‹ Paris dilettante au commencement du siècleChapitre 6 sur 27 · POURSUITE FOLLE DE BERLIOZ · texte numérisé non relu

POURSUITE FOLLE DE BERLIOZ

Lorsque commenra l'année 1826, l'Opéra de Paris préparait depuis longtemps une reprise éclatante de \ Ohjmpie de Spontini, remaniée de fond eu comble par les auteurs et ornée d'un troisième acte entièrement nouveau ; mais le musicien n'en finissait pas de refaire sa musique et de corriger les corrections déjà faites pour les représentations intermédiaires à Berlin. L'administration se trouva ainsi acculée au dernier moment, et, tout en faisant apprendre le rôle de Statira par ]\r'^ Quiney, elle décida d'effectuer cette reprise en grande pompe, pour la représentation de retraite de M™*" Branchu, l'incomparable tragédienne lyrique, et pour les débuts de M"" Cinti, qui émigrait des Italiens à l'Opéra français.

Cette magnifique soirée avait été fixée au lundi 27 février. Dérivis, Ad. Nourrit et Bonel jouaient Antigone, Cassandre et l'Hiérophante, à côté de M""^ Branchu- Statira, de M'^" Cinti-Olympie ; et les ballets de l'opéra étaient dansés par Albert, Paul, Ferdinand, Gosselin, M™'^^ Anatole, Noblet, Legallois, ]\Iontessn, Lacroix, Launer, Elie, Hulin, etc. Le joli ballet-pantomime de Gardel et Méhul, la Dansomanie, joué d'une façon tout à fait exceptionnelle, terminait le spectacle. Des comédiens de différents théâtres s'é-

talent réimis aux mimes et dausem's de FOpéra : le célèbre, l'incomparable Vestris, sortait de la retraite pour rejouer le rôle du dansomane, un de ses plus grands triomphes ; M"'^ Leverd, la sociétaire de la Comédie-Française, devait représenter sa femme; M"® Chevigny, qui excellait dans la pantomime, et Beaupré se chargeaient du rôle de la fermière et de celui du prévôt de danse ; puis Gravaudan, du Tliéâtre- Français, et M"^' Desbrosses, de TOpéra-Comique, se joignaient aux premiers sujets des deux sexes et à tout le corps de ballet pour tenir les moindres rôles et danser les moindres pas. Enfin, on avait intercalé une grande marche sur laquelle les principaux artistes des quatre théâtres royaux devaient venir faire des adieux solennels à leur illustre camarade. Talma, Lafont, Baptiste, Armand, Munrose, Michelot, Pouchard, Huet, Lemonnier, Bordogni, Gralli, Levasseur, Rubini, M"''^ Mars, Dachesnois, Bourgouin, Paradol, Demersou, Pasta, Schiasetti, etc. ; et, parmi les acteurs retirés da théâtre, Laïs, Michau, ]\P^ Volnais, bien d'autres encore, s'étaient fait inscrire à l'en vi pour rendre hommage à l'un des plus grands talents de la première scène lyrique.

Enfin, et ce ne devait pas être le moindre attrait pour Weber, l'orchestre était dirigé par le célèbre Habeneck, avec lequel il avait eu déjà de bous raj^ports par lettres. François Habeueck, le chef d'orchestre incomparable, était alors à la tête des musiciens de l'Opéra ; il occupait cette place en partage avec Yalentino ; depuis deux ans il s'était vu retirer ses fonctions de di-

Ilabeneck ; d'après le portrait-charge île Danton.

recteur de l'Opéra qu'il avait remplies de 1821 à 1824 : c'est duraut sa courte direction qu'il avait eu l'idée de faire composer par Weber un ouvrage original })Our Paris. Mais, chez lui, le directeur était peu de chose et le chef d'orchestre était tout. D'abord dans les concerts des élèves du Conservatoire, interrompus en 1815 après l'entrée des alliés dans Paris, il avait fait entendre la première symphonie de Beethoven ; ensuite il avait continué de faire connaître les créations de ce grand génie dans les concerts spirituels de l'Opéra; mais il avait dû lutter contre ses musiciens au sujet du ravissant andante de la deuxième symphonie, et ne parvenant j)as à les convaincre, afin de sauver les autres morceaux de cette symphonie, il imagina de substituer à Tandante incriminé celui de la symphonie en la que le public redemanda à grands cris. Bientôt, après l'organisation d'une nouvelle société de concerts au Conservatoire, en 1828, — société née de son initiative obstinée, qu'il dirigea pendant vingt ans, et dont, même après sa mort, il est demeuré la personnification vivante, — il allait révéler aux amateurs et musiciens de Paris ces œuvres incomparables, imprimant à son orchestre une chaleur, une énergie extraordinaires et communiquant son fervent enthousiasme au public. Mais, en 1826, il n'était pas encore de société des concerts du Conservatoire, et Habencck, tout en rêvant peut-être aux symphonies de Beethoven, battait la mesure à l'opéra de Spontiui (1).

(1) Cette magnifique représentation se termina à minuit un quart, — heure indue pour l'époque, — et la recette s'éleva au chiffre ines-

"Weber, étant arrivé depuis deux jours, ne manqua pas de se rendre à cette solennité musicale pour voir au moins une fois l'admirable artiste qui allait se retirer du théâtre. La veille, dimanche 20, TOdéon avait bien représenté (ce devait être à son intention) la Foret de Sénart, précédée de Zaïre, pour les débuts d'un tragédien en herbe dans Orosmane : « M. Camille débute aujourd'hui à l'Odéon, écrivait Charles Maurice, mais comme c'est dans la tragédie qu'il se lance, tout espoir de comique n'est peut-être pas perdu. » "Weber aurait donc pu, s'il avait voulu, connaître de près le beau travail de Castil-Blaze ; mais il n'est nullement probable qu'il ait fait l'honneur d'une visite à son implacable arrangeur. S'il voulait d'ailleurs entendre de la musique, il avait le choix, le même soir, entre l'Opéra, où l'on donnait les Prétendus, de Lemoine, avec deux ballets, V Épreuve villageoise et les Pages du duc de Vendôme, et l' Opéra-Comique, où l'on jouait le Midetier, d'Hérold, Emma, d'Auber, et Renaut d'Ast, de Dalayrac. Deux médiocres spectacles en somme et qui ne durent guère tenter Weber; il se dédommagea le lendemain soir, car la représentation d' Olympie lui causa le plus vif plaisir, qu'il exprime ainsi dans une lettre à sa femme : a ... Comme l'opéra est ici un spectacle grandiose ! La splendeur du vais-

péré de 14,600 francs, sans parler des fractions. Il faut dire que les places étaient fixées à un taux exceptionnel, depuis 24 francs (les stalles étaient les plus chères) jusqu'aux plus modiques, le parterre et l'amphitliéâtre des quatrièmes, à ô francs. Les fauteuils d'amphithéâtre et d'orchestre coûtaient l.j francs : c'était alors un chiffre exorbitant ; c'est le prix normal de nos jours, — et moins encore.

seauj la présence de masses sur la scène et dans l'orchestre forment un spectacle superbe et imposant. L'exécution a été excellente, l'orchestre a une force et une ardeur telle que je n'ai jamais rien entendu de comparable ; les applaudissements ont été nombreux et absolument mérités (1). »

C'est pendant toute cette journée du 27 février que Berlioz, l'esprit bouleversé et les nerfs surexcités par l'admiration qu'il avait conçue pour Weber à l'audition du Freischijtz, se lança à la poursuite du maître vénéré, sans pouvoir l'atteindre, et courut cette course folle par tout Paris. Il la raconte dans ses Mémoires de la façon la plus vive et la plus amusante.

(1) En dehors des théâtres de musique, Weber aurait encore pu aller aux Variétés, au Vaudeville, au Gymnase, de préférence au G-ymnase, où le répertoire de Scribe triomphait sur toute la ligne , où l'on représentait presque chaque soir le Nouveau Pourceaugnac et la Maîtresse ati logis, le Confident ou les Manteaux, et surtout la dernière pièce de Scribe et Mélesville, alors en pleine vogue de nouveauté, la Demoiselle à marier, si bien jouée par Paul et Jenny Vertpré. A la Gaîté, le Moulin des étangs;, à l' Ambigu-Comique, la Nuit des Noces; à la Porte-Saint- Martin, tantôt la Fille du musicien avec les Petites Danaïdvs, tantôt l'Ecole du scandale avec la Bégueule, ou Princesse et Charbonnier ; à l'Odéon, les soirs de comédie, Boisi-osé, ouvrage posthume de Mercier, et Intrigue et A niour, drame imité de Schiller par Gustave de Wailly : telles étaient les afiBches des principaux théâtres non lyriques, à la fin de février 1826. La Comédie-Française, elle, vivait sur son répertoire, passant à'Esther et des Deux Gendres à Valérie et au Macbeth, de Ducis ; une seule nouveauté, une comédie en trois actes, la Petite Maison, a construite par M. Mélesville » et jouée le 24 février. « Le titre promettait un scandale, dit la Pandore, de méchante mémoire, et la première partie de la

pièce en faisait espérer Le dénoûment apprend au spectateur qu'il

a été mystifié durant trois actes et qu'il n'y a pas de petite maison dans l'affaire. L'auteur a été nommé sans opposition. » Cela passait pour un article favorable il y a cinquante ans : qu'en dirait-on aujourd'hui?

54 AVEBER A PARIS EN 1826.

« ... L'auteur lui-même, alors, viut eu France. Vingt et un ans se sont écoulés depuis ce jour, où j^our la première et dernière fois, Weber traversa Paris. Il se rendait à Londres pour y voir à peu près tomber uu de ses chefs-d'œuvre {Oheroii) et mourir. Combien je désirais le voir! avec quelles palpitations je le suivis, le soir où, souffrant déjà et peu de temps avant son départ pour l'Angleterre, il voulut assister à la reprise à'Ohjmpief Ma poursuite fut vaine. Le matin de ce même jour, Lesueur m'avait dit : « Je viens de recevoir la visite de "VVeber. Cinq minutes plus tût, vous l'eussiez entendu me jouer sur le piano des scènes entières de nos partitions françaises; il les connaît toutes. » En entrant quelques heures après dans un magasin de musique : « Si vous saviez qui s'est assis là tout à l'heure ! — Qui donc ? — "Weber! » En arrivant à l'Opéra et eu entendant la foule répéter : « Weber vient de traverser le foyer, — il est entré dans la salle, — il est aux premières loges; » je me désespérais de ne pouvoir jamais l'atteindre. Mais tout fut inutile; personne ne put me le montrer. A l'inverse des poétiques apparitions de Shakespeare, visible pour tous, il demeura invisible pour un seul. Trop inconnu pour oser lui écrire et sans amis en position de me présenter à lui, je ne parvins pas à l'apercevoir. Oh ! si les hommes inspirés pouvaient deviner les grandes passions que leurs œuvres font naître! S'il leur était donné de découvrir ces admirations de cent mille âmes concentrées et enfouies dans une seule, qu'il leur serait doux de s'en

entourer, de les accueillir, et de se consoler ainsi de l'envieuse haine des uns, de l'inintelligente frivolité des autres, de la tiédeur de tous! »

Ce n'est plus Berlioz jeune, ce n'est plus le partisan fanatique de Weber qui parle dans ces dernières lignes ; c'est Berlioz avancé en âge, c'est le compositeur nié et bafoué qui cherche dans la foule quelque obscur et sincère partisan qui l'aime, l'admire et le poursuive — sans oser lui parler — comme lui-même aimait, admirait et poursuivait jadis le créateur du FreischUtz.

Si Weber ne dit rien de lamusique d' Objmpie après cette représentation solennelle , c'est qu'il la connaissait de longue date. Il faut se rappeler, en effet, qu' 0bjmpie et le Freisckiltz avaient servi d'enjeu dans cette partie décisive jouée à Berlin, en 1821, entre le parti national, ayant à sa tête M. de Briihl, le surintendant des théâtres, qui tenait pour le maître de chapelle allemand, et le parti de la cour, moins nombreux mais plus puissant, qui soutenait le directeur général de la musique royale. Grâce à ce titre qui lui donnait une autorité absolue sur tous les gens tenant de près ou de loin à l'Opéra, Spontini avait pu faire converger sur son ouvrage favori toutes les forces vives du théâtre : décors admirables, costumes éblouissants, orchestre et chœurs presque doublés, danseurs et figurants renforcés d'autant, des répétitions sans fin auxquelles le roi tenait à honneur d'assister, tous les premiers sujets à son entière disposition et le personnel entier de l'Opéra mis en réquisition, de façon qu'il fallut même arrêter les études du Freischutz. Cet énorme déploie-

meut de splendeurs théâtrales, laprotectiou déclarée du souveraiu , uue interprétation hors ligne n'avaient pu cependant sauver d'une trop prompte indifférence cette partition, déjà si belle et si grandiose par elle-même, ce chef-d'œuvre au vrai sens du mot, qui avait été accueilli le premier soir (14 mai) avec un enthousiasme indescriptible et qui ne remplissait qu'à demi la salle dès la troisième représentation. Un mois après, le 18 juin, le parti national allemand remportait un triomphe complet et décisif avec le Frei8chïdz (1).

Dans une lettre écrite de Berlin (mars 1822). Henri Heine trace ainsi le portrait physique de chacun des deux rivaux, sans marquer de partialité pour l'un ni pour l'autre : « La phj'sionomie de Weber ne fait pas une impression très favorable. Une petite taille, des jambes mal bâties et une longue figure, sans aucun trait particulièrement heureux. Mais dans cette figure, quelle expression sérieuse ! quel regard méditatif! On y voit le même calme de volonté, la même résolution sereine , qui exerce sur nous un attrait si magnétique dans les tableaux de l'ancienne école allemande. Quel contraste entre cette figure et celle de Spoutini! La stature élevée, l'œil sombre, flamboyant, enfoncé dans les orbites, les boucles de cheveux noir de jais, qui couvrent à moitié un front sillonné, l'expression moitié mélancolique, moitié dédaigneuse des lèvres, l'expression farouche de cette figure jaunâtre qui réfléchit

(1) Voir sur cette lutte musicale le curieux opuscule de M. Edmond Neukomm, Histoire du Freyschiitz, tirée de la biographie de Charles- Marie de Weber par son fils. (Un Tol. in-1'2, Faure, 1867.)

WEBEIl A PARIS EX 1820. 57

toutes les passions, celles qui ont éclaté déjà, celles qui éclatent encore, toute la tête qui semble être celle d'un Calabrais et qu'il est impossible pourtant de ne l)as trouver belle et noble, tout cela nous révèle immédiatement l'homme de l'esprit duquel sont sortis la Vestale, Cotiez et Olymjne. )>

Cette lutte héroïque était de celles qui sont également glorieuses pour le vainqueur et pour le vaincu; mais il est bien évident qu'en voyant jouer Olympie à Paris, Weber devait plus se préoccuper de l'interprétation et de la mise en scène que de l'œuvre elle-même, qu'il connaissait trop bien et qui lui rappelait à la fois d'amers et doux souvenirs. La postérité a hautement confirmé le jugement rendu à Berlin, et le Fre'sckutz, aujourd'hui universellement admiré, se joue jDresque dans tous les pays — sauf en Italie — tandis qu' 0hjnqne ne se joue nulle part et n'est plus connue que d'un nombre très restreint de curieux et d'amateurs.

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