et M. Vitet en 18-2() : aussi le premier se révolte-t-il à l'idée d'entendre Semiramide, tandis que le second va, non sans effort, jusqu'au Siège de Corinthe.
Et pendant ce temps , Weber, la jalousie au cœur et l'esprit agité d'un saint transport, se retirait à la campagne pour composer sa magnifique partition ^EuryantJie, ainsi qu'une grande cantate destinée au mariage du prince Jean. La représentation de son nouvel opéra fut fixée enfin à l'automne de 1823, et AVeber devait se trouver forcément en face de Rossini, car celui-ci était venu suivre la saison italienne de Vienne, escorté de son fidèle satellite Carafa. L'arrivée de Rossini en 1823 et le séjour prolongé qu'il fit dans cette ville pour mettre en scène ses opéras, dont il ne de\:ait pas d'ailleurs diriger l'exécution, rendirent la position de Weber encore plus délicate et plus difficile. Les deux rivaux formaient un contraste complet au physique et au moral : l'Allemand, petit, d'aspect souffreteux, ayant peiné dès sa jeunesse, n'ayant jamais pris pied chez les grands, inconnu, en somme, hors d'un petit cercle qui avait pu apprécier son génie; l'Italien, magnifique, grand, bien bâti, né pour être le favori des princes, admis dans leur intimité, un homme enfin qui avait tout gagné à la loterie de la vie : argent, amour, honneur et gaieté, si heureux même qu'il avait su se faire des amis de ses rivaux. Seul, Weber voulut lui tenir tête ; il entreprit de lutter contre ce puissant adversaire, avec une décision froide, confiant « en Dieu et en son Euryanthe y> .
Il arriva à Vienne vers le milieu de septembre, comme la saison italienne allait finir, — il lui fallait bien le temps de compléter la distribution ^Euryan-
the, i3uis de diriger les répétitions, — et, dès son arrivée, il éi^rouva lui-même nne commotion irrésistible en entendant chanter la compagnie italienne ; mais il se tenait sur ses gardes, et il refusa sans hésiter lorsque Barbaja lui offrit par deux fois un engagement pour Naples, en vue, sans doute, de faire place nette à Vienne pour le plus grand avantage de Rossini. "Weber était émerveillé de la voix et de la virtuosité des artistes italiens; Lablache et surtout jyjme Mainvielle-Fodor lui arrachaient des exclamations sans fin ; mais si l'exécution le ravissait, la musique le faisait véritablement souffrir. Il n*est presque pas de lettre où il n'en parle à sa femme du ton le plus aigre : « J'entendis avant-hier Sémiramis; de la musique je n'ai rien à dire, sinon qu'elle est de Eossini; mais quelle merveilleuse exécution!... » (26 septembre). — « Que pareil opéra excite ici l'enthousiasme, rien de plus sûr ; voilà donc les Italiens mieux traités que moi-même en Allemagne!.. » (1" octobre). — Il entendit ensuite Tancrède, qu'il n'apprécie pas, mais la mesure était comble quand vint Cenerentola, et certain soir que des amis reçus dans sa loge, après avoir contenu leur enthousiasme, s'échappèrent à applaudir avec tout le public le célèbre duo : Un aerjreto d'importanza, chanté par Lablache et Ambrogi, "Weber sortit brusquement et ne reparut plus de la soirée. Le lendemain, à déjeuner, il s'excusa bien auprès de ses invités, mais d'assez mauvaise grâce et comme un homme prêt à recommencer. Telle était enfin la passion acharnée de "Weber contre Ros-
siui, que, même à la fia de sa vie, il n'admettait aucun mérite dans les ouvrages les j)lus applaudis de son rival, faisant seulement une exception indulgente en faveur du Barbier de Sédlle : encore n'est-il pas bien sûr que, malgré ses réserves, cet opéra ue figurât pas quand même, avec tous les autres de Eossini, sur son Index libroriim prohibitorum (1).
"Weber détestait Rossini, mais comment Eossini jugeait-il "Weber? Une petite scène intime, absolument inconnue et garantie vraie par Tinterlocuteur, — un jeune homme que Eossini avait vu naître et qu'il traitait presque paternellement, — fera bien comprendre avec quelles restrictions le compositeur italien pouvait et devait admirer les créations du maître allemand. C'était il y a une vingtaine d'années, à l'époque où Eossini donnait, tous les samedis d'hiver, de 13etiies soirées dont les rafraîchissements se distinguaient jjar une modestie devenue légendaire, mais où artistes et gens du monde se pressaient pour entendre parfois de bonne musique et des virtuoses de choix. Le maître de maison, d'ailleurs, fatigué par l'âge et par la maladie, « sa vieille catarrhe, » comme il disait, se privait le plus souvent de paraître au salon et laissait sa femme faire les honneurs : il demeurait
(1) Sa haine contre l'opéra italien en général, et contre Rossini en particulier, avait même entraîné Weber à composer et à faire imprimer une parodie du fameux sermon du capucin de Schiller, où il représentait le cygne de Pesaro sous la figure d'une oie barbotant. C'est Holtei qui note le fait dans son récit d'une soirée passée à Dresde avec Weber, chez Chiapone, en septembre 182-2, récit reproduit en entier par il. ilax-Marie de Weber.
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alors clans sa chambre en compagnie de quelques intimes, mais il laissait la porte entr'ouverte, afin de saisir quelques notes au vol. Un soir que, blotti dans son fauteuil et presque en costume de nuit, il causait familièrement avec son jeune ami, une chanteuse aimée, peut-être M"*^ Nilsson, attaqua tout à coup dans le salon un morceau de Weber. Dès la première note, Rossini cessa de causer et parut prêter quelque attention à la musique, ses petits jenx brillaient et sur ses lèvres errait un sourire énigmatique, mais dont l'explication ne se fit pas attendre. Sitôt le morceau fini, Rossini se leva, et, montrant d'un air narquois son gros pouce replié : « Vois- tu, dit-il à son voisin, "Weber, c'est très joli; mais l'idée n'est jamais plus longue que ça. » Puis, se rajustant à la hâte et remettant sa perruque d'aplomb, il se glissa dans le salon pour baiser au front la cantatrice, ainsi qu'il en avait l'habitude. Cela fait, il faussa compagnie à son monde, rentra dans sa chambre et se mit au lit. Pour n'être pas de la haute histoire, cette anecdote, qui remonte à novembre 1866, peint au mieux l'opinion de Rossini sur "Weber, et montre si celui-ci avait raison de ne pas prendre pour argent comptant les compliments intarissables du flatteur Italien (1).
Rossiui n'aimait certainement pas plus Weber qu'il n'était aimé de lui, mais il y avait loin de là à ce
(1) Berlioz écrit quelque part dans ses Mémoires : « ... Rossini dit, en parlant de la musique de Weber, qu'elle lui donne lu colique. » Et comme ces mots sont soulignés, il est très probable que Berlioz luimême les avait entendu dire à Rossini.
qu'il intriguât contre Weber pour l'éloigner de Paris, comme l'insinue Cliarles Maurice avec sa perfidie habituelle : « M. Marie Weber, auteur de Robin des bois (le poème en dehors), est récemment arrivé îi Paris. M. Rossini lui permettra-t-il de monter son ouvrage? Non. Est-ce qu'on Taime, ce M. Rossini? Même réponse. » Le trait est bien lancé et aussi méchant que l'était toujours Charles Maurice pour qui ne lui parlait pas en langage doré : aussi ne doit-on attacher aucune importance à cette insinuation. Il ne disait quelque bien de Weber que pour décrier Rossini, et il ne harcelait Rossini que parce que celui-ci faisait la sourde oreille. Il l'attaquait tous les matins, d'ailleurs, et Rossini ne devait pas être le dernier à rire d'entrefilets de ce genre :
4 mars. — M. Rossini a touché son mois de février.
5 mars. — Dans 27 joiirs , M. Rossini touchera son mois de mars.
OU encore :
— M™'^ Mainvielle est à Auteuil, où elle soigne sa santé.
— M. Rossini est à Paris, où il se dorlote.
— Le Théâtre-Italien est àFavart, où il végète. Trois nouvelles qui n'en valent pas une.
Elles ne valaient surtout pas le prix que Maurice les estimait et qu'il aurait demandé pour les supprimer.
WEBER A l'opéra : \^ Ohjmpie de 'spontim.